Matricule « 45.257 » à Auschwitz

Lucien Blin : né en 1898 à Gaillon (Eure) ; domicilié à Argentan (Orne) ; tourneur ; cheminot ; syndicaliste CGTU ; communiste ; arrêté le 18 octobre 1941 ; interné à Compiègne ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz où il meurt le 27 septembre 1942

Lucien Blin est né le 24 mars 1898 à Gaillon (Eure). Il habite au 7, rue de l’Orne à Argentan (Orne) depuis 1931 jusqu’à son arrestation. Il est le fils de Marie, Louise Jamault, 30 ans, sans profession et de Pierre Blin, 31 ans, surveillant de l’administration pénitentiaire près de Gaillon. Il est né au sein d’une fratrie de quatre enfants (Pierre né en 1893, Victor, né en 1895 et Louis né en 1900). Ils habitent avec leurs parents à la colonie pénitentiaire agricole des Douaires, à 3 kilomètres de Gaillon.
« Lucien Blin obtint son Certificat d’études primaires puis devint apprenti mécanicien en 1911″ Le Maitron.
Selon sa fiche matricule militaire Lucien Blin mesure 1m 63 a les cheveux châtain clair et les yeux « roux », le front moyen fuyant, le nez court et le visage rond. Au moment de l’établissement de la fiche matricule il travaille comme tourneur sur métaux à Gaillon.
Conscrit de la classe 1918, Lucien Blin est mobilisé par anticipation d’un an (soit en avril 1917), comme tous les jeunes gens depuis la déclaration de guerre. Il est incorporé au 67ème Régiment d’infanterie le 17 avril 1917 et arrive au corps le même jour. A l’instruction au dépôt du 67ème jusqu’au 15 octobre, il « passe » au 19ème bataillon du 101ème Régiment d’infanterie,  aux armées ». le 23 mars 1918, il « passe » au 102ème Régiment d’infanterie, affecté à la 9ème compagnie le 31 mars, « aux armées ». Pressés d’en finir les Allemands décident une nouvelle offensive. C’est le « Friedensturm » ou « bataille pour la Paix ».  Ludendorff projette, par un e attaque frontale, de séparer les armées alliées du nord de celles de l’est, en tournant d’une part Verdun par Sainte-Menehould et la

Croix de guerre avec étoile de bronze

vallée de l’Aisne supérieure, d’autre part, Reims et la Montagne de Reims par la vallée de la Marne. Le 21 juillet 1918, au cours d’une contre offensive Lucien Blin effectue une action d’éclat : il est cité à l’ordre du régiment (2/août 1918) : « Soldat très courageux, très méritant. Le 21 juillet 1918 s’est porté résolument à l’assaut des positions ennemies sous un feu extrêmement violent de mitrailleuses, donnant ainsi un bel exemple de bravoure ».
Il est décoré de la Croix de guerre avec étoile de bronze.  Le 23 juillet 1918 il est blessé à Venteuil (commotion par éclat  d’obus). Évacué blessé, il rejoint son unité le 24 septembre 1918 et « passe » à la 10ème compagnie le 31 octobre. Il est affecté au dépôt de Chartres le 3 mai 1919. Il « passe » au 117ème Régiment d’infanterie le 21 janvier 1920. Il est nommé soldat de 1ère classe le 11 mai 1920 (à l’ordre du régiment). Il est « renvoyé dans ses foyers » le 19 mai 1920, « certificat de bonne conduite accordé » Il est affecté dans la réserve au 63ème RI.
« Après la Première Guerre mondiale, il exerça la profession de tourneur, d’abord à Aubevoye, dans une entreprise de matériel ferroviaire ». Le Maitron.
Il épouse Marie Lucile Lemonnier le 29 octobre 1920 au Mans. Elle est née à Vire (Calvados) le 24 mars 1896. En février 1921, ils habitent au Mans, 11, rue de la Mariette, d’où il déménage en avril pour le 44, rue Barry. Une fille, Lucienne naît en 1922. En juin 1922, il a comme adresse la colonie pénitentiaire des Douaires à Gaillon (sans doute chez son père qui y est surveillant).
Devenu veuf, il se remarie avec Marguerite Raymondaud, domestique, le 20 octobre 1923 à Gaillon.  Elle est née en 1901 à Champagnac-la-Rivière (Haute-Vienne). Le couple a une fille Jacqueline, née en 1922 et un garçon, Claude, né en 1926, tous deux à Argentan. «Hostile à la Révolution russe et au Parti communiste, Lucien Blin était anti-belliciste et internationaliste. En 1926, il entra au chemin de fer, dépôt de Mantes (Seine-et-Oise)» Le Maitron.
En 1926, comme il est embauché à la Compagnie des chemins de fer de l’Etat en tant que manœuvre au dépôt de Mantes, cet emploi le fait alors «passer» pour l’armée, dans la réserve de l’armée active, à la 2èmesection des chemins de fer de campagne en tant qu’« affecté spécial » (il serait mobilisé à son poste de travail en cas de conflit).

