Matricule « 45.690 » à Auschwitz  Rescapé

Francis Joly : né à Dinan (Côtes du Nord) en 1912 ; domicilié à Montrouge (Seine) ; ferronnier d’art, ajusteur de précision ; communiste ; arrêté le 9 février 1942 ; ; interné aux camps de Voves et de Compiègne ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz, Gross-Rosen, Hersbruck, Dachau. Il se suicide en 1957.

Francis Joly est né à Dinan (ancien département des Côtes du Nord / Côtes d’Armor) le 7 juin 1912. Il habite au 28, rue Barbès à Montrouge (ancien département de la Seine / Hauts-de-Seine) au moment de son arrestation.
Il est le fils d’Azeline, Pauline, Hérisson, 27 ans (1885-1967) et de Ferdinand, Pierre Joly, 30 ans, son époux (1882-1951). Ses parents habitent Lande Boulou à Dinan. Il a deux sœurs et un frère : Fernande (1910-1995), Geneviève (1918-2011) et Edouard (1919-2001).
Le 22 juillet 1933, Francis Joly épouse à Paris Annette Bacher, âgée de 22 ans (1911-1987).
Le couple a deux enfants, Renée qui naît le 30 janvier 1932 et Pierre qui naît en 1934.
Francis Joly travaille aux Usines Sanders, 50, rue Benoît Malon à Gentilly (Val-de-Marne) comme ajusteur de précision. Il a une formation de ferronnier d’art.

Manifestation de la section syndicales  de chez Sanders Fancis Joly est à droite de la pancarte

Le vendredi 14 juin 1940, les troupes de la Wehrmacht entrent dans Paris, vidée des deux tiers de sa population. La ville cesse d’être la capitale du pays et devient le siège du commandement militaire allemand en France. Un premier  détachement  allemand  occupe  la mairie de Nanterre et l’état-major  s’y  installe. Le 22 juin, l’armistice est signé. Le 10 juillet 1940 le maréchal Pétain, investi des pleins pouvoirs par l’Assemblée nationale, s’octroie le lendemain le titre de « chef de l’Etat français » et lance la « révolution nationale » en rupture avec nombre de principes républicains (confusion des pouvoirs législatifs et exécutifs ; rejet du multipartisme, suppression des syndicats et du droit de grève, antisémitisme d’état…).

Adhérent du Parti communiste, il participe à une grève le 9 février 1942.

Les 8 de la Sanders déportés avec Francis Joly, tous morts à Auschwitz

Lire dans ce site : La grève de l’usine Sanders de Gentilly (9 février 1942). L’article reprend les circonstances de la grève, l’arrestation des 9 ouvriers qui seront tous déportés à Auschwitz et publie des extraits du livre de Frédéric Couderc (« Les R.G. sous l’occupation. Quand la police française traquait les Résistants » qui a repris pour son récit les travaux de la commission d’épuration et les minutes du procès du directeur de l’usine Sanders le 10 mai 1946 par la Cour de Justice de Paris.

Le 6 février 1942, tôt le matin, des policiers français en civil l’arrêtent à son domicile : il avait dénoncé le marché noir en vigueur parmi les directeurs de l’Usine, et a toujours pensé que l’un d’eux avait prévenu la police du mouvement de grève. 16 ouvriers sont arrêtés ce même jour : 9 feront partie du convoi du 6 juillet 1942 vers Auschwitz. Seul Francis Joly survivra.

Transfert à Voves

Transporté par le Métro au Palais de Justice, il est interné à Voves le 16 avril 1942. Lire dans le site : Le camp de Voves

Il compte parmi les 80 prisonniers qui, le 10 mai 1942, sont à la demande des autorités allemandes, dirigés sur le camp allemand de Compiègne (Frontstalag 122) en vue de leur déportation comme otages.

A Compiègne, il reçoit le matricule 5738 (Bâtiment 5, chambre 13). Depuis ce camp administré par la Wehrmacht, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».

Depuis le camp de Compiègne, Francis Joly est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante  « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité. Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau.

8 juillet 1942, immatriculation à Auschwitz

Il est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro « 45690 ».

Sa photo d’immatriculation à Auschwitz (1) a été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz.

Lire dans le site le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale ».  Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau (Brzezinka), situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.

A Auschwitz, il est affecté successivement aux Blocks 5A, 25,17,10.

Sa première lettre d’Auschwitz, texte en allemand
Photocopie de sa première lettre d’Auschwitz

Le 4 juillet 1943, les français du convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45.000 » et les françaises du convoi du 23 janvier 1943 dit des « 31.000 » reçoivent l’autorisation de  correspondre avec leurs familles.
Lire dans le site : Le droit d’écrire pour les détenus politiques français.  Sa première lettre, datée du 4 juillet 1943, quasiment un an après le départ du convoi est entièrement rédigée en allemand ((par un camarade parlant et écrivant en allemand). Elle est visée par la censure du camp. Selon le protocole exigé, il explique à sa famille qu’il va assez bien, bonne santé, qu’il peut recevoir deux lettres par mois et un colis de 1 Kg (défense d’envoyer de l’argent, pas de liquide et médicaments). Alors que comme tous les déportés il crève de faim, il insiste pour que sa femme et ses enfants ne se privent pas pour lui envoyer des colis « naturellement tu n’enverras le ravitaillement que lorsque toi et les enfants aurez tout ce qu’il vous faut : il ne faut pas vous priver« .

Du 14 août 1943 au 12 décembre 1943, il est regroupé avec la quasi totalité des survivants du convoi au Block 11. Lire dans le site : Les « 45000 » au Block 11 – (14 août-12 décembre 1943).

Après le Block 11, il se retrouve dans un Kommando avec Gustave Remy. Il s’affaiblit.

