Matricule « 45.551 » à Auschwitz

André Forget à Auschwitz
André Forget © Fabienne Le Roch
André Forget : né en 1893 à Redon (Ille-et-Vilaine); domicilié à Nantes au moment de son arrestation; charpentier; militant syndical; conseiller prud'homme; arrêté comme  otage communiste le 22 juin 1941; déporté à Auschwitz, où il meurt le 18 novembre 1942

André Forget est né le 4 juillet 1893 à Redon (Ille-et-Vilaine), et habite au 15, rue d’Alger à Nantes (Loire-Inférieure / Loire Atlantique) au moment de son arrestation.
Il est le fils d’Emilie, Julienne, Françoise Bertru (1859-1947), 31 ans sans profession (née à Liffré (Ille-et-Vilaine) et d’Edouard, Eugène Forget (1890-1917), 43 ans, né à Nantes le 25 septembre 1850,menuisier, serrurier puis forgeron, son époux.
Ses parents habitent rue des Douves à Redon au moment de sa naissance. 

Il est l’aîné d’une fratrie de quatre enfants (Henri, né en 1895, témoin à son premier mariage, René, en1897 et Geneviève, en 1900).
Au moment du conseil de révision, il habite Nantes et travaille comme ébéniste. Il y est recensé. En 1938, il est menuisier.
Son registre matricule militaire établi en 1920 indique qu’il mesure 1m 67, a les cheveux noirs, les yeux gris, le front moyen et le visage ovale. Il a un niveau d’instruction « n°3 » pour l’armée (sait lire, écrire et compter, instruction primaire développée). Conscrit de la classe 1913, André Forget est classé dans la 5ème partie de la liste par la commission de réforme : il est ajourné d’un an. La même commission le déclare « bon pour le service armé » le 6 juillet 1914. Il est incorporé au 28ème régiment d’artillerie de campagne le 5 août 1914 (35ème batterie). Il part « aux armées» (au front) le 17 juin 1915.

Son régiment est engagé dans le secteur d’Albert et Bray-sur-Somme. En 1916, campagne de Champagne, Verdun.
Le 21 mai 1916, il est cité à l’ordre du régiment (O.j. n° 294) : « Du 23 avril au 11 mai, a comme pointeur ou téléphoniste assuré son service avec le plus grand calme et le plus beau sang-froid. Légèrement blessé par un obus qui a mis son canon hors de service, puis dans son service de téléphoniste, a montré sous le feu l’exemple d’un grand courage ». Il est décoré de la Croix de guerre. Le 1er avril 1917, André Forget « passe » au 48ème régiment d’artillerie de campagne, 40ème batterie (combats de Maisons-de-Champagne).
Le 7 septembre 1917, il est transféré à l’armée d’Orient. Le 5 octobre 1917, il est affecté au 4ème régiment d’artillerie de l’armée d’Orient.
Il rentre en France le 10 février 1919. En 12 avril 1919, il est affecté au 51ème régiment d’artillerie, qui le démobilisé le 22 août 1949, « certificat de bonne conduite accordé ». Il « se retire » à Nantes.
Il épouse Marie, Augustine, Yvonne Cosson le 22 mai 1920 à Nantes. Employée de commerce, née le 8 juillet 1895 à Nantes. Le couple a un garçon, René, qui naît à Nantes en 1926.
André Forget est un militant communiste et syndical ayant exercé de nombreuses responsabilités.
En 1923, il habite au 1, rue Bonaventure Du Fou à Nantes.

André Forget deuxième à gauche sur cette photo de 1937, parue dans le livre de Dominique Bloyet  « Nantes dans la Guerre 1939-1945 » Ed.  Alan Sutton.  Le deuxième en partant de la droite de la photo est Louis Le Paih (5) fusillé en 1943.

