Sa fiche au camp de Mauthausen

Matricule « 46305 » à Auschwitz
Rescapé


Jules Polosecki : né en 1909 à Lomazy (Pologne) ; domicilié à Caen (Calvados) ; tapissier ; arrêté le 1er mai 1942 comme otage Juif ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz, Mauthausen, Melk, Ebensee ; rescapé ; décédé le 19 octobre 2001. 

Jules (Golola David dit Jules) Polosecki (il signe Polozecki) est né le 15 juin 1909 à Lomazy, en Pologne. Il habite à l’Hôtel Parisien, 13, place du Marché au Bois à Caen (Calvados) au moment de son arrestation.
Il travaille comme tailleur-tapissier-litier.

« Orphelin à 5 ans, Jules Polosecki est placé chez une tante. Aussi, très jeune il apprend à se débrouiller. Pendant quelques temps, il côtoie les jeunesses communistes, ce qui lui vaut d’être poursuivi par la milice. Il préfère alors fuir la Pologne et vient en France » (1).
Après 1936 (il ne figure pas sur les registres du recensement à ces deux adresses), il habite au 50, rue Saint-Pierre, puis à l’Hôtel Parisien, 13, place du Marché au Bois à Caen.

Célibataire, engagé volontaire après avoir été naturalisé (le 29 octobre 1938), il est mobilisé le 27 mars 1940 et participe à la campagne de France.
Le 18 juin 1940, les troupes allemandes arrivant de Falaise occupent la ville de Caen, et toute la Basse Normandie le 19 juin.

La Feldkommandantur 723 installée à l’Hôtel Malherbe

L’armée allemande occupe Caen le mardi 20 juin 1940. La Feldkommandantur 723 s’installe à l’hôtel Malherbe, place Foch. En août, 8 divisions d’infanterie allemande -qu’il faut nourrir et loger – cantonnent dans la région.

Selon son propre témoignage, il est déchu de sa nationalité française par Vichy (décret : 22347-40), mais nous n’en avons pas trouvé trace dans le fichier des Archives nationales, la base Dénat consultable depuis 2019 (BB/27/1422-BB/27/144).
A
 la suite de la première ordonnance allemande prescrivant le recensement des Juifs en zone occupée, un fichier des Juifs est établi dans chaque préfecture et un premier « Statut des Juifs » est édicté le 3 octobre 1940 par gouvernement de Vichy. Il est beaucoup plus draconien que l’ordonnance allemande (pour les Allemands, le Juif est défini par son appartenance à une religion, pour Vichy par son

appartenance à une race). Les Juifs de nationalité française perdent, par ce décret du gouvernement de Vichy, leur statut de citoyens à part entière. A partir du 3 octobre 1940, la police française fait appliquer les ordonnances allemandes concernant l’obligation pour les Juifs de zone occupée d’avoir une carte d’identité portant la mention « Juif » : ils doivent se faire recenser dans les commissariats proches de leur domicile. Jules Poloscki se fait recenser en tant que Juif en septembre 1940.
Le 1er mai 1942, à 23h45 il est arrêté comme otage juif (lire l’article du site), à son domicile, par des policiers français et allemands. « Il espère en l’amitié d’un commissaire de police, mais celui-ci ne daigne pas le reconnaître » (1).
Il figure sur la liste de 120 otages «communistes et Juifs» établie par les autorités allemandes à Caen.
Son arrestation a lieu en représailles au déraillement de deux trains de permissionnaires allemands à Moult-Argences (38 morts et 41 blessés parmi les permissionnaires de la Marine allemande à la suite des sabotages par la Résistance, les 16 et 30 avril 1942, de la voie ferrée Maastricht-Cherbourg où circulaient deux trains militaires allemands. Des dizaines d’arrestations sont effectuées à la demande des occupants. Lire l’article du blog «le double déraillement de Moult-Argences et les otages du Calvados».  

Liste des Juifs arrêtés dans la nuit du 1er mai sur l’indication des Autorités allemandes et « remis » le 3 mai 1942. (document CDJC).

Il est emmené de nuit à la Maison centrale de la Maladrerie de Caen, entassé avec d’autres militants arrêtés le même soir, au sous-sol dans des cellules exiguës. A la demande des autorités allemandes, Jules Polosecki et ses codétenus sont conduits en autocars le 3 mai au «Petit lycée» de Caen occupé par la police allemande, où sont regroupés les otages du Calvados. On leur annonce qu’ils seront fusillés. Par la suite, un sous-officier allemand apprend aux détenus qu’ils ne seront pas fusillés mais déportés.
Après interrogatoire, ils sont transportés le 4 mai 1942 en cars et camions à la gare de marchandises de Caen. Le train démarre vers 22 h 30 pour le camp allemand de Royallieu à Compiègne le Frontstalag 122 (témoignage André Montagne). Jules Polosecki y est interné le lendemain soir en vue de sa déportation comme otage.
Depuis ce camp, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».

Depuis le camp de Compiègne, Jules Polosecki est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942.

