Dossier de la Brigade spéciale : « affaire Desbleumortiers »
Jean Desbleumortiers : né en 1923 à Paris 13ème ; à Paris 4ème ; électricien ; le arrêté le 17 février 1941,condamné à 6 mois de prison ; arrêté le 6 avril 1942 ; interné à Compiègne ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz où il meurt le 27 octobre 1942.

Jean Desbleumortiers est né le 10 mai 1923 à Paris 13ème.  Il habite chez ses parents au 1, rue de Fourcy à Paris 4ème au moment de son arrestation. Il est le fils de Jeanne Marie Huilizen et de
Charles, Victor Desbleumortiers, livreur.  Il est célibataire et travaille comme électricien.
Il est très certainement soit sympathisant, soit membre des jeunesses communistes (voir le procès verbal de la perquisition à son domicile et la nature des documents et brochures saisis).
De la classe 1943, il n’est pas mobilisable à la déclaration de guerre en 1939.

Le 14 juin 1940, les troupes de la Wehrmacht entrent dans Paris, vidée des deux tiers de sa population. La ville cesse d’être la capitale du pays et devient le siège du commandement militaire allemand en France. Le 22 juin, l’armistice est signé. Le 10 juillet 1940 le maréchal Pétain, investi des pleins pouvoirs par l’Assemblée nationale, s’octroie le lendemain le titre de « chef de l’Etat français » et lance la « révolution nationale » en rupture avec nombre de principes républicains (confusion des pouvoirs législatifs et exécutifs ; rejet du multipartisme, suppression des syndicats et du droit de grève, antisémitisme d’état…)

Jean Desbleumortiers travaille comme livreur en 1941. Après enquêtes et filature, il est arrêté le 17 février 1941 à son domicile, en même temps que son père, âgé de 50 ans, à la suite d’une enquête de deux inspecteurs de la Brigade spéciale des Renseignements généraux (1). Lire dans le site : La Brigade Spéciale des Renseignements généraux « Depuis un certain temps, une recrudescence de la propagande communiste clandestine était constatée dans le 4ème arrondissement, en particulier dans le quartier Saint-Paul. Au cours de nombreuses enquêtes et surveillances, les inspecteurs R… et D… avaient acquis la certitude que les tracts et les brochures distribuées journellement dans ce quartier étaient le fait d’un dénommé Desbleumortiers Jean (…)» (PV d’interpellation).

PV de perquisition manuscrit

La perquisition permet aux inspecteurs de la BS 1 de saisir « de nombreuses brochures et opuscules («Jeunesse de France », « Brochure de propagande sur la campagne de recrutement », « rapport du camarade Molotov », « Staline », « Cahiers du Bolchevisme », un tract « conseils aux diffuseurs », ainsi qu’un lot de livres et brochures révolutionnaires » (in PV de visite domiciliaire).
Les inspecteurs sont convaincus que madame Annette Naïchenko, 43 ans, née De Guilhermy, habitant au 8, rue de l’Alma, au domicile de laquelle Desbleumortiers prenait des cours de langue russe depuis deux mois « pour lesquels aucune rétribution n’avait été demandée« , lui remet des tracts communistes à distribuer.

Jean Desbleumortiers nie toute participation à la propagande communiste et affirme avoir trouvé ce matériel dans le square du Temple. Il applique ainsi la consigne donnée par le Parti communiste clandestin de tout nier en bloc.

Registre de la Brigade spéciale : 18 février 1941

Inculpé d’infraction au décret du 26 septembre 1939 (dissolution du Parti communiste), il est alors écroué au Dépôt de la Préfecture le 19 février 1941.

