Saül Frucht © Michel Frucht DR

Matricule « 46.275 » à Auschwitz

Saül Frucht : né à Wilna (Russie) en 1901 ; domicilié . à Saint-Cyr le Vaudreuil (Eure) ; directeur d’usine ; arrêté comme otage russe le 22 juin 1941 ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz, où il meurt le 24 septembre 1942.

Saül Frucht est né à Wilna (Wilno alors en Russie, aujourd’hui en Lituanie) le 4 mai 1901.
Il habite à Saint-Cyr le Vaudreuil (Eure) au moment de son arrestation.
Il est le fils de Soulia Simherovitch et de Morka Frucht.
Il vient s’établir en France en 1925. Il a 24 ans.
Après avoir fait différents métiers, il travaille pour une entreprise (Pana) fabriquant des vêtements en caoutchouc.

27/11/1937 : L’Usine « Angel « fête la Sainte-Catherine

Cette entreprise l’envoie à Saint-Cyr-du-Vaudreuil (Eure) diriger l’usine locale de cuirs et imperméables « Angel ». Cette usine emploie 60 ouvrières

Il se marie en 1935 à Saint-Cyr du Vaudreuil avec Hode Kagas, mécanicienne en fourrure, également d’origine russe, née le 21 juillet 1907 à Ukmirgo.
De ce mariage vont naître trois enfants : Denise en 1936, Mireille en 1938 et Michel en 1939.
En 1937, la mère de son épouse, Chaja Kaciene, âgée de 60 ans, née en 1877 à Ukmerge (Lituanie), s’installe également à Saint-Cyr.

Saül, Hode et Denise

En 1940, la famille Frucht choisit la voie de l’exode et se retrouve à Périgueux, mais considérant le danger passé, elle revient dans sa commune d’adoption.
Du 5 au 10 juin 1940, les grandes villes de l’Eure sont bombardées par la Luftwaffe.
Le 11 juin, les troupes de la Wehrmacht entrent dans  Évreux. Le 15 juin tout le département de l’Eure est occupé.
La loi de Vichy en date du 2 octobre 1940 établissant un statut des juifs les conduit à se faire recenser comme tels auprès des autorités françaises. Saül Frucht est toujours de nationalité russe, sa demande de naturalisation ayant été refusée.
Quand il apprend l’entrée en guerre de l’Allemagne contre l’URSS le 21 juin 1941, il pressent le danger et pense partir, mais son épouse ne le souhaite pas.
Le 22 juin 1941, le lendemain, Saül Frucht est arrêté par les Allemands et interné au camp allemand de Royallieu à Compiègne, le Frontstalag 122. Saül Frucht étant de nationalité Russe, son arrestation s’inscrit dans le cadre d’« Aktion Theodorich » : Le 22 juin, jour de l’attaque hitlérienne contre l’Union soviétique, sous le nom de code « Aktion Theodorich », les Allemands arrêtent plus de mille communistes (ou russes ou étrangers) dans la zone occupée, avec l’aide de la police française. D’abord placés dans des lieux d’incarcération contrôlés par le régime de Vichy, ils sont envoyés, à partir du 27 juin 1941, au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Oise), administré par la Wehrmacht et qui ce jour là devient un camp de détention des “ennemis actifs du Reich”.
A partir de cette date un « camp des Russes » est ouvert à Compiègne. Saül Frucht y est vraisemblablement interné en premier lieu. Et ensuite transféré dans le camp des Juifs, car il figure sur la liste des Juifs du convoi du 6 juillet 1942.
A plusieurs reprises, Hode Frucht et ses trois enfants se rendent à Compiègne. Ils réussissent à parler à leur époux et père à travers les barbelés.
Il y demeure plus d’un an, avant d’être déporté vers le camp de concentration d’Auschwitz le 6 juillet 1942.
Saül Frucht écrit dans sa dernière lettre: « Je pars travailler dans une ferme en Allemagne ». Son fils Michel dira après guerre avec émotion que la ferme s’appelait « Auschwitz ».
Depuis ce camp administré par la Wehrmacht, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».

Depuis le camp de Compiègne, Saül Frucht est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante trois « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité. Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau.

Il reçoit le matricule n° 46275 à son arrivée le 8 juillet 1942.

Sa photo d’immatriculation à Auschwitz n’a pas été retrouvée parmi les 522 que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz.

Lire dans le site le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale ».  Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi). Les autres, dont les 53 otages Juifs, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.

Saül Frucht meurt gazé à Auschwitz à la date du 10 août 1942 date établie par son certificat de décès établi au camp pour le registre d’état civil de la municipalité d’Auschwitz (in Death Books from Auschwitz Tome 2 page 320). Lire dans le blog Les dates de décès à Auschwitz.