Le 17 janvier 1945, Francis Joly est parmi les douze « 45 000 » qui sont transférés au camp de Gross-Rosen venant d’Auschwitz, avec René Besse, Raymond Boudou, Henri Charlier, Maurice Courteaux, Pierre Felten, Georges Gallot, Adrien Humbert, Lucien Marteaux, Pierre Monjault, Albert Rosse et – très vraisemblablement – Marcel Vaisse.

Entre le 8 et le 11 février 1945, dix-huit « 45 000 » dont Francis Joly sont transférés au camp d’Hersbrück où ils sont enregistrés : Roger Bataille (84 303), Eugène Beaudoin (84 341), Ferdinand Bigaré, René Bordy (84 332), Georges Brumm (84 363), Louis Brunet (84 362), Eugène Charles (84 391), René Demerseman (84 463), Fernand Devaux (84 476), Georges Dudal (84 497), Louis Eudier (84 454), Adrien Fontaine (84 498), Robert Gaillard (84 616), Roger Gauthier (84 634), Gérard Gillot (84 656), Henri Gorgue (84 707). Albert Rosse.

Le 20 avril 1945, Francis Joly est évacué avec des centaines d’autres déportés d’Hersbruck et de Buchenwald vers Dachau. « Le vendredi 20 avril, 14 790 détenus quittent le KZ en quatre colonnes : trois de 4 000 déportés et une de 2 600 personnes environ. Une seule de ces colonnes, commandée par  l’Obersturmführer Pachen, atteint Dachau. Sur ces 4000 évacués, 2 654 survivent. Les gardes SS tirent sur tout prisonnier trop fatigué ou malade pour avancer. Ils arrivent à Dachau le 24 avril » (US Mémorial Holocaust).

Il y écrit sa première lettre en Français depuis 1943,  le 8 mai 1945.
« Ce que j’ai vu et enduré n’est pas croyable. En 1942 j’ai pesé 43 kilos et je devais passer à la chambre à gaz» écrit-il  « maintenant tout cela est passé et il ne restera plus qu’à nous défendre et lutter contre le fascisme pour que nos enfants ne connaissent pas cet effroyable fléau qu’a été cette monstrueuse machine hitlérienne« . Il écrit que dès son retour, il ira prévenir les familles de ses copains de la Sanders qui sont tous morts à Auschwitz

Libéré en mai par les troupes américaines, il regagne la France profondément traumatisé.

En 1946, il se présente à Montrouge, sur les listes d’Union Républicaine et Resistante présentée par le Parti communiste français (L’aube nouvelle N°98), 4ème section électorale bureaux de vote du centre administratif de Montrouge.

Francis Joly divorce d’avec Annette Bacher le 13 décembre 1948.

Odile, Francis et Gabrielle Joly

Il épouse Gabrielle, Marie Burst, le 7 mai 1949 à Montrouge. Elle est née à Nancy en 1922 et est infirmière. Le couple habite au 3, rue de la Solidarité dans cette ville.
De cette union naît Odile Joly, le 29 septembre 1949 à Paris 11e (elle écrit : Je suis la fille d’un survivant, mais je suis née de la vie et de l’amour ! En m’envoyant cette photo elle commente
: « Photo de nous trois : les photos mentent parfois, et le profond désespoir de mon père a eu raison de ce bonheur fragile..

Il tente de réclamer justice à la Sanders pour ses camarades morts, mais ne reçoit que des humiliations. Son état dépressif s’aggrave ; claustrophobe, il ne peut plus travailler, subit des cures de sommeil et fait une première tentative de suicide. Son désastre financier s’aggrave.

« Submergé d’amertume pour avoir vainement tenté d’obtenir la condamnation de celui qu’il considère comme responsable de son arrestation, allant de dépression en cure de sommeil, sans travail, désespéré, Francis Joly met fin à l’âge de 45 ans à des souffrances qu’il ne peut plus maîtriser » (in Triangles rouges à Auschwitz).

Et, le 6 décembre 1957, à Pléneuf – Val-André, il se tire une balle dans la tempe. Il avait laissé une lettre d’adieu sur la table de chevet adressé à sa femme, à ses trois enfants et à sa mère.

Il avait été homologué « Déporté politique » le 3 mai 1957 (n° 1101 23302).

  • Note 1 : 522 photos d’immatriculation des « 45000 » à Auschwitz ont été retrouvées parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation du camp d’Auschwitz. A la Libération elles ont été conservées dans les archives du musée d’Auschwitz. Des tirages de ces photos ont été remis à André Montagne, alors vice-président de l’Amicale d’Auschwitz, qui me les a confiés.

Sources

  • Témoignages de Maurice Rideau et de René Aondetto, qui a assisté à l’arrivée des « 13 de la Sanders » au Dépôt.
  • Une des filles de Francis Joly, Renée, a rempli le questionnaire biographique en 1989, et fourni des documents poignants : les dernières lettres d’adieu de son père, ses annotations à propos d’une œuvre qui l’avait bouleversé : Le Mythe de Sisyphe d’Albert Camus. Elle a, elle aussi, tenté d’obtenir des éclaircissements sur les causes de l’arrestation, s’adressant en dernier lieu aux Archives de France.
  • Photo de la section syndicale Sanders, in © « Vivre à Gentilly n° 170, avril 2002.
  • Courriels et photos envoyés par Odile Joly, sa seconde fille (juillet 2018).

Notice Biographique rédigée en novembre 2005, complétée en 2018 et 2022, par Claudine Cardon-Hamet (docteur en Histoire, auteur des ouvrages : Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000», éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé) et de Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Autrement, Paris 2005) à l’occasion de l’exposition organisée par l’association « Mémoire vive » et la municipalité de Gennevilliers. Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce site en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette notice biographique. Pour la compléter ou la corriger, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com 

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