Le 3 mai 1941, il comparaît devant la 15ème chambre
du tribunal correctionnel de la Seine, en même temps que son père (civilement responsable) et d’Annette Naïchenko. Jean Desbleumortiers est condamné à 6 mois de prison.
Le 3 juin, il est écroué dans le quartier des mineur à la Maison d’arrêt de Fresnes (Val-de-Marne), n° d’écrou : 8337) où il reste jusqu’au 4 juillet.  On ignore ensuite son parcours carcéral. En principe, il aurait dû être libéré le 17 août 1941. À l’expiration de sa peine, le préfet de police de Paris comme il l’a fait de nombreuses fois signe un arrêté ordonnant son internement administratif.  Néanmoins on trouve trouve sur sa fiche au DAVCC de Caen, une deuxième date d’arrestation au 6 avril 1942. Il pourrait donc s’agir d’une seconde arrestation, précédée d’une libération compte tenu de son jeune âge.
En tout état de cause Jean Desbleumortiers est interné au camp allemand de Royallieu à Compiègne (le Frontstalag 122) à la demande des autorités allemandes.  Depuis ce camp administré par la Wehrmacht, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».

Depuis le camp de Compiègne, Jean Desbleumortiers est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942.

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation.

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante  « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité. Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau.

Son numéro d’immatriculation lors de son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 est inconnu.

Lire dans le site le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale ».  Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.

On ignore également la date exacte de son décès à Auschwitz. La mention Mort en déportation est apposée sur son acte de décès (arrêté du 23 mai 2008 paru au Journal Officiel du 4 juin 2008 JO 2008 p. 09197-09200). Cet arrêté corrige le précédent qui indiquait « mort le 6 juillet 1942 à Compiègne » porte la mention : « décédé le 11 juillet 1942 à Auschwitz », soient les 5 jours prévus par les textes en cas d’incertitude quand à la date réelle de décès à Auschwitz.
Jean Desbleumortiers a été homologué « Déporté politique », le titre a été remis à son père Charles Desbleumortiers.

  • Note 1 : La Brigade spéciale des Renseignements généraux remonte à la « Drôle de guerre », en mars 1940, quand la lutte anti-communiste était d’autant plus à l’ordre du jour que le PCF était interdit. La structure ne fut réactivée pleinement qu’à l’été 1941 pour répondre à l’engagement des communistes dans la lutte armée. En théorie elle était rattachée à la Première section des RG, en charge de la surveillance de l’extrême gauche. Dans les faits, elle était sur un pied d’égalité (…). Si toutes les forces de police furent mobilisées peu ou prou dans ce que (le directeur de la police municipale) Hennequin appela une « lutte à mort », c’est la Brigade spéciale des RG qui joua un rôle central (…). En janvier 1942, elle fut même dédoublée, la BS2 étant plus spécialement chargée de la « lutte anti-terroriste ». (Denis Peschanski, « La confrontation radicale. Résistants
    communistes parisiens vs Brigades spéciales
    »), oai:hal.archives-ouvertes.fr:hal-00363336).

Sources

  • Fichier national de la Division des archives des victimes des conflits contemporains (DAVCC), Ministère de la Défense, Caen. Fiche individuelle consultée en octobre 1993.
  • Carton Brigades Spéciales des Renseignements généraux (BS1), par dérogation aux Archives de la Préfecture de Police de Paris.
  • © Site InternetWWW. Mortsdanslescamps.com
  • © Photo de la porte d’entrée du camp d’Auschwitz : Musée d’Auschwitz-Birkenau.
  • Archives de la Préfectures de police de Paris, dossiers Brigade spéciale des Renseignements généraux, registres journaliers.

Notice biographique mise à jour en 2010, 2019 et 2021 à partir d’une biographie rédigée en janvier 2001 pour l’exposition organisée par l’association « Mémoire Vive » à la mairie du 20ème arrondissement, par Claudine Cardon-Hamet (docteur en Histoire, auteur des ouvrages :Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 »,éditions Autrement, Paris 2005) et de Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé), qui reproduit ma thèse de doctorat (1995). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce site) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour compléter ou corriger cette notice, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com 

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