Matricule « 45.930 » à Auschwitz

Gustave Nourry à Auschwitz
Gustave Nourry : né en 1890 à Guérigny (Nièvre) : habite à Chalette-sur-Loing (Loiret) au moment de son arrestation ; ouvrier ; secrétaire de cellule chez Hutchinson ; musicien; arrêté en mars, puis juin 1941 ; interné à Rouillé, Compiègne ; déporté et mort à Auschwitz le 19 septembre 1942. 

Gustave Nourry est né le 12 mars 1890 au domicile de ses parents à Guérigny (Nièvre). Il habite au 7, rue Pascal à Chalette-sur-Loing (Loiret) au moment de son arrestation.

Il est le fils de Marie Lavache, 27 ans, sans profession et de Hubert Nourry,
29 ans, lamineur, son époux.
Son registre matricule militaire indique qu’il habite Guérigny au moment du conseil de révision et travaille comme ouvrier de Marine Pilonnier aux « Forges de la Chaussade ». Il sera chaudronnier ultérieurement. Il a un niveau d’instruction « n°3 » pour l’armée (sait lire, écrire et compter, instruction primaire développée). Conscrit de la classe 1910 (matricule 608), Gustave Nourry est appelé sous les drapeaux fin septembre 1911. Il est incorporé au 90ème régiment d’infanterie le 1er octobre 1921 pour une durée de deux ans. Il est réformé temporairement par la commission spéciale de Châteauroux le 13 octobre pour « musculature insuffisante ; maladie antérieure à l’incorporation ». La commission de réforme de Nevers du 26 août 1912 le « rappelle à l’activité ». Il est « classé dans le service auxiliaire, pour musculature insuffisante, sans que la constitution générale soit douteuse » le 4 septembre 1912. Il arrive au corps le 15 octobre 1912. Il « passe » à la 9ème section de secrétaires d’état-major le 11 octobre, où il arrive le 15 du mois. Il est maintenu « service
auxiliaire »  pour une deuxième année le 18 septembre 1913 par la CR de Châteauroux. Cette décision est maintenue par la même commission de réforme le 19 décembre 1914, après le décret de mobilisation générale.
Le 10 avril 1915, il épouse Yvonne, Lucie Proteau (1895-1983) à la mairie de Guérigny.  Elle est née à Déols (Indre) le 2 novembre 1895. Le couple a une fille, Huberte, Lucienne née le 3 février 1916 à Déols (1916-1982).
Le 20 octobre 1915, il est « classé non affecté », comme aide-ouvrier aux Forges de la Chaussade à Guérigny, où il va travailler jusqu’en 1920.
Le 8 juin 1920 il est « congédié » de cette entreprise (peut-être a-t-il participé aux grèves de mai lancées par la CGT et a été licencié) et se trouve alors réaffecté au 13ème régiment d’infanterie pour la réserve de l’armée active (« certificat de bonne conduite accordé »). Le 1er septembre 1920, il habite à Déols (Indre), commune limitrophe de Châteauroux.
Après son licenciement, il est embauché en qualité de manœuvre à la Compagnie des Chemins de fer d’Orléans (P.O.) à Châteauroux : il est à ce titre « affecté spécial » au titre de la 3ème section des chemins de fer de campagne, pour la réserve de l’armée de Terre. Décision du 9 décembre 1920 (en cas de conflit armé, il serait mobilisé à son poste de travail).  Ayant quitté le Paris Orléans, il est rayé de « l’affectation spéciale » pour l’armée en août 1921 et réaffecté au 2ème RI de Nevers.
Le 7 février 1925, il habite place Lavoisier, quartier de Vésine, à Châlette-sur-Loing (Loiret), et au moins jusqu’au 5 mars 1936 (date portée sur son registre matricule militaire), il travaille comme ouvrier

Hutchinson © ville de Châlette

à l’atelier d’entretien Spreading (encollage des tissus) aux usines de pneumatiques Hutchinson de Châlette. Bon musicien, il fait partie de l’harmonie de l’usine (il joue du piston). Il est plus que vraisemblable qu’il ait participé à la grève du 4 au 7 juin 1936 chez Hutchinson : en effet, membre du Parti communiste, il est secrétaire d’une cellule du Parti communiste chez Hutchinson.
Un jeune communiste, Paul Chenel, arrêté en 1941, et qui sera déporté lui aussi à Auschwitz, a également travaillé chez Hutchinson à Châlette.
Toutefois, s’il est possible qu’ils se soient connus, ce sera seulement après l’occupation allemande 1940 (Paul Chenel a alors 19 ans). En effet Gustave Nourry a quitté Châlette et l’usine Hutchinson le 15 janvier 1938 (date portée sur son registre matricule militaire) et travaille à l’Atelier de construction Hutchinson de Bourges, 22 avenue Jean Jaurès.
Classé « sans affectation » le 6 avril 1938, il est « maintenu en usine » lors de la première mobilisation de 1938 (crise des Sudètes).
Le 10 novembre 1938, il est classé « affecté spécial » au titre des établissements Hutchinson, vraisemblablement à nouveau à Châlette (au moment de son affectation, il habite 7 rue Pascal à Chalette-sur-Loing). Gustave Nourry est maintenu « affecté spécial, pour une durée indéterminée », le 15 juin 1940.

