Jean Matrisciano © Musée de la Résistance, Blois

Jean Matrisciano : né en 1923 à Chabris (Indre) ; domicilié à Selles-sur-Cher (Loir-et-Cher) ; ouvrier céramiste ; arrêté le 1er mai 1942 comme otage communiste ; interné à Compiègne ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz, où il meurt le 12 octobre 1942.

Jean Matrisciano est né le 15 janvier 1923 à Chabris (Indre). Célibataire, il habite avec sa sœur et ses parents au 19, rue des Jeux à Selles-sur-Cher (Loir-et-Cher) au moment de son arrestation. Il est le fils de Catherine, Marguerite Dhenin, 28 ans, sans profession et de Joseph Matrisciano, 31 ans, cordonnier, son époux. Son père, né à Marigliano (dans la banlieue de Naples, Italie) est d’opinions socialistes.
Jean a deux sœurs, dont l’une a épousé Louis Macquaire, qui sera  déporté à Buchenwald. Carmen (1925-2019) est née le 4 février 1925 à Chabris, et Marie, Clémence (1927-2000) est née le 17 avril 1927 à Selles-sur-Cher.
Jean Matrisciano est ouvrier céramiste dans une entreprise de Selles-sur-Cher.
Le 14 juin 1940, la Wehrmacht défile à Paris, sur les Champs-Élysées. Les 15 et 16 juin 1940, bombardements allemands sur Montrichard, Blois et Vendôme. Le 22 juin, l’armistice est signé : la moitié nord de la France et toute la façade ouest sont occupées. Le pays est coupé en deux par la « ligne de démarcation » qui sépare la zone occupée et celle administrée par Vichy. Le 1er juillet, elle passe par le département du Loir-et-Cher en suivant le cours du Cher, de Châtres jusqu’à Chissay (à l’exception de Selles-sur-Cher qui demeure en zone occupée). Le 10 juillet 1940 Pétain, investi des pleins pouvoirs par l’Assemblée nationale, s’octroie le lendemain le titre de « chef de l’Etat français ».


Jean Matrisciano est arrêté par des gendarmes (français et allemands), le 1er mai 1942,
au domicile de ses parents, en même temps que son père Joseph Matrisciano.  

Carte lettre du camp de Compiègne adressée à son père

Ces arrestations s’inscrivent dans le cadre de la rafle des 1er et 2 mai 1942 qui concerne 140 communistes ou présumés tels (dont certains avaient déjà été arrêtés lui en 1940 ou 1941) dans 3 départements (Cher, Loir-et-Cher, Loiret). Elle est opérée en représailles à la mort d’un Feldgendarme à Romorantin la nuit du 30 avril 1942.

Lire : Romorantin le 1er mai 1942 : un Feldgendarme est tué, un autre blessé. Arrestations, exécutions et déportations .

3 romorantinais sont arrêtés. Six d’entre eux seront déportés à AuschwitzMoïse Bodin,  Victor Budin, Gustave Crochet, Octave Hervaux, Edouard Roguet, Daniel Pesson.
Jean et Joseph Matrisciano sont conduits à la maison d’arrêt d’Orléans. Son père est relâché le 16 mai 1942.
Jean Matrisciano est remis aux autorités allemandes à leur demande. Celles-ci l’internent au camp allemand de Royallieu à Compiègne (le Frontstalag 122), probablement le 9 mai 1942, en vue de sa déportation comme otage.
A Compiègne il reçoit le numéro matricule « 5324 », au bâtiment C5, chambre 9.

Carte lettre du 15 juin 1942

Jean Matrisciano envoie depuis le camp deux carte-lettres à ses parents depuis le camp. La première le 22 mai 1942, dans laquelle il pense que son père «doit être rentré maintenant», et le 15 juin.

Carte lettre du 22 mai 1942

Puis une lettre plus longue, datée du 24 juin, concerne essentiellement les modalités d’envoi descolis (tous les internés de Compiègne ont eu faim, et cherchent à améliorer l’ordinaire du camp grâce aux colis de leurs familles).

Depuis ce camp administré par la Wehrmacht, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages». 

Cf l’article du site : Les wagons de la Déportation.