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Cf Article du site: Les wagons de la Déportation

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante  trois « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942.
Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité. Lire dans le site : Le KL Aushwitz-Birkenau.
Il est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro « 46. 305 ».
Sa photo d’immatriculation à Auschwitz n’a pas été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz.
Lire le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale ».  Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.
À Birkenau, affecté au block 4, Jules Polosecki travaille aux kommandos Truppenwirschaftslager (équipement des troupes) puis au Beklerdungskammer (magasin d’habillement), plus connu sous le nom de Kanada. « Il y récupère des vêtements chauds, mais surtout des objets de valeur, tels des montres et des bijoux (…) le troc contribue à sa survie. La découverte d’une montre sertie de diamants lui permet d’obtenir de la quinine et de sauver ainsi son ami David Badache de la mort » (1). « Jules Polosecki, comme David Badache et Aimé Oboeuf, furent occupés au TWL (Truppenwirschaftslager), à décharger les biens nécessaires à l’équipement des troupes. Ce Kommando a augmenté ses chances de survie » (in « Mille Otages pour Auschwitz », Claudine Cardon-Hamet).
« Doté d’une grande force morale acquise dans son enfance, Jules Polosecki choisit de survivre dans cet enfer concentrationnaire : « Quand je suis arrivé, j’ai décidé de vivre, et pour vivre il fallait travailler ». Âgé de 33 ans, dans la force de l’âge, il se débrouille pour travailler : il est d’abord affecté au block 4 travaillant au kommando d’équipement des troupes, puis au kommando d’habillement de Birkenau plus connu sous le nom de Kanada. Ce travail lui permet effectivement de survivre; il y récupère des vêtements chauds, mais surtout y trouve des objets de valeurs, tels des montres ou des bijoux, dissimulés dans les doublures. Il monnaye ensuite ces valeurs avec les soldats allemands et obtient ainsi en échange un peu de nourriture ou quelques médicaments. La découverte d’une montre sertie de diamants lui permet d’obtenir de la quinine et ainsi de sauver son ami David Badache de la mort. Le troc contribue à sa survie. Bien que n’ayant aucune formation intellectuelle, Jules Polosecki se forge sa propre idéologie : vivre à tout prix. Il ne se pose pas de question quand il voit un déporté aux limites de la mort, en lui prenant son morceau de pain pour assurer sa survie. Malgré ce régime « protégé », celui que l’on surnommait le « gros » à son entrée dans le camp à cause de ses 80 kilos ne pèse plus que 39 kilos quand il est libéré !

Lire dans le site : Les 45000 pris dans le chaos des évacuations (janvier-mai 1945) et Itinéraires des survivants du convoi à partir d’Auschwitz (1944-1945)

Il vit l’évacuation du camp d’Auschwitz à partir du 17 janvier 1945 et est transféré le 21 janvier au camp de Mauthausen dans un train de marchandises ouvert où il était interdit de se nourrir. Jules Polosecki survit à ce voyage et est envoyé au kommando de Melk. Il est libéré à Ebensee le 6 mai 1945. La veille de sa libération, il est témoin des massacres des déportés: « 10 à 15% des déportés du camp, massacrés par les nazis » (1).
Son retour en France s’effectue le 24 mai 1945, via Longuyon. « Il met des années à retrouver une vie à peu près normale » (1). A son retour, il habite au 210, rue Caponière à Caen, puis au 92, rue Saint-Pierre.
Il est homologué « Déporté politique ». Il est réintégré dans sa nationalité française le 29 octobre 1948. 

Lettre de Jules Polosecki à Madame Blumenfeld

Il a été marié, père de deux enfants (dont Marc).
Il répond aux courriers des familles de déportés. En témoigne cette lettre courageuse adressée à Madame Mariette Blumenfeld le 14 mai 1946.
« Très atteint et très ébranlé par les attentats du 11 septembre 2001, il croit à une troisième guerre mondiale, ses cauchemars l’ont repris et l’ont entraîné vers la mort» (*).
« Après le décès de David Badache en 1999, il sera le dernier survivant des cinquante otages Juifs déportés dans le convoi du 6 juillet 1942, jusqu’à son décès le 19 octobre 2001 » (1).
Il est décédé au Bourget le 19 octobre 2001.
Une plaque commémorative a été apposée le 26 août 1987 à la demande de  David Badache et André Montagne, deux des huit rescapés calvadosiens du convoi. Le nom de Jules Polosecki est inscrit sur la stèle à la mémoire des caennais et calvadosiens arrêtés en mai 1942. Située esplanade Louvel, elle a été apposée à l’initiative de l’association « Mémoire Vive », de la municipalité de Caen et de l’atelier patrimoine du collège d’Evrecy. Elle est honorée chaque année.
Son nom est inscrit le « Mur des Noms » au Mémorial de la Shoah, dalle n° 84, colonne n° 28, rangée n° 3.

Ci contre un hommage rendu sur sa tombe, le 24 avril 2011 (in Les Nouvelles d’Othis (Seine-et-Marne) de mai 2011, où habite son neveu M. Georges Namiech).

  • Note 1 : Yves Lecouturier, lettre du 13 décembre 2001 à Claudine Cardon-Hamet. Dans ce courrier il me transmettait une notice biographique rédigée après contact téléphonique avec Georges Namiech. Yves Lecouturier, auteur de « Shoah en Normandie, 1940-1944 », page 177. Etude (brochée) parue en juin 2004.

Sources

  • Liste des Juifs à arrêter le premier mai 1942 (CDJC).
  • Le questionnaire biographique a été rempli par ses neveux Gyslaine et Georges Namiech, le 6 juin 1988, en raison de son état de fatigue.
  • Fichier national de la division des archives des victimes des conflits contemporains (DAVCC), Ministère de la Défense, Caen (novembre 1993).

Notice biographique rédigée en janvier 2001 (modifiée en 2011, 2017 et 2021) par Claudine Cardon-Hamet (docteur en Histoire, auteur des ouvrages :Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000», (p.343,344,345), éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé) et de « Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000», éditions Autrement, Paris 2005) à l’occasion de l’exposition organisée par des enseignants et élèves du collège Paul Verlaine d’Evrecy, le lycée Malherbe de Caen et l’association « Mémoire Vive ». Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com   

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