« Militant très actif, André Forget occupa diverses fonctions dans les organisations syndicales de 1923 à 1940. En 1923, il était déjà responsable du syndicat unitaire du Bâtiment de Nantes. Il devint, en juillet 1924, secrétaire de l’Union locale unitaire et le resta jusqu’à sa démission en janvier 1927. Secrétaire du syndicat unitaire de l’Ameublement en 1928, trésorier de la 15e région unitaire en 1926-1929, trésorier de la Fédération unitaire en 1929, il était aussi, pendant le même temps, un des principaux responsable du Parti communiste de Loire-Inférieure (PCF). Il devint membre de la commission administrative de l’Union départementale de la CGT dès la réunification (1936) et s’imposa, dès lors, au sein du syndicat CGT du Bâtiment dont il devint secrétaire dès 1936. Il fut en même temps membre du conseil intersyndical du Bâtiment puis, très vite, secrétaire de l’intersyndicale de Nantes du Bâtiment et secrétaire régional permanent (Loire-Inférieure et Morbihan) du syndicat confédéré des ouvriers du Bâtiment. Il le resta jusqu’à la guerre » (Le Maitron).
Il épouse en deuxième noces Joséphine, Armantine, Aurélie Daniaud, à Nantes le 4 septembre 1937.  Couturière, née le 1er avril 1894 à Brétignoles-sur-mer (Vendée). Le couple vient habiter au 15, rue d’Alger à Nantes.
André Forget est élu Conseiller prud’homme (2ème catégorie de la section industrie) jusqu’au 13 février 1940, date à laquelle il est déchu en application de la loi de déchéance du 21 janvier 1940 qui vise les élus communistes (1).
Le 14 juin 1940, la Wehrmacht défile à Paris, sur les Champs-Élysées. Le 19 juin Nantes est occupée et vit à l’heure de Berlin : le 21 juin 1940, horloges et montres sont avancées d’une heure. Le 22 juin, l’armistice est signé : la France est coupée en deux par la « ligne de démarcation » qui sépare la zone occupée de celle administrée par Vichy. Le 10 juillet 1940 Pétain, investi des pleins pouvoirs par l’Assemblée nationale, s’octroie le lendemain le titre de « chef de l’Etat français ».
Il est arrêté par les Allemands le 22 ou le 23 juin 1941

Agrandissement de la photo de 1937

à son travail, chez M. Joseph Duthin, menuisier (2) au 3, rue du Trépied, en même temps que Joseph Duthin et Jules Lambert (3) avec lesquels il travaillait.
Il est torturé. Son arrestation a lieu dans le cadre de la grande rafle commencée le 22 juin 1941, jour de l’attaque hitlérienne contre l’Union soviétique. Sous le nom «d’Aktion Theoderich», les Allemands arrêtent plus de mille communistes dans la zone occupée, avec l’aide de la police française.
D’abord placés dans des lieux d’incarcération contrôlés par le régime de Vichy, ils sont envoyés à partir du 27 juin au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Oise), administré par la Wehrmacht et qui ce jour là devient un camp de détention des “ennemis actifs du Reich”. Les nantais, d’abord incarcérés à la prison du Champ de Mars sont transférés le 13 juillet 1941 au camp allemand de Royallieu à Compiègne, le Frontstalag 122.

Liste des 17 otages nantais « fusillables ». Tischler = charpentier

André Forget y reçoit le matricule « 1255 ».

Il devient un otage « fusillable » le 20 avril 1942 : le 20 avril 1942, son nom est inscrit sur une des 2 listes de 36 et 20 otages envoyés par les services des districts militaires d’Angers et Dijon au Militärbefehlshaber in Frankreich (MbF), après l’attentat contre le train militaire 906 à Caen et suite au télégramme du MBF daté du 18/04/1942. Le Lieutenant-Général à Angers suggère de fusiller les otages dans l’ordre indiqué (extraits XLV-33 /C.D.J.C).
Les noms de cinq militants d’autres départements, qui seront déportés à Auschwitz, figurent également sur ces 2 listes (André Flageollet, Jacques Hirtz, Alain Le Lay, René Pailolle, André Seigneur). 17 militants de Loire-Inférieure internés à Compiègne sont déclarés otages «fusillables ». 10 d’entre eux seront déportés à Auschwitz : Alphonse Braud, Eugène Charles, Victor Dieulesaint, Paul Filoleau, André Forget, Louis JouvinAndré Lermite, Antoine Molinié, Gustave Raballand, et Jean Raynaud.
Les sept autres internés déjà à Compiègne sont Maurice Briand (déporté à Sachsenhausen / décédé en 1943), Roger Gaborit (déporté à Buchenwald / rescapé), Jules Lambert (déporté par le convoi du 24 janvier 1944), François Lens (déporté à Sachsenhausen / décédé lors de l’évacuation en 1945), Jean-Baptiste Nau (déporté à Buchenwald où il décède), Raoul Roussel (mutilé de guerre). L’Abwehr-Angers confirme cette liste, dans un courrier du 19 mars 1942 (n° 6021/42 II C3). Depuis ce camp administré par la Wehrmacht, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».