Depuis le camp de Compiègne, Jean Matrisciano est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942. Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante  « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité. Lire dans le blog : Le KL Aushwitz-Birkenau.
Son numéro d’immatriculation à Auschwitz n’est pas connu. Le numéro « 45862 ? » figurant dans mes deux premiers ouvrages sur le convoi du 6 juillet 1942 (éditions de 1997 et 2000) correspondait à une tentative de reconstitution de la liste du convoi par matricules, qui n’a pu aboutir en raison de l’existence de quatre listes alphabétiques successives, de la persistance de lacunes pour plus d’une dizaine de noms et d’incertitudes sur plusieurs centaines de numéros matricules. Si la photo de famille aurait permis de l’identifier, la photo d’immatriculation à Auschwitz correspondant à ce numéro plausible n’a pas été retrouvée parmi les 522 que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz.
Lire le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale ».  Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.
Jean Matrisciano meurt à Auschwitz le 12 octobre 1942 (date inscrite dans les registres du camp et transcrite à l’état civil de la municipalité d’Auschwitz ; in Death Books from Auschwitz, Tome 3, page 789). Sa fiche d’état civil établie en France à la Libération portait la mention «décédé en novembre 1942 à Auschwitz (Pologne)». Il est regrettable que le ministère n’ait pas corrigé cette date, à l’occasion de l’inscription de la mention « mort en déportation » sur son acte de décès (Journal officiel du 8 mars 1995), ceci étant rendu possible depuis la parution de l’ouvrage publié par les historiens polonais du Musée d’Auschwitz en 1995. Lire dans le blog Les dates de décès à Auschwitz. 
Il a été déclaré « Mort pour la France » le 28 avril 1947. Le titre de « Déporté politique » lui a été attribué.

Son nom a été honoré par une plaque, et une rue de Selles-sur-Cher porte son nom. Son nom est inscrit sur le monument aux morts de Selles-sur-Cher, devant la mairie, place du Marché et sur une stèle dans l’église abbatiale. 

Rue à Selles -sur -Cher, photo Pierre Cardon
Hommage à Jean Matrisciano le 8 mai 2012 in ©  La Nouvelle république

Le 8 mai 2012, un hommage solennel lui a été rendu et une plaque de rue a son nom a été inaugurée.

  • Note 1 : Le président de l’ADIRP du Loir et Cher, Georges Larcade, a communiqué en 1977 à la commission d’histoire de la FNDIRP le résultat de son enquête auprès des familles de résistants et déportés à propos des causes de l’arrestation des Loir et Chériens le 1ermai 1942. Il me l’a confirmé par lettre en 1990. «Dans la nuit du 31 avril au 1er mai 1942, de jeunes FTP distribuaient des tracts et collaient des affiches à Romorantin lorsqu’ils furent surpris par deux Feldgendarmen. Un jeune, chargé de la protection des afficheurs, ouvrit le feu. Un Feldgendarme a été tué, l’autre grièvement blessé. Dès le lendemain, une vague de répression s’abattit dans la circonscription de la Kreiskommandantur de Romorantin. Cinq jeunes communistes du Loir et Cher, déjà arrêtés soit par les Allemands, soit par la police françaises, certains même incarcérés depuis plusieurs mois, furent fusillés le 5 mai. Une cinquantaine d’hommes soupçonnés d’être communistes furent arrêtés les 1er et 2 mai. Certains ont été relâchés par la suite, les autres, après avoir été transférés à Compiègne, ont fait partie (avec cinq autres Loir et Chériens arrêtés le 22 juin 1941 et déjà à Compiègne depuis plusieurs mois), du fameux convoi du 6 juillet 1942 pour Auschwitz». Dans «Combattants de la Liberté – La Résistance dans le Cher» Marcel Cherrier relatant le 1erMai 1942 évoque cet évènement «le hasard veut qu’au même moment, à Romorantin, une équipe de jeunes conduite par Max Tenon exécute deux Feldgendarmen» et il cite le nom des huit militants fusillés parmi les quarante otages arrêtés dans le Cher à cette occasion (c’est la même région militaire, les représailles décidées par les Allemands).

Sources

  • Questionnaire biographique (contribution à l’histoire de la déportation du convoi du 6 juillet 1942), envoyé aux mairies, associations et familles au début de mes recherches, en 1987, rempli par le maire adjoint de Selles-sur-Cher (18 juillet 1990).
  • « La Résistance dans le Loir-et-Cher « , Op. édité par l’ANACR en 1964.
  • Liste établie en 1977 par le président de l’ADIRP du Loir et Cher, Georges Larcade, et communiquée à la commission d’histoire de la FNDIRP.
  • Listes – incomplètes – du convoi établies par la FNDIRP après la guerre (archives de la F.N.D.I.R.P).
  • Death Books from Auschwitz, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres – incomplets – de l’état civil de la ville d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
  • © Site Site Internet Mémorial-GenWeb. Monique Diot Oury.
  • © Site www.mortsdanslescamps.com
  • © Musée de la Résistance, Blois.
  • Plaque de rue © Pierre Cardon

Notice biographique rédigée en février 2011, complétée en 2012, 2017, 2018 et 2021 par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : « Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 » Editions Autrement, 2005 Paris et de « Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 » », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce site) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com

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