Pierre Leroy © Jeanne Leroy

Matricule « 45.787 » à Auschwitz

Pierre Leroy : né en 1895 à Villaudric (Haute-Garonne) ; domicilié à Niort (Deux-Sèvres) ; serrurier SNCF ; syndicaliste CGT ; arrêté le 3 juillet 1941 ; écroué prison de Niort, interné au camp de Vaudeurs, puis de Compiègne ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz où il meurt le 11 août 1942.

Pierre Leroy est né le 26 novembre 1895 à Villaudric (Haute-Garonne). Il habite au 32, rue Emile Zola à Niort (Deux-Sèvres) au moment de son arrestation.
Il est le fils de Maria Tourneur, 24 ans, ménagère et de Pierre – dit Adolphe – Leroy, 23 ans, né en 1872 à Goudeville (Manche) forgeron, son époux.
Son registre matricule militaire indique qu’il habite à Cognac au moment du conseil de révision et travaille
comme serrurier. Il mesure 1m 73, a les cheveux et les yeux châtains clairs, le front moyen, le nez rectiligne, le visage long.
Conscrit de la classe 1915, Pierre Leroy est mobilisé par anticipation comme tous les jeunes gens de sa classe (décret de mobilisation générale du 1er août 1914). Le 17 décembre 1914, il est incorporé au 17ème Régiment d’infanterie coloniale. Il rejoint le front le 30 septembre 1915, jusqu’au 18 novembre 1915. Replié à l’arrière du 19 novembre au 28 mai 1916.  Le 29 mai 1916, il remonte au front, jusqu’au
17 mars 1917. Du 18 mars 1917 au 1er mai 1918 il retourne à l’arrière. Le 12 mars 1918, il est mentionné au dépôt des « isolés coloniaux », lieu de reformation des unités coloniales, et le 29 mars 1918, il passe au 27ème bataillon sénégalais. Le 21 avril, il passe au 94ème Bataillon sénégalais, arrivé en mars 1917 en renfort depuis Biskra (Algérie). Du 2 mai au 17 juillet 1918, il retourne au front. Le 18 juillet 1918, Pierre Leroy est blessé à la cuisse gauche par éclats de grenade lors des combats au ravin du Quesnoy (Aisne). Il en gardera une cicatrice de 18 cm.
Le 21 septembre 1919, Pierre Leroy est mis en congé illimité de démobilisation.
Dans le cadre de la réserve de l’armée, la commission de réforme de Bayonne le déclare « bon pour le service armé », mais compte tenu des séquelles de ses blessures, elle le propose le 29 septembre 1919 pour un changement d’arme (l’artillerie de campagne) et pour une pension temporaire de 10 % pour « hernie musculaire ». Le 3 mars 1931, la commission de réforme de Poitiers le propose pour une pension permanente de 30 % pour une première invalidité (cicatrice de 18 cm à la cuisse gauche) et de 10 % pour une deuxième invalidité (cicatrice à la cuisse droite).

