Matricule «45 737» à Auschwitz

Léon Lavoir Pierre Cardon via PCF 17ème
Léon Lavoir : né en 1895 à Lisieux (Calvados) ; domicilié à Paris 17è ; ajusteur ; communiste ; arrêté le 11 juillet 1941 ; interné aux Tourrelles et à Compiègne ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz, où il meurt le 28 août 1942.

Léon, Ernest, Lavoir habite au 9, impasse Laugier à Paris (17è) au moment de son arrestation.
Il est né le 5 novembre 1895 à Lisieux (Calvados).
Il est le fils de Marie, Désirée, Célinie (sic) Gaignant, 36 ans et d’Emile, Auguste Lavoir, 37 ans, tailleur d’habits, son époux. Ses parents sont domiciliés au 10, rue de Livarot à Lisieux puis  déménageront à Paris au 9, rue Faraday (Paris 17è).
Son registre matricule militaire nous apprend qu’il mesure 1m 63, a les cheveux châtains, les yeux marrons, le front ordinaire, le nez busqué, le visage ovale.
Au moment de l’établissement de sa fiche, il est mentionné qu’il a été serrurier, puis ajusteur. Il habite au Bas Bel par Sainte-Marie par Redon (Ille-et-Vilaine).
Ses parents habitent alors au 9, rue Faraday (Paris 17è). Il a un niveau d’instruction n° 3 pour l’armée (sait lire écrire et compter, instruction primaire développée).
Le 1er août 1914 la mobilisation générale est décrétée. Conscrit de la classe 1915, il est mobilisé par anticipation fin 1914, comme tous les jeunes de sa classe. Le 19 décembre 1914, il est affecté au 115è Régiment d’infanterie.
Après l’instruction militaire, il est transféré le 2 août 1915 au 175è  Régiment d’infanterie. Son régiment combat aux Dardanelles (la bataille de Khritia) en 1915, à Salonique et en Macédoine en 1916. Le 25 octobre 1916, il est réaffecté sur le front français au 14è escadron du Train. Le 20 octobre 1917, il est transféré au 8è  Escadron du Train des équipages qui est déployé vers Reims, puis St Quentin. A nouveau transféré au 20è Escadron du Train le 3 février 1918, il est mis en « congé de démobilisation » le 13 septembre 1919.

Le 29 mars 1919, à Sailly-Labourse (Pas-de-Calais), il épouse Jeanne, Marie Joseph Leroux, employée de bureau, née le 2 mai 1896 à Sailly-Labourse. Le couple a un fils, William, qui naît en 1919 selon une fiche d’information de la FNDIRP du 17è, ou en 1917 selon la mention peut-être erronée du registre du recensement de population de 1931 : le garçon vit alors chez ses grands-parents paternels.
Léon Lavoir vient habiter au 9, rue de Faraday, Paris 17è. En mars 1922, le couple habite Fontainebleau au carrefour de la Fourche, puis en avril il revient habiter au 9, rue de Faraday (au moins jusqu’en 1932).
En avril 1938, Léon Lavoir habite 9, impasse Laugier à Paris 17è et ce jusqu’en 1940.
Le 5 mai 1939, il est classé dans « l’Affectation spéciale » à l’atelier de construction de Puteaux (lorsque des ouvriers travaillent dans une industrie jugée stratégique par les autorités militaires, celles-ci décident qu’ils seront AS (affectés spéciaux), c’est-à-dire requis sur leur lieu de travail, si bien sûr ils sont encore présents dans cette industrie au moment du conflit). Le 11 mai 1940 il est toujours classé « AS » tableau III. Le 25 mai 1940, il est mentionné qu’il a été « placé d’office dans sa subdivision d’origine de la Seine ».

Le 14 juin 1940, les troupes de la Wehrmacht entrent dans Paris, vidée des deux tiers de sa population. La ville cesse d’être la capitale du pays et devient le siège du commandement militaire allemand en France. Le 22 juin, l’armistice est signé. Le 10 juillet 1940 le maréchal Pétain, investi des pleins pouvoirs par l’Assemblée nationale, s’octroie le lendemain le titre de « chef de l’Etat français » et lance la « révolution nationale » en rupture avec nombre de principes républicains (confusion des pouvoirs législatifs et exécutifs ; rejet du multipartisme, suppression des syndicats et du droit de grève, antisémitisme d’état…).

