Matricule « 46.302 » à Auschwitz

Henri Neiman
Henri Neiman : né en 1901 en Roumanie ; domicilié à Paris 18ème ; pelletier ; adhérent à la LICA ; engagé volontaire étranger en 1939 ; arrêté comme otage le 28 avril 1942 ; interné à Compiègne ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz, où il meurt.

Israël, dit Henri Neiman est né le 31 août 1901 à Thighina en Bessarabie (Roumanie), actuellement Benderi en Moldavie et le russe est sa langue maternelle. Il est domicilié dans le quartier de la Goutte d’Or, près du métro Château Rouge, au 12, rue Poulet à Paris 18ème au moment de son arrestation.
Il est le fils de Ceana Rucha et de Saïa Ber Neiman son époux.
Henri Neiman arrive en France en 1920.
Depuis le 21 juin 1923, il travaille dans une entreprise comme assortisseur en pelleterie à la Compagnie
franco-canadienne (CFC), 16, rue Martel, Paris 10ème.

Avec Ida et Marcel devant le Sacré Cœur

Le 11 juin 1929, à Paris 18ème Henri Neiman épouse Ida Chouvalsky, née le 30 mai 1907 à Paris 18ème.  Elle a 22 ans, fille de commerçants (épiciers), sans profession, domiciliée au 60, rue Ramey.
Henri Neiman est à cette date domicilié avec ses pères et mère au 38 rue Ramey.
Le couple a un fils, Marcel, qui naît le 12 juin 1931.
Henri Neiman est adhérent à la Ligue contre l’antisémitisme (la LICA, future LICRA), créée en 1928.
En 1939, Henri Neiman est en instance de naturalisation. Il s’engage dans l’armée française comme volontaire étranger le 14 mai 1940. Il est affecté à l’Intendance Militaire de Paris, puis il est incorporé au dépôt d’artillerie n°5 à Orléans comme canonnier (104ème batterie).

Le 14 juin 1940, les troupes de la Wehrmacht entrent dans Paris, vidée des deux tiers de sa population. La ville cesse d’être la capitale du pays et devient le siège du commandement militaire allemand en France. Le 22 juin, l’armistice est signé. Le 10 juillet 1940 le maréchal Pétain, investi des pleins pouvoirs par l’Assemblée nationale, s’octroie le lendemain le titre de « chef de l’Etat français » et lance la « révolution nationale » en rupture avec nombre de principes républicains (confusion des pouvoirs législatifs et exécutifs ; rejet du multipartisme, suppression des syndicats et du droit de grève, antisémitisme d’état…).

Le mardi 6 août 1940, il est démobilisé à La Souterraine (Creuse).  Son frère, Georges Neiman est dans les tranchées. Henri rentre chez lui par la N 20, via Bourg-la-Reine.

Avec Ida et leur fils Marcel

Après sa démobilisation, Henri Neiman retourne à Paris et reprend son travail à la Compagnie franco-canadienne,comme assortisseur en pelleterie. L’entreprise travaille pour l’armée allemande (elle confectionne des canadiennes pour les tankistes), ce qui vaut à Henri Neiman de bénéficier d’un Aussweiss (laissez-passer). Après son arrestation, son patron (radical-socialiste) continuera à verser son salaire à sa famille jusqu’à ce que son fils atteigne ses 16 ans.

En octobre 1941, Henri Neiman est victime d’une dénonciation anonyme… dont il pense qu’elle visait surtout son entreprise « Si je suis dans ce bain, c’est à cause de la fameuse lettre anonyme du mois d’octobre par laquelle on a cherché à atteindre la Maison plutôt que moi ». Ida, son épouse, qui est française, refuse de partir en zone libre. Marcel Neiman croît que son père a dû aller au commissariat pour y être recensé en tant que juif.

Henri Neiman est arrêté comme otage le 28 avril 1942 pendant la rafle qui touche les communistes parisiens. Cette rafle concerne tout le département de la Seine et vise des militants du Parti communiste clandestin ou considérés comme tels. Lire dans le site La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942). Suivant cette politique des otages, les autorités d’occupation ordonnent l’exécution d’otages déjà internés et le 28 juin, arrêtent 387 militants (avec le concours de la police parisienne), dont la plupart avaient déjà été arrêtés une première fois par la police française pour « activité communiste » depuis l’interdiction du Parti communiste (le 26 septembre 1939) et libérés à l’expiration de leur peine. Les autres sont connus ou suspectés par les services de Police. Il s’agit de représailles ordonnées à la suite d’une série d’attentats à Paris (le 20 avril un soldat allemand de première classe est abattu au métro Molitor, deux soldats allemands dans un autobus parisien, le 22 avril un militaire allemand est blessé à Malakoff). Lire le témoignage de Claude Souef : La rafle des communistes du 28 avril 1942 à Paris. Les hommes arrêtés sont rapidement conduits au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Oise), administré et gardé par la Wehrmacht (le Frontstalag 122).