Lucien Blin 1927

Il donne son adhésion à la CGTU en février 1927. En janvier 1927, il habite Mantes au 3, rue des Arigots. Lucien Blin adhère au Parti communiste en 1927, à Mantes. Nommé au dépôt des chemins de fer d’Argentan en 1931, il s’établit dans cette ville. Il devient trésorier du syndicat C.G.T. des cheminots après la réunification de 1935.
Lucien Blin est nommé à Argentan en 1931. En juillet  1931, le couple a déménagé au 7, rue de l’Orme à Argentan. Il devient trésorier du syndicat CGT des cheminots après la réunification de 1935.

Lucien Blin vers 1937

En 1937, Lucien Blin est présenté aux élections cantonales par le Parti communiste (1).  Il est secrétaire de la section communiste d’Argentan et membre du Bureau fédéral en 1939 avec Edgar Brunet (il en est secrétaire adjoint). Il est à nouveau candidat du Parti communiste aux cantonales de 1939.
Lucien Blin participe activement aux activités du Secours rouge international, à celles des  « Amis de l’Union soviétique » et milite au mouvement « Amsterdam-Pleyel ».
Lors de la déclaration de guerre, Lucien Blin est maintenu dans ses fonctions à la SNCF en tant qu' »Affecté spécial ».
A la suite de surveillances et de filatures, « la gendarmerie acquiert la conviction que des réunions ont lieu au domicile de Lucien Blin, et déduit que la cellule communiste locale est en train de se reconstituer clandestinement, très certainement en liaison avec Paris. En réaction, le préfet fait radier l’affectation spéciale de Lucien Blin le 23 mai 1940″ (2)Il est rayé de l’Affectation spéciale « par mesure disciplinaire » le 3  juin 1940, comme l’ont été avant lui la quasi-totalité des « affectés spéciaux » connus comme syndicalistes ou communistes ou soupçonnés d’appartenance au Parti communiste. Il redevient alors mobilisable, «inscrit en domicile». Il est affecté au dépôt d’infanterie n° 42 au Mans le 8 juin 1940.

Du 7 au 19 juin 1940 la Normandie est envahie par les chars de Rommel. Le 14 juin 1940, Alençon est ciblée par la Lufwaffe. Le 16 juin la 7èmePanzerdivision ravitaille à Flers, et traverse l’Orne à Alençon le 17. Flers, Vire et Coutances sont prises sans résistance. Le 7e Panzer de Rommel arrive à Flers en fin d’après-midi du 17 juin, où il ravitaille en carburant les centaines de chars, avant de repartir en direction de Saint-Lô et Cherbourg investis les 18 et 19 juin 1940. Le 22 juin 1940, l’armistice est signé. Le 10 juillet 1940 le maréchal Pétain, investi des pleins pouvoirs par l’Assemblée nationale, s’octroie le lendemain le titre de « chef de l’Etat français » et lance la « révolution nationale » en rupture avec nombre de principes républicains (confusion des pouvoirs législatifs et exécutifs ; rejet du multipartisme, suppression des syndicats et du droit de grève, antisémitisme d’état…)

Lucien Blin est démobilisé le 17 juillet 1940 par le centre de démobilisation de Mézin (Lot-et-Garonne).
Dès le début de l’Occupation allemande, la police de Vichy a continué de surveiller les syndicalistes, anciens élus ou militants communistes «notoires» et a procédé à des perquisitions et des arrestations.
«D’accord avec le P.C., il n’en récusait pas moins la thèse de la «guerre impérialiste». Selon son fils, il reprit contact avec le Parti clandestin à l’automne 1940 et participa au Front national à partir de l’été 1941». « Durant l’occupation allemande, à partir d’avril-mai 1941, Lucien Blin participe, aux côtés d’Eugène Garnier, de Faustin Merle et de Clément Richard, à la reconstitution clandestine du Parti communiste dans l’Orne. A deux reprises, en août et septembre, des tracts communistes sont retrouvés à Argentan, près de la gare et route de Putanges » (2).
Selon son fils, Lucien Blin est en contact avec Eugène Garnier qui a rencontré celui qui deviendra le colonel « Fabien » début octobre 1941, et il récupère alors des explosifs en vue de sabotages.

Lucien Blin est arrêté le 18 octobre 1941 par quatre Feldgendarmen qu’accompagne un gendarme français. Cette arrestation a lieu le même jour que celles de Justin Daguts, Maurice Denis, Louis Fernex, Eugène Garnier, Léon Leriche et Christ Vannier , syndicalistes ou militants communistes de l’Orne qui seront comme lui déportés à Auschwitz. « Le danger imminent de voir se développer des attentats et de nouvelles distributions massives de tracts, notamment dans la région flérienne où elles ont été très nombreuses durant les mois précédents, pousse les autorités locales à lancer une grande opération de ratissage sur tout le département. Au total, dix-neuf personnes sont arrêtées dans la journée.» (1). Eugène Garnier, rescapé du convoi du 6 juillet 1942 arrêté lui aussi ce 18 octobre 1941, a écrit à propos de cette rafle : « Des arrestations et perquisitions de la Gestapo le jour même, ont lieu à la suite de la distribution massive d’un tract (rédigé et imprimé par imprimerie clandestine). Cette diffusion est à la base de l’arrestation de 3 camarades traduits en cour martiale, dont l’un deux, Henri Veniard fut fusillé à Caen le 12 novembre 1941. Les tracts appelaient au sabotage des installations de l’Occupant et des entreprises sous leur contrôle, également au renforcement de la Résistance et à la création de comités populaires, qui par la suite donnèrent naissance au Front national et aux premiers groupes FTPF».