Orléans après les bombardements allemands de juin 1940

Le 14 juin 1940, la Wehrmacht défile à Paris, sur les Champs-Élysées. Le 16 juin Orléans est occupée après d’intenses bombardements. Le 22 juin, l’armistice est signé : la France est coupée en deux par la « ligne de démarcation » qui sépare la zone occupée de celle administrée par Vichy. Le 10 juillet 1940 Pétain, investi des pleins pouvoirs par l’Assemblée nationale, s’octroie le lendemain le titre de « chef de l’Etat français ».
Pendant l’Occupation, à la suite de distributions de tracts et de collages de papillons dans la ville, Gustave Nourry est arrêté en mars 1941 par la police française avec plusieurs autres militants. Tous sont relâchés au bout de quelques jours.
Gustave Nourry est arrêté à nouveau le 22 juin 1941 dans un café à Chalette par des policiers français et allemands, dans le cadre de la grande rafle commencée le 22 juin 1941, jour de l’attaque hitlérienne contre l’Union soviétique. Sous le nom « d’Aktion Theodorich », les Allemands arrêtent plus de mille communistes dans la zone occupée, avec l’aide de la police française. D’abord placés dans des lieux d’incarcération contrôlés par le régime de Vichy, ils sont envoyés, à partir du 27 juin 1941, au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Oise), administré par la Wehrmacht et qui ce jour là devient un camp de détention des “ennemis actifs du Reich”.
Gustave Nourry est conduit à la prison d’Orléans, puis au camp de Rouillé. Il est remis aux autorités allemandes à leur demande. Celles-ci l’internent au camp de Royallieu à Compiègne.
Depuis ce camp, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942)  et «une déportation d’otages».
Dans une lettre jetée sur le ballast le 6 juillet 1942, Henri Gaget demande à sa famille de donner des nouvelles aux proches de certains de ses camarades qui sont dans le même wagon que lui, dont Gustave Nourry : « à sa femme, Mme Nourry à Vésines par Châlettes-sur-Loing (Loiret) ».

Depuis le camp de Compiègne, Gustave Nourry est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante  « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité. Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau.
Gustave Nourry est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro « 45930 ». Sa photo d’immatriculation à Auschwitz (1) a été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz. Lire le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale« .  Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.
Gustave Nourry meurt à Auschwitz le 19 septembre 1942, d’après son certificat de décès établi au camp pour le registre d’état civil de la municipalité d’Auschwitz (in Death Books from Auschwitz Tome 3 page 867). Cette date correspond aux jours qui suivent une « sélection » des « inaptes au travail » destinés à être éliminés dans les chambres à gaz de Birkenau.

Son acte de décès porte mention « Mort pour la France » (1946) et toujours une autre date «décédé le 19 octobre 1942 à Auschwitz », ce que n’a pas corrigé l’’arrêté paru au JO du 3 juillet 1995 en y portant apposition de la mention « Mort en déportation ».
Il serait souhaitable que le ministère corrige ces dates fictives qui furent apposées dans les années d’après guerr

La rue qui mène chez Hutchinson porte son nom

e sur les état civils, afin de donner accès aux titres et pensions aux familles des déportés. Cette démarche est rendue possible depuis la parution de l’ouvrage « Death Books from Auschwitz » publié par les historiens polonais du Musée d’Auschwitz en 1995. Lire dans le blog Les dates de décès à Auschwitz.

A Chalette, la rue conduisant aux Etablissements Hutchinson a reçu son nom.

  • Note 1 : 522 photos d’immatriculation des « 45000 » à Auschwitz ont été retrouvées parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation du camp d’Auschwitz. A la Libération elles ont été conservées dans les archives du musée d’Auschwitz. Des tirages de ces photos ont été remis à André Montagne, alors vice-président de l’Amicale d’Auschwitz, qui me les a confiés.

Sources

  • Questionnaire biographique (contribution à l’histoire de la déportation du convoi du 6 juillet 1942), envoyé aux mairies, associations et familles au début de mes recherches, en 1987, rempli par Andrée Cosson, sœur d’André Roy et compagne de Roger Pélissou (janvier 1988).
  • Avis de décès N°101 du 10 décembre 1946.
  • Lettres de Mme Nourry, décédée en 1988. Sa fille a également disparu.
  • Lettre témoignage d’André Roy à Roger Pélissou, envoyée par celui-ci à Roger Arnould (4 janvier 1979).
  • Lettre de Roger Arnould à Roger Pélissou, après sa rencontre avec André Roy, alias « coco » (2 mars 1979).
  • « Ceux du groupe Chanzy« . André Chène (Librairie Nouvelle, Orléans 1964, brochure éditée par la Fédération du Loiret du Parti communiste.
  • Death Books from Auschwitz, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres – incomplets – de l’état civil de la ville d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
  • Bureau des archives des conflits contemporains (BAVCC), Ministère de la Défense, Caen (dossier individuel).
  • Liste (incomplète) par matricule du convoi du 6 juillet 1942 établie en 1974 par les historiens du Musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau (Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (Ministère de la Défense, Caen) indiquant généralement la date de décès au camp.
  • Bureau de la Division des archives des victimes des conflits contemporains (Archives de Caen du ministère de la Défense). « Liste communiquée par M. Van de Laar, mission néerlandaise de Recherche à Paris le 29.6.1948« , établie à partir des déclarations de décès du camp d’Auschwitz (N°31815 et 260).
  • « Des plaques racontent la vie des résistants » in « Annales noires »
  • Registres matricules militaires de la Nièvre.
  • Lettre jetée du train par Henri Gaget. Envoi de sa nièce Madame Muriel Ugon.  2016.

Notice biographique rédigée en novembre 2007, complétée en 2016, 2018 et 2021, par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : « Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 » Editions Autrement, 2005 Paris et de « Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 » », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000. Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce site) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com 

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