Léon Truffert au camp de Gaillon © AD 27

Matricule « 46.161 » à Auschwitz

Léon Truffert : né en 1901 à Vaudreville (Manche) ; domicilié à Tourlaville (Manche) ; charpentier, patron de chaloupe à l'Arsenal de Cherbourg ;  communiste ; arrêté le 19 septembre 1941 ; prison de Cherbourg et interné aux camps de Gaillon et de Compiègne ; déporté à Auschwitz le 6 juillet 1942, où il meurt le 16 août 1942.

Léon, Clément, Louis Truffert est né le 21 mai 1901 à Vaudreville (Manche). Il habite Tourlaville (Manche), au hameau de l’Eglise au moment de son arrestation. Il est le fils de Marie, Françoise Mahier, née le janvier 1862 à Saussemesnil (Manche) et de Jean, Alexandre, Désiré Truffert, son mari, forgeron, né le 7 août 1859 à Brix (Manche). Ses parents se sont mariés le 18 juin 1887 à Saussemesnil. Au moment de son conseil de révision, Léon Truffert travaille comme domestique agricole. Il sera ensuite ouvrier à l’Arsenal de Cherbourg.
Selon sa fiche matricule militaire Léon Truffert mesure 1m 61, a les cheveux châtains et les yeux marrons, le front moyen, le nez moyen et le visage long. Il a un niveau d’instruction « n°3 » pour l’armée (sait
lire, écrire et compter, instruction primaire développée).
Conscrit de la classe 1921, il est incorporé au 136ème régiment d’Infanterie à compter du 1er avril 1921. Il arrive au corps le 9 du mois. Le 31 mars 1923, il « passe » au 171ème régiment d’Infanterie. Le 1er avril alors qu’il aurait du être « renvoyé dans ses foyers » après ses deux ans de service militaire, il est maintenu provisoirement sous les drapeaux : en effet son régiment est affecté à l’occupation des pays rhénans (la Ruhr) : pour hâter l’application du traité de Versailles (versement des dommages de guerre, en particulier le charbon), la première occupation militaire de la Ruhr par l’armée française va
avoir lieu dès le mois de mai 1921 (les effectifs de l’armée du Rhin d’occupation passent de 100.000 à 210.000 hommes) : le gouvernement rappelle
les réservistes et maintient les hommes comme Léon Truffert sous les drapeaux (article 33, loi 8 mars 1905). Le 29 mai 1923, il est renvoyé dans
ses foyers, « certificat de bonne conduite accordé ». Il « se retire » à Tourlaville.
Il est patron de chaloupe à l’Arsenal de Cherbourg. Il habite au village Saint-Jean, à Tourlaville.

Signatures de l’acte de mariage de Geneviève Lefèvre et Léon Truffert

Le 8 août 1925, à Tourlaville, il épouse Geneviève, Marie, Gabrielle Lefèvre, née le 27 février 1902 à Sainte-Geneviève (Manche), qui décédera le 17 juin 1978 à Tourlaville. Elle habite alors au 15, rue Louis Philippe à Cherbourg.
En octobre 1930, le jeune couple habite au 15, rue Louis-Philippe, à Cherbourg.

Ils ont une fille, Léone, Marie qui naît le 22 juin 1926 à Cherbourg (elle y est décédée le 18 décembre 2020). En mars 1934, ajusteur, il est victime d’un accident du travail (contusion thoracique) à l’atelier des constructions neuves de l’Arsenal (Cherbourg-Eclair du 7/3/1934).

Cherbourg-Eclair 1er mai 1935, © montage P. Cardon

Lors des élections municipales de Tourlaville des 5 et 12 mai 1935, il est candidat « indépendant » sur une « liste de concentration ouvrière » à majorité SFIO (11 candidats SFIO et 10 « indépendants »), en grande majorité ouvriers à l’Arsenal de Cherbourg.
Léon Truffert est un militant actif du Parti communiste, connu des services de police car il vend l’Humanité à la criée.
Lors de la mobilisation générale, Léon Truffert est classé « affecté spécial » au titre des constructions navales du port de Cherbourg. Selon les Renseignements généraux, Léon Truffert est en contact avec des militants clandestins communistes après la dissolution du Parti communiste le 27 septembre 1939. Le 10 mars 1940, il est rayé de l’affectation spéciale par mesure disciplinaire, comme la plupart des militants communistes ou syndicalistes. Il est alors affecté au dépôt d’Infanterie n° 32, à Rouen. Il y arrive le 18 mars et part « aux armées » le 22 mai.