Il est interné à Compiègne sous le n° matricule « 4218 » le 1er mai 1942. Il est affecté dans le camp des politiques au bâtiment A6, chambre 11.
Il écrit régulièrement à son épouse par le truchement du courrier adressé par Eugène (dit Gaston) Bocquillon à Louise Bocquillon, son épouse (2), domiciliée à Juvisy-sur-Orge. Eugène Bocquillon est interné à Compiègne depuis juin 1941, et peut donc écrire et recevoir le courrier et des
colis, qu’Ida Neiman va lui envoyer.
Henri Neiman envoie ainsi 8 lettres à son épouse. Le 21 mai, il lui écrit être au bâtiment C1, et non au camp Juif.
Le 5 juin, il lui écrit que tous les Juifs du camp C, plus 25 environ des Juifs arrêtés le 28 avril 1942 et qui étaient dans le camp des politiques, ont été transférés dans le camp Juif, mais qu’il reste, lui, dans le camp des politiques. Il écrit qu’un autre interné serait parti à sa place.

Nous avons confirmation de ce fait par la liste allemande mentionnant ses noms, prénom, date et lieu de naissance, adresse à Paris, sur la liste du convoi en partance de Compiègne le 5 juin 1942. On constate que le n° matricule indiqué est le « 4248 », qui est bien le sien. Un autre interné est donc parti à sa place dans ce convoi du 5 juin
1942, deuxième convoi de 1000 Juifs (dit convoi n° 2) déportés vers Auschwitz.

Car le 11 juin, il parle d’un deuxième prélèvement des Juifs du camp des politiques,
transférés au camp C (où se trouve les baraques de transit), destinés, croit-il, à Drancy. Il reste toujours au camp des politiques. Le 16 juin, son cinquantième jour à Compiègne, il annonce la libération de 230 internés. Le 19 juin, il écrit que 185 des internés arrêtés les 27 et 28 juin ont été libérés et qu’il y aura une deuxième série de libérations le lendemain. Le 26 juin, 60 internés passent du camp des politiques au camp Juif. Le 28 juin, tous les internés, sauf quelques uns dont lui, passent une visite médicale, y compris les Juifs.

Le 30 juin, il est transféré dans le camp des Juifs à 19 h 30 : il va figurer sur la liste des Juifs du convoi. Il écrit « Vendredi soir, comme j’étais déjà dans le camp juif on a fait un Minien pour Minha et Mariv (…) j’en ai profité pour dire Cadish ». Depuis ce camp administré par la Wehrmacht, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».

Dans le wagon qui l’emporte vers Auschwitz, Georges Neiman jette sur le ballast une longue lettre écrite à Compiègne : «Nous sommes dans le train et partons pour une destination inconnue. Je vous ai déjà écrit plusieurs mots au sujet de notre départ, mais je prépare celle-ci et tâcherai vous la faire parvenir. A la dernière minute je suis transféré chez les Juifs et nous partons 54 Juifs + 1120 du camp français (dit communiste) mais nous sommes séparés d’eux. Je pars avec un moral excellent car vendredi j’ai eu ta lettre du 25/6, laquelle m’a rassuré à votre sujet, car n’ayant pas de nouvelles je me faisais du mauvais sang. Les lettres qui ont été retournées, c’est une erreur du bureau du camp, qui me croyait parti avec les Juifs le 5/6.
Le colis que tu m’annonce être envoyé le 22/6 au nom de Bocquillon est arrivé. Mais il est retourné, car depuis quelques jours ils retournent les colis lourds par
représailles (car il avait 19 évasions). Ne vous inquiétez pas pour moi. Avec l’argent que j’avais et que j’ai encore, je me suis débrouillé au mieux. Je ne sais pas si tu as fait le nécessaire pour tout ce que je te demandais dans les lettres précédentes : bicyclette, graissage, et prendre l’allumage que j’ai laissé sur mon bureau et aussi un pantalon que j’ai laissé où je mettais mon chapeau. Il faut que tu reprennes mon complet qui est chez Bac. S’il peut le finir tel que, sans essayage, ou tel que je l’ai laissé. Ranges-les dans la valise avec les autres tissus. Tâches d’ajouter de la naphtaline. Aussi, en dehors de ma paie du mois d’avril, je devais