Léon Lavoir, ajusteur de métier, travaille comme terrassier au moment de son arrestation, ayant très certainement été licencié après les grèves de 1938. C’est en effet un militant communiste convaincu, selon le témoignage de René Petitjean, de Clichy-la-Garenne, rescapé du convoi. Il est envoyé à Tournan-en-Brie par l’Office du chômage et travaille aux entreprises Granni à la Queue-en-Brie.

Registre journalier des arrestations BS1

Léon Lavoir est arrêté le 11 juillet 1941 par deux inspecteurs des renseignements généraux place Aimé Maillart, sur dénonciation d’un nommé M… (celui-ci sera condamné à 8 mois de prison à la Libération). Il est emprisonné au « Centre de séjour surveillé »  des Tourelles (1) le même jour.
La « visite domiciliaire » (perquisition) ne donne aucun résultat (cf ci-contre le registre de la Brigade spéciale des Renseignements généraux), mais il est néanmoins conduit au Dépôt de la Préfecture de police de Paris pour être envoyé en camp, ainsi que l’indique la mention portée dans la marge. Il est en effet soupçonné de se livrer à la propagande clandestine en faveur du Parti communiste et de confectionner des faux papiers.

Registre de la caserne des Tourelles (1941)

Une « note blanche » des RG du 30 août 1955 relate les faits « militant communiste notoire, soupçonné de se livrer à la propagande clandestine en faveur de ce parti. Arrêté le 11 juillet 1941 en vertu du décret du 18 novembre 1939 et interné au Centre des Tourelles le même jour. Extrait le 5 mai 1942 par les autorités allemandes pour le camp de Compiègne« .

Le 5 mai 1942 Léon Lavoir fait partie de la trentaine d’internés administratifs de la Police judiciaire (classés comme « indésirables »(2), qui sont extraits du camp des Tourelles pour être conduits, avec 35 autres communistes à la gare du Nord.
Ils sont mis à la disposition des autorités allemandes et internés au camp allemand de Royallieu à Compiègne (le Frontstalag 122), le jour même, en tant qu’otages. Les « indésirables » des Tourelles seront tous déportés le 6 juillet 1942.
A Compiègne, Léon Lavoir reçoit le matricule « 5205 ».
Depuis ce camp administré par la Wehrmacht, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».

Depuis le camp de Compiègne, Léon Lavoir est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942.

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante  « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité.
Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau.

Sa photo d’immatriculation à Auschwitz n’a pas été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz. Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks. Aucun des documents sauvés de la destruction ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz, ne nous permet de savoir dans quel camp il est affecté à cette date. On peut seulement penser que sa profession d’ajusteur l’a conduit à un Kommando d’Auschwitz I.

Dessin de Franz Reisz 1946

Léon Lavoir meurt à Auschwitz le 28 août 1942, d’après le certificat de décès établi au camp d’Auschwitz (inDeath Books from Auschwitz,  Tome 2, page 698). Il est homologué comme « Déporté politique » et déclaré « Mort pour la
France ».

Fiche de Jeanne Lavoir à la FNDIRP du 17ème

Sur son acte de naissance, figure toujours la mention erronée «décédé à Compiègne» inscrite le 7 octobre 1949. Mais un arrêté ministériel du 4 novembre 1993, paru au Journal Officiel du 4 janvier, porte désormais apposition de la mention «Mort en déportation» sur les actes et jugements déclaratifs de décès. Avec néanmoins une autre date erronée, « le 11 juillet 1942 », soient les 5 jours prévus par les textes en cas d’incertitude quant à la date réelle de décès à Auschwitz. Or celle-ci est pourtant connue ! Il serait souhaitable que le ministère prenne désormais en compte par un nouvel arrêté la date portée sur son certificat de décès de l’état civil d’Auschwitz, accessible depuis 1995 (Death Books from Auschwitz, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau). Lire dans le blog l’article expliquant les différences de dates entre celle inscrite dans les «Death books» et celle portée sur l’acte décès de l’état civil français) Les dates de décès des « 45000 » à Auschwitz.
Léon Lavoir est homologué  comme Résistant au titre de la résistance Intérieure Française (RIF) comme appartenant à l’un des cinq mouvements de Résistance (FFC, FFI, RIF, DIR, FFL). Cf. service historique de la Défense, Vincennes  GR 16 P 344785. Déclaré « Mort pour la France » le 6 juin 1950.
Il est homologué « déporté politique » en 1956 (n°19037.
Une cellule du PCF du 17ème a porté son nom (témoignage M. Yves Evot, FNDIRP 17ème).

