Abel Buisson, années 1980, © Pauline Montagne.
Sa fiche au camp de Mauthausen

Matricule « 45 310 » à Auschwitz    Rescapé

Abel Buisson : né à Bagnolet (Seine) où il habite ; fumiste briqueteur, syndicaliste Cgt, communiste ; arrêté le 28 avril 1942 ; interné à Compiègne ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz, Gross-Rosen, Ebensee ; rescapé ; décédé le 7 mai 1989 à Bagnolet.

Abel Buisson est né le 26 août 1913 à Bagnolet (Seine / Seine-St-Denis), où il habite au 3,  rue de la Liberté au moment de son arrestation.  Il est le fils de Louise Millet, 23 ans, sans profession, et de Léon Buisson, 30 ans, maçon, son époux. Il a deux sœurs (Eugénie et Reine, qui épousera Gérard Polcri) et un frère, Henri.
Depuis 1927, Abel Buisson est « fumiste briqueteur » industriel.

l’Humanité du 11 octobre 1936

Militant communiste et cégétiste (Syndicat CGT du Bâtiment), il est un des responsables du syndicat des Fumistes-briqueteurs industriels, ainsi qu’en témoigne cet avis paru dans l’Humanité du 11 octobre 1936, où son nom figure à la rubrique « syndicats » pour les  Fumistes-briqueteurs industriels, il est signalé qu’il est le correspondant de ce syndicat, en mairie d’Alforville.

Le 24 septembre 1938 à Montreuil, il épouse Gina Polcri. Elle est née le 4 février 1916 à Paris. Elle est française par naturalisation collective le 4 octobre 1927 (comme son frère Gherardo – Gérard, né en 1908 dans les Alpes Maritimes). Le couple a une fille, Arlette, qui naît le 26 décembre 1941.

Le 14 juin 1940, les troupes de la Wehrmacht entrent dans Paris, vidée des deux tiers de sa population. La ville cesse d’être la capitale du pays et devient le siège du commandement militaire allemand en France. Les troupes allemandes occupent toute la banlieue parisienne les jours suivants.  Le 22 juin, l’armistice est signé. Le 10 juillet 1940 le maréchal Pétain, investi des pleins pouvoirs par l’Assemblée nationale, s’octroie le lendemain le titre de « chef de l’Etat français » et lance la « révolution nationale » en rupture avec nombre de principes républicains (confusion des pouvoirs législatifs et exécutifs ; rejet du multipartisme, suppression des syndicats et du droit de grève, antisémitisme d’état…).

Abel Buisson a continué de militer clandestinement sous l’Occupation. Le matin du 28 avril 1942, il est arrêté à son domicile par des policiers allemands, dans le cadre de « l’Affaire Molitor ». Il s’agit d’une rafle de « plus de 500 hommes » organisée par l’occupant dans tout le département de la Seine, en répression de l’attentat de Paris du 20 avril 1942 : des coups de feu ont été tirés sur des soldats allemands à la station de métro Molitor. Cette rafle touche notamment un grand nombre de militants arrêtés une première fois par la police française pour activité communiste depuis l’interdiction du Parti communiste (26 septembre 1939) et libérés à l’expiration de leur peine. 61 d’entre eux seront déportés à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942. 

Parmi les militants qu’il côtoie alors, Abel Buisson mentionne Marcel Proust, de Pantin (habitant au 1, allée Maurice Daunay) qui est arrêté à son domicile le même jour que lui. Abel Buisson et ses camarades sont interrogés à la Mairie du XX° arrondissement, puis ils sont conduits à l’Ecole Militaire.
De là, en autobus, des Invalides à la Gare du Nord. Le soir même, ils sont remis aux autorités allemandes à leur demande. Celles-ci les internent au camp allemand de Royallieu à Compiègne (le Frontstalag 122) en vue de leur déportation comme otages.

Depuis ce camp administré par la Wehrmacht, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».

Réponse de la Délégation générale à Gina Buisson

Son épouse Gina ne sera pas avisée de cette destination. A la suite plusieurs de ses démarches dont celle du 15 novembre 1942, la délégation générale du gouvernement français dans les territoires occupés (1), lui répond le 28 novembre 1942, qu’elle signale aux autorités compétentes sa demande de précisions concernant son mari et sa « situation difficile ».
Mais elle ne connaîtra son lieu de déportation que lorsqu’elle recevra des lettres d’Auschwitz, la première en date du 12 décembre 1943.