Son épouse Hode est arrêtée par la gendarmerie française le 13 juillet 1942 ainsi que douze autres personnes de confession juive de l’Eure. « Elle fut arrêtée à Saint Cyr, dans une rafle collective. Le rapport adressé au préfet par le commissaire de police de Louviers apporte une preuve irréfutable de la collaboration entre les services de police français et allemand. Ces noms et ces visages sont encore connus des anciens. L’usine Angel a fermé en 1967 » (La Dépêche).
Ecrouée à la prison de Louviers, elle est transférée au bout de deux jours de Louviers au camp de Pithiviers avant de rejoindre celui de Drancy (baraque n° 9). Puis le 3 août 1942 elle est déportée vers Auschwitz (convoi n° 14). Elle y meurt le 7 août 1942.
Après un court passage à l’hospice de Louviers, les enfants Frucht sont placés sur ordre de la Feldgendarmerie chez leur grand-mère Chaja Kaciene, alors âgée de 63 ans. Celle-ci est arrêtée à son tour par la gendarmerie française en octobre 1943 et part également vers l’enfer d’Auschwitz (Chaja Kaciene est déportée par le convoi n° 62 parti du camp de Drancy le 20 novembre 1943 à destination du camp d’Auschwitz).

Marie Constantin

Le maire de Saint-Cyr du Vaudreuil, M. Arthur Papavoine, fait le choix de protéger les enfants demeurés seuls. Tous les trois sont confiés pendant quelques jours aux sœurs de l’école privée de la commune voisine de Notre-Dame du Vaudreuil.
Si les deux sœurs y demeurent, Michel Frucht rejoint le foyer de Marie Constantin. Agée de 70 ans, sans enfants, elle l’accueille d’un élan naturel du cœur et va s’en occuper comme de son propre enfant (cf. article AJPN, le Vaudreuil en 1939-1945).
Michel se souvient d’avoir assisté quelques jours après l’arrestation de sa grand-mère au pillage des affaires et du mobilier de la famille pendant toute une journée par des soldats allemands. Sur le camion était inscrit «Offert par la France pour les prisonniers en Allemagne».

Tout en donnant le change en assistant à la messe dominicale, Michel conserve son nom juif et se promène librement dans le village qui sait, mais ne dit rien. Il est un enfant parmi d’autres dans le village, à tel point qu’un jour un soldat allemand le prend dans ses bras, alors qu’il était réfugié pour quelques jours dans la famille d’Emile Leblanc, un neveu de madame Constantin !
Emile Leblanc cachait par ailleurs des clandestins. Michel Frucht demeure chez madame Constantin jusqu’à l’âge de 10 ans et partage avec elle la libération de la commune. Il se souvient de cette immense joie d’avoir vu apparaître un soldat américain alors qu’il mangeait des pâtes au beurre.
En 1949, Michel Frucht quitte madame Constantin et Saint-Cyr du Vaudreuil, mais il y reviendra souvent, tant les familles Constantin et Leblanc sont devenues sa seconde famille. C’est Léon Ikor, grand-oncle par alliance, domicilié au 94, rue Legendre à Paris 17ème, qui est désigné tuteur des trois enfants Frucht.

Sources

  • Témoignage de Michel Frucht recueilli par Yves Lecouturier.
  • Copies de photos en ma possession : Saül Frucht et Marie Constantin communiquées par son fils, Michel Frucht (2002).
  • Recherches d’Yves Lecouturier (historien, chercheur associé au Centre de recherche d’histoire quantitative de l’université de Caen)
  • Photo de 1937 : article in La Dépêche, Louviers du 21/02/2018.
  • Death Books from Auschwitz, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres – incomplets – de l’état civil de la ville d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
  • Fichier national de la Division des archives des victimes des conflits contemporains (DAVCC), Ministère de la Défense, Caen. Fiche individuelle consultée en février 1992.
  • Liste (incomplète) par matricule du convoi du 6 juillet 1942 établie en 1974 par les historiens du Musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau (Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (Ministère de la Défense, Caen) indiquant généralement la date de décès au camp.

Notice biographique rédigée par Yves Lecouturier (historien, chercheur associé au Centre de recherche d’histoire quantitative de l’université de Caen) qu’il m’a adressée. J’y ai ajouté en 2015 et 2021 quelques notes concernant le convoi du 6 juillet 1942.
Pour compléter ou corriger cette notice, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com . Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : «Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 », Editions Autrement, 2005 Paris et de «Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé).

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