Cherbourg 1940 : le drapeau à croix gammée flotte sur le fort du Roule (Dr)

Du 7 au 19 juin 1940 la Normandie est envahie par les chars de Rommel. Le 15e corps d’armée, commandé par le général Hotz investit Saint-Lô le 18 juin et Cherbourg le 19. Le 22 Juin, l’armistice est signé, qui coupe la France en deux. Le 21 juin 1940, horloges et montres sont avancées d’une heure. Le 22 juin, l’armistice est signé : la France est coupée en deux par la « ligne de démarcation » qui sépare la zone occupée de celle administrée par Vichy. « A l’effondrement militaire succède l’effondrement de la troisième République. Le maréchal Pétain obtient les pleins pouvoirs et le nouveau régime lance la « Révolution Nationale » (in AJPN)

Le 31 juillet 1940, il est démobilisé par le centre du canton de Marmande (Lot-et-Garonne) et revient à Tourlaville. Il est alors employé à l’Atelier des réparations au service des bassins de l’Arsenal.
Léon Truffert entre dans la lutte clandestine contre l’occupant dès octobre 1940 : il milite au sein du Front national à partir de mai 1941. L’attestation d’André Defrance, capitaine F.F.I.-F.T.P.F., représentant le Front national dans le département de la Manche, stipule «Son activité résistante consiste en groupement de patriotes, organisation de réunions clandestines de son Comité de Front national, dont certaines à son domicile du Village de l’Eglise, répartition et diffusion (notamment à l’intérieur de l’Arsenal de Cherbourg) de publications patriotiques (…)».
A la mi-juillet 1941, Léon Truffert est filé par la police, qui note qu’il rencontre plusieurs personnes dans un débit de boissons place Gambetta à Tourlaville. Il s’agit de Pierre Rouxel, Auguste Daniel et Juliette Defrance.
Lorsqu’à la fin du mois des tracts communistes sont trouvés à l’Arsenal, Léon Truffert est « fortement soupçonné de les avoir jetés ou distribués ».
Après intervention des autorités allemandes, le 18 septembre 1941, le préfet de la Manche ordonne son internement administratif au camp de Gaillon (1).
Léon Truffert est arrêté par la police française sur son lieu de travail à l’Arsenal – pendant une alerte selon son épouse -, le 19 septembre 1941, au cours d’opérations policières consécutives à des diffusions de tracts sur le territoire de Tourlaville. Deux jours plus tard d’autres militants communistes de l’Arsenal habitant d’autres localités sont également arrêtés : Pierre Cadiou, Lucien Levaufre, Paul Paouty et Pierre Picquenot .
Léon Truffert est détenu à la Prison nationale de Cherbourg (la « Totoche », dans le jargon de l’Arsenal), puis au camp de Gaillon du 20 septembre 1941 au 3 mai 1942. Il est remis aux autorités allemandes à leur demande.

Léon Truffert au camp de Gaillon  AD 27

Celles-ci l’internent au camp allemand de Royallieu à Compiègne (le Frontstalag 122) en vue de sa déportation comme otage. Depuis ce camp administré par la Wehrmacht, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».

Depuis le camp de Compiègne, Léon Truffert est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942.

Cf l’article du site : Les wagons de la Déportation.

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante trois « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité. Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau.

Léon Truffert est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro « 46161 ».

Sa photo d’immatriculation à Auschwitz n’a pas été retrouvée parmi les 522 que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz.

Lire dans le site le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale ».  Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.
Léon Truffert meurt à Auschwitz le 16 août 1942 d’après les registres du camp. 

Registre des morts d’Auschwitz, liste du 17 août 1942

Son décès est porté sur le « Totenbuch » le livre des morts du camp.