Depuis le camp de Compiègne, André Forget est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942

Cf l’article du site : Les wagons de la Déportation.  

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante  « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule 

identité. Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau.

Il est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro « 45551 ».
Sa photo d’immatriculation à Auschwitz (4) a été retrouvée parmi celles que des
membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver
de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz.
Sa photo d’immatriculation à Auschwitz a été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz. Lire le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale« .

Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.
André Forget meurt à Auschwitz, le 18 novembre 1942 selon les registres du camp.
Il est homologué « Déporté politique » et déclaré « Mort pour la France ».
André Forget a été homologué au titre de la Résistance intérieure française (RIF) comme appartenant à l’un des mouvements de Résistance

  •  Note 1 : La loi de déchéance du 21 janvier 1940 stipule dans son article 1 « Tout membre d’une assemblée élective qui faisait partie de la Section Française de l’Internationale Communiste, visée par le décret du 26 septembre 1939, portant dissolution des organisations communistes, est déchu de plein droit de son mandat, du jour de la publication de la présente loi, s’il n’a pas, soit par une démission, soit par une déclaration, rendue publique à la date du 26 octobre 1939, répudié catégoriquement toute adhésion au Parti Communiste et toute participation aux activités interdites par le décret susvisé ». 
  • Note 2 : Joseph Duthin est né le 8 décembre 1894 à Ancenis. Menuisier, il est domicilié au 5 rue d’Avours à Nantes au moment de son arrestation. Il reçoit le matricule « 1257 » à Compiègne. Otage « fusillable » comme André Forget. Il est décédé à Nantes le 8 octobre 1960.
  • Note 3 : Jules Lambert, est né le 13 novembre 1884 à Rézé. Il est domicilié au 3 place Marc Elder à Nantes au moment de son
    arrestation. Il reçoit le matricule « 1256 » à Compiègne. Otage « fusillable » comme André Forget, il est déporté à Sachsenhausen le 24 janvier 1943 (matricule 58.847), il meurt à Buchenwald le 19 avril 1945, avant le rapatriement.
    Note 4: 522 photos d’immatriculation des « 45000 » à Auschwitz ont été retrouvées parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation du camp d’Auschwitz. A la Libération elles ont été conservées dans les archives du musée d’Auschwitz. Des tirages de ces photos ont été remis par Kazimierz Smolen (ancien détenu dans les bureaux du camp d’Auschwitz, puis directeur du Musée d’Auschwitz) à André Montagne, alors vice-président de l’Amicale d’Auschwitz, qui me les a confiés.
    Note 5 : Louis Le Paih fit partie, dès 1940, des militants qui réorganisèrent le PCF clandestin dans la région nantaise. Entré dans la clandestinité, il devint responsable régional FTPF, participant à de nombreux coups de main avec Raymond HervéGaston TurpinAuguste Chauvin, tels les attentats contre les lignes électriques, la destruction du pont roulant des Batignolles en avril 1942. Avec deux autres FTPF, le 9 septembre 1942, Louis Le Paih fit irruption dans le cabinet du juge d’instruction Le Bras et libéra Raymond Hervé qui fut repris une semaine plus tard. Louis Le Paih, arrêté le 12 janvier 1943, fut jugé avec ses camarades, condamné à mort et fusillé le 7 mai 1943 à Nantes (Le Maitron extraits de la notice de Guy Haudebourg.

Sources

  • Témoignages de Eugène Charles, et Gustave Raballand, rescapés nantais.
  • BNF Gallica pour l’histoire des régiments d’artillerie.
  • © Etat civil et Registres matricules militaires d’Ille et Vilaine et Registres matricules militaires de Loire Atlantique.
  • Le Maitron, dictionnaire biographique du mouvement ouvrier/mouvement social,  tome 28, page 128, notice informatique Claude Geslin.
  • Liste des 17 otages nantais (transmise par M. Louis Oury) LA 3840 et LA 301.
  • Photos de famille et extrait du livre communiqués par la petite nièce de Guy Forget, madame Fabienne Le Roch, qui les tient de sa maman.

Notice biographique réalisée en avril 2002, complétée en 2009 (puis 2018 et 2021), pour l’exposition de l’AFMD de Nantes, par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé) et de Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Autrement, Paris 2005. Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce site) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour compléter ou corriger cette notice biographique, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com 

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