  • Note 1 : La caserne des Tourelles, « Centre de séjour surveillé » : Ouvert d’abord aux Républicains espagnols, entassés par familles entières, aux combattants des Brigades internationales, interdits dans leurs propres pays. Les rejoignent de nombreux réfugiés d’Europe centrale fuyant la terreur nazie, des indésirables en tous genres, y compris, bien sûr, les « indésirables » français : communistes, gaullistes et
    autres patriotes (on ratissait large), juifs saisis dans les rafles, «droit commun» aux causes bien datées (marché noir) ».
     France Hamelin in Le Patriote Résistant N° 839 février 2010.
  • Ce Centre de séjour surveillé fonctionne dans l’ancienne caserne d’infanterie coloniale du boulevard Mortier à Paris. En 1942, deux bâtiments seulement étaient utilisés, un pour les hommes et un pour les femmes. Ils étaient entourés de fil de fer barbelé. Chaque bâtiment disposait de 3 WC à chasse d’eau, largement insuffisants. Des latrines à tinette mobile étaient en outre disposées dans l’étroit espace réservé à la promenade. La nuit, une tinette était placée dans chaque dortoir. C’est peu dire les conditions épouvantables imposées à des internés dont le nombre variera de 400 à 600 personnes. A cela s’ajoutait une sous-alimentation chronique entraînant bon nombre de maladies : entérites gastro-intestinales, affections cardiaques, tuberculose… © In site Internet Association Philatélique de Rouen et Agglomération.
  • Note 2 : « Indésirables » : des militants communistes (dont plusieurs anciens des Brigades Internationales) et des « droits communs ».

Sources

  • Fichier national de la Division des archives des victimes des conflits contemporains (DAVCC), Ministère de la Défense, Caen. Fiche individuelle consultée en octobre 1993. Dossier « statut » des archives des ACVG.
  • Etat n° 2 des internés communistes de la caserne des Tourelles (Archives de la Préfecture de police de Paris, Cartons occupation allemande, BA 2374). Montage photo © Pierre Cardon.
  • Liste de noms de camarades du camp de Compiègne, collectés avant le départ du convoi et
    transmis à sa famille par Georges Prévoteau de Paris 18ème, mort à Auschwitz le 19 septembre 1942 (DAVCC).
  • Death Books from Auschwitz (registres des morts d’Auschwitz), Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres (incomplets) des certificats de décès établis au camp d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des
    détenus immatriculés).
  • Liste (incomplète) par matricule du convoi du 6 juillet 1942 établie en 1974 par les historiens du Musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau (Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (Ministère de la Défense, Caen) indiquant généralement la date de décès au camp.
  • FNDIRP du 17ème.
  • © Caserne des Tourelles. Histoire pénitentiaire et Justice militaire, blog de Jacky Tronel.
  • Photo de Léon Lavoir © Pierre Cardon par l’intermédiaire de la section du PCF du 17ème.
  • © Dessin de Franz Reisz, in « Témoignages sur Auschwitz », ouvrage édité par l’Amicale des déportés d’Auschwitz (1946).
  • Archives de la Préfectures de police de Paris, dossiers Brigade spéciale des Renseignements généraux, registres journaliers.
  • Registres matricules militaires de la seine

Notice biographique mise à jour en 2010, 2013, 2019 et 2021 à partir d’une notice succincte rédigée en janvier 2001 pour l’exposition organisée par l’association « Mémoire Vive » à la mairie du 20ème arrondissement, par Claudine Cardon-Hamet (docteur en Histoire, auteur des ouvrages :Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Autrement, Paris 2005) et de Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé), qui reproduit ma thèse de doctorat (1995). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce site) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette notice.
Pour la compléter ou la corriger, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com 

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