Depuis le camp de Compiègne, Abel Buisson est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942.

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante trois « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. <

Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942.
Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942.
Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45 157 » et « 46 326 », d’où le nom de « convoi des 45 000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité. Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau.

Abel Buisson se voit attribuer le numéro matricule « 45.310«  qui sera désormais sa seule identité pour ses gardiens.

Sa photo d’immatriculation à Auschwitz n’a pas été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz.

Lire dans le site le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale ».
Ce matricule sera tatoué sur son avant-bras gauche quelques mois plus tard.
Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau (Brzezinka), situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.
Le 13 juillet : Nous sommes interrogés sur nos professions. Les spécialistes dont ils ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et s’en retournent à Auschwitz I, ils sont approximativement la moitié de ceux qui restaient de notre convoi ». Pierre Monjault.
Abel Buisson fait partie des « 45 000 » qui reviennent à Auschwitz 1.

Lettre d’Abel Buisson pour Jean Quadri

Il est affecté au Block 22 A, puis au BBD « Bauleitung » (direction SS des constructions). Il participe à la construction d’un lavoir, à l’entrée de la ville. Par la suite, il sera au « Neubau » (maçonnerie, entretien des édifices neufs) avec Jean Quadri.
Gravement malade, il est hospitalisé au Block 21 : « à ce moment là il était dans un tel état – rapporte Georges Brumm – que personne ne le voyait échapper aux sélections pour la chambre à gaz, ni sortir vivant de ce Block. Amaigri à l’extrême il en sortait néanmoins pour être transféré avec moi et d’autres détenus au Block n°5, dont le chef nous recevait à coup de tabourets. C’est surtout Abel Buisson qui fut durement frappé. Ceci se passait en février 1943 » (témoignage de Georges Brumm du 30 septembre 1957).

Lettre à Gina Buisson, 9 avril 1944.

En application d’une directive datée du 21 juin 1943 accordant aux détenus français des KL la possibilité de correspondre avec leur famille et de recevoir des colis renfermant des vivres, il reçoit le 4 juillet 1943, comme les autres détenus politiques français d’Auschwitz, l’autorisation d’échanger des lettres avec sa famille – rédigées en allemand et soumises à la censure – et de recevoir des colis contenant des aliments.

Entre le 14 août 1943 et le 12 décembre 1943, il est en quarantaine au Block 11 avec la quasi totalité des Français survivants. Lire l’article du site « les 45000 au block 11.

Au block 11, d’après le témoignage de Georges Brumm : « une dizaine de «45000 », Gorgue, Buisson et moi nous nous retrouvons dans « la chambrée des aristocrates » avec trente à quarante détenus polonais, tchèques et divers ( la plupart d’anciens kapos) qui attendent leur libération ». Le 12 décembre, les Français quittent le Block 11 et retournent dans leurs anciens Kommandos. Lire La Résistance dans les camps nazis.

Dès 1944, devant l'avancée des armées soviétiques, les SS commencent à ramener vers le centre de l’Allemagne les déportés des camps à l’Est du Reich, dont Auschwitz. Les premiers transferts de "45.000" ont lieu en février 1944 et ne concernent que six d’entre eux. Quatre-vingt-neuf autres "45 000" sont transférés au cours de l'été 1944, dans trois camps situés plus à l'Ouest - Flossenbürg, Sachsenhausen, Gross-Rosen - en trois groupes, composés initialement de trente "45 000" sur la base de leurs numéros matricules à Auschwitz.  Une trentaine de "45 000" restent à Auschwitz jusqu'en janvier 1945.  Lire dans le site : "les itinéraires suivis par les survivants".

Il survit à la maladie et aux sévices. Le 3 août 1944, il fait partie des « 45 000 » qui restent à Auschwitz, alors que les trois quarts des “45 000” survivants sont regroupés au Block 10 pour être transférés vers d’autres camps (ce qu’ils ignorent).

Le camp de Melk

Le 21 janvier 1945, au moment des évacuations du camp d’Auschwitz, il est transféré au sein d’un groupe de vingt « 45 000 » vers Mauthausen où ils sont enregistrés.