Pierre Leroy épouse Jeanne, Odette Thibeaudeau à la mairie de Cognac le 3 juillet 1920. Le couple n’aura pas d’enfant.
Le 21 octobre 1920, Pierre Leroy est embauché par la Compagnie des chemins de fer de l’État. Cet emploi lui vaut d’être classé le 21 juillet 1921 comme « affecté spécial » dans le cadre de la Réserve militaire (4ème section des Chemins de fer de campagne), en tant que « serrurier à
Sotteville ».
En février 1927, le couple a changé de département : Pierre Leroy est alors serrurier aux ateliers des Chemins de fer de l’Etat à Niort (Deux-Sèvres) subdivision de Parthenay (le 1er janvier 1938, ils deviennent ateliers SNCF).
Le 1er novembre 1929, le couple Leroy habite Chemin de Souché, à Niort.
Sa femme Odette parle de lui dans le «Patriote Résistant» de mai 1973 «Mon mari était un homme très bon, au grand cœur, il se dévouait sans compter pour tous, il adorait les jeunes qui le lui rendaient bien (…). Avant notre mariage il a fait du sport, du rugby et même de la boxe. Depuis son jeune âge il a toujours aimé la pêche qui était son passe-temps favori...Son idéal était qu’en travaillant un ouvrier puisse vivre dignement».
«En 1925, il milite à la section de Niort du syndicat (CGT) des cheminots unitaires et en 1934, il en était le secrétaire général ; le syndicat groupait 250 adhérents. Leroy avait alors pour secrétaire adjoint Gabriel Suaudau et pour trésorier Raja. En 1935, Pierre Leroy était aussi secrétaire adjoint de l’Union départementale des Deux-Sèvres. Il l’était encore en 1939 » (in Le Maitron).
Lors du recensement de 1936, le couple habite au 32, rue Emile Zola. Pierre Leroy est mentionné, employé des Chemins de fer de l’Ett.  Son père vit avec eux.

Le 14 juin 1940, l’armée allemande entre par la Porte de la Villette dans Paris, vidée des deux tiers de sa population. La ville cessant d’être la capitale du pays et devenant le siège du commandement militaire allemand en France. Les troupes allemandes occupent toute la banlieue parisienne et les départements voisins les jours suivants.  Le 22 juin, l’armistice est signé.
L’armée allemande arrive le 23 juin 1940 à La Rochelle, puis à Bouhet vers le 25 juin depuis Marans et Niort est occupée.
Le 10 juillet 1940 le maréchal Pétain, investi des pleins pouvoirs par l’Assemblée nationale, abolit la République et s’octroie le lendemain le titre de « chef de l’Etat français ». Il lance la « révolution nationale » en rupture avec nombre de principes républicains (confusion des pouvoirs législatifs et exécutifs ; rejet du multipartisme, suppression des syndicats et du droit de grève, antisémitisme d’état…).

Sous l’Occupation, Pierre Leroy arrêté le 3 juillet 1941, à son domicile, par des policiers français, en raison de ses activités antérieures. Il est détenu à la prison cellulaire de Niort, puis en septembre 1941, il est interné au petit centre d’internement administratif du château de Vaudeurs, dans l’Yonne, où sa femme a pu lui rendre visite et d’où elle reçoit ses lettres assez régulièrement.  

Centre d’internement administratif du château de Vaudeurs

«Le camp de Vaudeurs ne fut pas un rêve ! C’est surtout par la nourriture que nous avons le plus souffert : par exemple un poireau gros comme le doigt, il en était donné 11 pour 12 personnes. Le
régime, supportable au début devint de plus en plus sévère
» témoignage de Noël Fossier et Gaston Foix (1). Le «Travailleur» écrit en 1945 : «les internés du camp de Vaudeurs souffraient
de la faim, du froid et des sévices du chef Chapron
».

Pierre Leroy y côtoie Norbert Debrie, qui sera déporté avec lui à Auschwitz. Celui-ci,  arrêté le 6 janvier 1941 à Vincelles, est interné au Centre d’internement administratif de Vaudeurs avec 23 «autres militants ou sympathisants de l’ex PC» («Le Bourguignon» du 11 janvier 1941).

Il est ensuite remis aux autorités allemandes à leur demande. Celles-ci l’internent au camp Allemand de Royallieu à Compiègne (le Frontstalag 122), en mai 1942 en vue de sa déportation comme otage.
Depuis ce camp administré par la Wehrmacht, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».

Depuis le camp de Compiègne, Pierre Leroy est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante  « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité. Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau.

Il est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro « 45787 ». 
Sa photo d’immatriculation à Auschwitz n’a pas été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz.
Lire dans le site le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale ».  Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau (Brzezinka), situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.
On ignore dans quel camp il est affecté à cette date.