Il est remis aux autorités allemandes à leur demande. Celles-ci l’internent dès le 19 octobre 1941 au camp allemand de Royallieu à Compiègne (le Frontstalag 122). Depuis ce camp administré par la Wehrmacht, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».

Depuis le camp de Compiègne, Lucien Blin est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942.

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante  « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité. Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau.

Il est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro « 45257 ».  Sa photo d’immatriculation à Auschwitz (1) a été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz. 

Lire dans le site le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale ».  Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.

Lucien Blin meurt à Auschwitz le 27 septembre 1942 (date inscrite dans les registres du camp et transcrite à l’état civil de la municipalité d’Auschwitz ; in Death Books from AuschwitzSterbebücher von Auschwitz (registre des morts)  Tome 2, page 100). 

L’état civil fictif établi le 20 juin 1946 (dates de décès fictives, le 1er, 15 ou 30, 31 d’un mois estimé) afin de donner accès aux titres et pensions aux familles des déportés) porte la mention «décédé le 1er janvier 1943 à Auschwitz (Pologne).» Il serait souhaitable que le ministère prenne désormais en compte les travaux des historiens du Musée d’Auschwitz à partir des archives du camp d’Auschwitz emportées par les Soviétiques en 1945, et qui sont accessibles depuis 1995.
Lucien Blin est homologué comme Résistant (au titre de la Résistance intérieure française, RIF) et comme Déporté Résistant (DIR), comme appartenant à deux des cinq mouvements de Résistance (FFC, FFI, RIF, DIR, FFL). Cf. Service historique de la Défense, Vincennes  GR 16 P 64749.

Plaque SNCF en gare d’Argentan

Lucien Blin a été déclaré «Mort pour la France ». Son nom figure sur la plaque aux victimes SNCF d’Argentan.
Après la guerre, la fédération du PCF d’Argentan donne son nom à son siège, 43 bis, rue Aristide Briand, et par délibération du conseil municipal d’Argentan en date du 22 juin 1978, l’ancienne rue de Normandie est rebaptisée rue Lucien Blin.

  • Note 1 : Cette information figurait dans l’édition papier du Maitron, mais ne figure plus
    Argentan, plaque de rue

    dans la version informatique. En consultant les collections de « l’Humanité » des 11 au 16 octobre 1937, nous n’avons pu en vérifier l’exactitude. Toutefois dans L’Ouest-Eclair, édition de l’Orne, le candidat communiste pour Le Mêle-sur-Sarthe, près d’Alençon, est indiqué « x » dans le numéro du 11 octobre.

  • Note 2 : Centre de Recherche d’Histoire Quantitative – CRHQ – Biographies de résistants de l’Orne, par Thomas Pouty et Stéphane Robine.

Sources

  • Témoignages d’Eugène Garnier.
  • Lettre et photos (envoi de son fils Claude Blin, 3 juillet 1997).
  • Lettre de Roger Blin et Clément Leriche.
  • Listes – incomplètes – du convoi établies par la FNDIRP après la guerre (archives de la F.N.D.I.R.P).
  • Death Books from Auschwitz, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres – incomplets – de l’état civil de la ville d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
  • Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, Le Maitron, Claude Pennetier (dir), éditions de l’Atelier, CD-Rom. Tome 19, P. 265.
  • Liste (incomplète) par matricule du convoi du 6 juillet 1942 établie en 1974 par les historiens du Musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau indiquant généralement la date de décès au camp (Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (BAVCC), Ministère de la Défense, Caen).
  • © Site www.mortsdanslescamps.com
  • La photo de 1926, référencée Blin, sans prénom, provient du site des Cheminots de l’ancien PLM. Elle n’est donc pas certaine, quoique ressemblante avec la photo d’immatriculation à Auschwitz. 
  • Recherches généalogiques (acte de naissance et décès, mariages, registre matricule militaire, recensement
    1936 Argentan) effectuées par Pierre Cardon.

Notice biographique  réalisée en avril 2001 (modifiée en  2011, 2017, 2018 et 2021), pour l’exposition organisée par des enseignants et élèves du collège Paul Verlaine d’Evrecy, le lycée Malherbe de Caen et l’association «Mémoire Vive». Par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : « Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942″ Editions Autrement, 2005 Paris et de «Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des 45.000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000. Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com

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