Autre iche de Mauthausen

Le 25 janvier 1945, Abel Buisson y reçoit le matricule 118.628.
Sa profession indiquée est « ofensetzer », monteur en poêles.
Le 29 janvier 1945, treize de ces « 45 000 » sont affectés à Melk (usines souterraines) : André Boulandet, Abel Buisson, Raymond Cornu, Jean Corticchiato, Marcel Guilbert, Georges Guinchan, André Montagne, Aimé Oboeuf, Jean Pollo, Jules Polosecki, Jean Quadri, André Rousseau.
Le 15 avril 1945, huit d’entre eux, dont Abel Buisson, sont évacués à pied sur Ebensee (aménagement d’usines souterraines, province de Salzbourg), où ils seront libérés le 6 mai 1945 par les Américains de la 3° Armée « à 14 heures 30 » écrit-il.
Abel Buisson est rapatrié par chemin de fer, et arrive à la Paris le 24 mai 1945.
Il écrit « Gare de l’Est 10 h 30. Hôtel Lutétia à 15 h. Départ ».

Il habite toujours à Bagnolet, mais rue des Blancs Champs.
Il est devenu contrôleur à la Sécurité Sociale.
Il a adhéré à la FNDIRP dès 1945.  
Il cherche à témoigner et à aider ses camarades d’internement ou de déportation.
Le 28 janvier 1946, il participe à la commémoration de la Libération d’Auschwitz au Palais d’Orsay (témoignage de Roger Abada).
Le 28 mai 1956, il est homologué «Déporté politique» (n° 117509448).
En 1961, il signe une attestation certifiant que son camarade Omer Proust a bien été arrêté le même jour que lui et interné avec lui au camp de Compiègne.

Témoignage sur Jean Quadri
Jean Quadri

Il revoit régulièrement Jean Quadri, son camarade au Neubau pendant plus d’un an : «un ami sincère, qui a beaucoup aidé le reste des «45 000».
Il retrouve Georges Brumm à Montreuil chaque dimanche depuis 1945. Il écrit : « Je l’ai connu au Block n°21, en février 1943, pendant un mois. J’ai passé une sélection avec lui. On a passé au travers et huit jours après on est sortis pour aller au travail. On se rencontrait souvent le dimanche avec nos camarades. Il est parti en transport à Gross-Rosen en septembre 1944. Je l’ai revu en rentrant, le 24 mai 1944 et tous les dimanches sur le marché à Montreuil. J’ai perdu un frère pour moi à 83 ans ».

André Montagne


Il retrouve également plusieurs autres « 45 000 » dont André Montagne.

Abel Buisson est mort à Bagnolet le 7 mai 1989.

  • Note 1 : Fernand Brinon (dit marquis de Brinon) représente le gouvernement français auprès du Haut-Commandement allemand dans le Paris de l’Occupation. Il est nommé le 5 novembre 1940 ambassadeur de France auprès des Allemands, puis le 17 novembre suivant «délégué général du gouvernement français dans les territoires occupés». Il a été le destinataire des démarches des familles de « 45000 » qui cherchent à obtenir des informations sur le sort de leur déporté.

Sources

  • Questionnaire biographique (contribution à l’histoire de la déportation du convoi du 6 juillet 1942), envoyé aux mairies, associations et familles au début de mes recherches, rempli par Abel Buisson le 26 novembre 1987.
  • Abel Buisson a confié une carte-lettre d’Auschwitz à la FNDIRP, ainsi que des souvenirs, en particulier sur Georges Brumm, recueillis par Roger Arnould.  
  • Georges Brumm, entretien avec Roger Arnould sur le Bock 11 (février 1973).
  • © Photo couleur d’Abel Buisson, Pauline Montagne.
  • Abel Buisson a confié des photocopies de documents et le texte d’une lettre d’Auschwitz, ainsi que des souvenirs
  • Témoignage dactylographié de Georges Brumm (30 septembre 1957).
  • Et les gens de Bagnolet se levèrent. Notes de Jean Pierre Gast, avant parution de son ouvrage (avril 2004). 
  • © Photo du camp de Melk. Amicale de Mauthausen.
  • Archives d’Arlosen

Notice biographique notice rédigée pour le 60è anniversaire du départ du convoi des « 45 000 », brochure répertoriant les “45 000” de Seine-Saint-Denis, éditée par la Ville de Montreuil et le Musée d’Histoire vivante, 2002, complétée en novembre 2007 (2014,  2019, 2020, 2022 et 2024) par Claudine Cardon-Hamet (docteur en Histoire, auteur des ouvrages : Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé) et de Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45 000 », éditions Autrement, Paris 2005).  Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce site) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette notice biographique. Pour la compléter ou la corriger, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com

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