Pierre Leroy est mort à Auschwitz le 11 août 1942,d’après son certificat de décès établi au camp pour le registre d’état civil de la municipalité d’Auschwitz (in Death Books from Auschwitz Tome 2 page 712), décès confirmé par la liste de l’Infirmerie d’Auschwitz.
Sa fiche d’état civil établie en France après la Libération porte toujours la mention «décédé le 30 décembre 1942 à Auschwitz (Pologne)». Il serait souhaitable que le ministère corrige ces dates fictives qui furent apposées dans les années d’après guerre sur les état civils, afin de donner accès aux titres et pensions aux familles des déportés. Cette démarche est rendue possible depuis la parution de l’ouvrage « Death Books from Auschwitz » publié par les historiens polonais du Musée d’Auschwitz en 1995. Lire dans le site Les dates de décès à Auschwitz.

Photo © FNDIRP

Il a été déclaré « Mort pour la France ». Le titre de «Déporté politique », puis celui de «Déporté résistant» lui ont été attribués en 1952.

Il est homologué (Ministère de la défense, Vincennes, GR 16 P 366420) au titre des Forces Françaises Combattantes (FFC) constituées des agents des réseaux de renseignement, d’action et d’évasion et DIR (Déportés et Internés Résistants).

Stèle © Photo Conservatoire de la Résistance et de la Déportation des Deux-Sèvres

Une stèle commémorative – monolithe de granit ­- a été érigée au printemps 1946 par les soins de son syndicat, en gare SNCF de Niort, en bordure de la ligne de Paris.

Une cérémonie eut également lieu en présence du Préfet, du Maire, de responsables de la SNCF, de représentants des déportés et internés de Niort, et de la CGT et CFTC cheminots de Niort.

  • Note 1 : Robert Bailly in « Les feuilles tombèrent en avril » (pages 48 et 57), et dans « Occupation hitlérienne et Résistance dans l’Yonne« 

Sources

  • Lettres de sa veuve (mai 1973).
  • Article du « Patriote Résistant » (N° 403, 1973).
  • Article du journal local (sans date) relatant la cérémonie d’inauguration de la stèle en présence du Préfet, du Conseiller de la République, de la Municipalité, des représentants de la SNCF, de très nombreux cheminots CGT et CFTC.
  • Archives de Niort (1989).
  • Photos d’avant-guerre, fournies par sa veuve à Roger Arnould pour la FNDIRP.
  • « Les feuilles tombèrent en avril » (R. Bailly), « le pénitencier de Vaudeurs » (P.158, P.48)
  • Photographies de la stèle commémorative à la mémoire de Pierre Leroy (Mme Leroy, sa veuve).
  • Division des archives des conflits contemporains (DAVCC), Ministère de la Défense, Caen (dossier individuel) 1991.
  • Listes – incomplètes – du convoi établies par la FNDIRP après la guerre (archives de la F.N.D.I.R.P).
  • Death Books from Auschwitz, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres – incomplets – de l’état civil de la ville d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
  • Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, Le Maitron, Claude Pennetier (dir), éditions de l’Atelier, CD-Rom. Tome 34, page 310. Notice Jacques Blanchard, éd. électronique 2018.
  • Liste (incomplète) par matricule du convoi du 6 juillet 1942 établie en 1974 par les historiens du Musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau (Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (Ministère de la Défense, Caen) indiquant généralement la date de décès au camp.
  • « Livre des déportés ayant reçu des médicaments à l’infirmerie de Birkenau, kommando d’Auschwitz » (n° d’ordre, date, matricule, chambre, nom, nature du médicament) du 1.11.1942 au 150.7.1943.
  • Registres matricules militaires, bureau de Niort (Deux-Sèvres).

Notice biographique installée en septembre 2010 complétée en 2016 et 2022 par Claudine Cardon-Hamet (docteur en Histoire, auteur des ouvrages : Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé) et de Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Autrement, Paris 2005) .  Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce site) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette notice biographique. Pour la compléter ou la corriger cette notice biographique, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com 

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