Dans les années d’après-guerre, le ministère des ACVG n’ayant pas eu accès aux archives d’Auschwitz emportées par les armées soviétiques avait fixé le décès au 15 septembre 1942, sur la base du témoignage d’Eugène Garnier, certifiant le 13 mai 1946 qu’il est décédé «en septembre 1942 après avoir contracté le typhus».

Il est homologué R.I.F. le 25 avril 1951, au grade de soldat de 2ème classe (comme Résistant, au titre de la Résistance Intérieure Française (RIF) comme appartenant à l’un des cinq mouvements de Résistance (FFC, FFI, RIF, DIR, FFL). Cf. service historique de la Défense, Vincennes GR 16 P 579575).

La demande d’attribution du titre de Déporté Résistant lui est refusée le 12 décembre 1949 (refus notifié par la mention « DR inadmis »). Lire dans le site
« 
La carte de « Déporté-Résistant ».
Il est homologué «Déporté politique» le 15 décembre 1953.
Son nom est honoré sur le monument commémoratif de Saint-Lô « Aux Victimes de la répression nazie » (porte de l’ancienne prison détruite lors du bombardement du 6 juin 1944), et sur le monument aux morts dans le vieux Tourlaville prés de l’église Notre Dame.

  • Note 1 La Maison centrale de Gaillon, transformée en caserne aux débuts du XXème siècle, retrouve sa fonction carcérale durant l’Occupation (…) : un camp d’internement administratif y est organisé. Plusieurs catégories « d’indésirables » y furent acheminées par les gouvernements du maréchal Pétain (…). Deux groupes importants constituent la population de ce camp : des politiques (130 hommes et 129 femmes) et des trafiquants de marché noir (272 hommes et 14 femmes). De nombreux communistes de la région parisienne sont arrêtés durant l’automne 1941 et conduits dans le camp de l’Eure. Parmi eux, Pierre Semard, ancien membre du Comité central, secrétaire de la fédération des Cheminots CGT. Ils sont rejoints par des auteurs de manifestations séditieuses : collage de papillons contre la politique du gouvernement, distribution de tracts, propos hostiles à la personne du Maréchal etc. Extraits du mémoire de Maitrise d’Hervé Bertonchini «Le camp d’internement administratif de Gaillon» Université de Rouen, 1993.

Sources

  • Informations communiquées par M. Frédéric Durand, petit cousin de Léon Truffert (le 1er août 2010) suite à la publication de la notice biographique sur le blog.
  • Recherches de Renée Siouville (résistante, veuve de Lucien Siouville (46106), rencontrée par Roger Arnould au pèlerinage d’Auschwitz de 1971) effectuées auprès des Associations locales et des archives municipales et départementales, qui ont permis de dresser une première liste et éléments biographiques de 16 des 18 « 45000 » de la Manche.
  • Archives municipales de Tourlaville (acte de mariage).
  • « La Résistance dans la Manche » (Marcel Leclerc) Ed. La Dépêche. Page 41.
  • Death Books from Auschwitz, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres – incomplets – de l’état civil de la ville d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
  • Reproduction de la page 93 du Tome 1 du Death Books. Ed. 1995
  • Archives départementales de l’Eure, camp de Gaillon. Dossier de Léon Truffert.
  • Registres matricules militaires de la Manche. Remerciements au service de l’accueil des archives.
  • Fichier national de la Division des archives des victimes des conflits contemporains (DAVCC), Ministère de la Défense, Caen.
  • Liste (incomplète) par matricule du convoi du 6 juillet 1942 établie en 1974 par les historiens du Musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau (Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (Ministère de la Défense, Caen) indiquant généralement la date de décès au camp.
  • « Livre des déportés ayant reçu des médicaments à l’infirmerie de Birkenau, kommando d’Auschwitz » (n° d’ordre, date, matricule, chambre, nom, nature du médicament) du 1.11.1942 au 15.7.1943.

Notice biographique rédigée en avril 2001, complétée en 2010, 2017, 2018 et 2021 par Claudine Cardon-Hamet (docteur en Histoire, auteur des ouvrages : Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé) et de Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Autrement, Paris 2005), pour le livre « De Caen à Auschwitz » (Collège Paul Verlaine d’Evrecy, Lycée Malherbe de Caen et Association Mémoire vive) juin 2001, Ed. Cahiers du temps. Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce site) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com .  

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.