toucher 2 francs par gilet livré et il y avait environ 2000 déjà livrés. Donc, tu devrais toucher 4000 fr en plus. Tu peux toujours dire à la Maison que, si je suis dans ce bain, c’est à cause d’eux (la fameuse lettre anonyme du mois d’octobre par
laquelle on a  cherché à atteindre la Maison plutôt que moi, et après c’est la certitude d’être libéré en cas d’arrestation. Et, pour ces raisons, la Maison ferait pas mal de te donner, si pas tout, au moins une forte partie des mensualités. Je suis très content du fiston et ça m’a fait plaisir le résultat de son examen. Qu’il tâche d’être gentil. Je fais tout mon possible pour écrire pour que tu puisses lire. Mais c’est très difficile, dans le train qui marche d’écrire sur le genou. Malgré tout, continuez à vivre comme par le passé, sans vous priver de rien, et moi, de mon côté, je continuerai d’avoir l’espérance et un bon moral. Et je suis sûr que, d’ici peu, nous serons tous ensemble. Je t’ai envoyé la nouvelle valise avec quelques affaires que je n’ai pas voulu traîner avec moi. Sitôt arrivé à notre destination, à mon avis c’est en Allemagne que nous allons pour travailler. Et comme j’ai encore de l’argent (Draizentouz), je tâcherai de vous faire parvenir un mot pour vous dire où nous nous trouvons et ce que nous ferons. Vendredi soir, comme j’étais déjà dans le camp Juif on a fait un minien pour minha et mariv et j’en ai profité pour dire cadish. On y a pensé aussi pour samedi, mais on a été occupés avec les préparatifs de départ. Tu peux écrire à Madame Bocquillon que son mari est aussi parti avec le même train que nous.

Si tu as reçu mon bulletin de présence au camp, si tu t’es pas encore inscrite, fais-le maintenant de t’inscrire pour toucher l’allocation, et par la suite tu pourras avoir des
autres avantages et aussi l’entrée facile dans les bureaux de la Croix-Rouge où tu pourras, si des fois je n’arrivais pas à te donner des nouvelles, te renseigner à mon sujet en rappelant mon n° de matricule 4218, départ de Compiègne le 6/7 : 54 Juifs. Il faut spécifier, car ils s’occupent de nous mieux que des autres.
Un camarade qui joint une lettre pour envoyer à sa femme. Tu lui indiqueras

l’endroit que sera indiqué sur l’enveloppe estampillé de la Poste, c’est (…) J’aimerais écrire encore, mais impossible ici.
Donc je t’embrasse bien fort et aussi le petit fiston, et à bientôt. Votre Henri qui pense à vous. Embrasse bien ta mère, Georges, Sarah, Huguette et Monique, Margot, Jean et Serzik. Bien le bonjour à Diadia, à la mère de Sarah. Et aussi embrasse si tu les vois Rose et Hélène. Et un bonjour au 15 rue de Paradis et à tous les amis et
connaissances, à notre concierge et voisin
 ».

Comme il l’a écrit, Henri Neiman est déporté depuis Compiègne à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942.

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante  « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité. Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau.

Henri Neiman est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro «46302» selon la liste par matricules du convoi établie en 1974 par les historiens polonais du Musée d’Etat d’Auschwitz.
Sa photo d’immatriculation à Auschwitz n’a pas été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz.
Lire dans le site le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale ».  Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau (Brzezinka), situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, dont tous les Juifs du convoi, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.

On ignore la date exacte de son décès à Auschwitz. Henri Neiman est homologué « Déporté politique » le 16 octobre 1955.
La mention Mort en déportation est apposée sur son acte de décès (arrêté du 4 avril  1995 paru au Journal Officiel du 11 juillet 1995). Cet arrêté corrige le précédent qui indiquait mort le 6 juillet 1942 à Compiègne. Et inscrit la mention : décédé le 11 juillet 1942 à Auschwitz, soient les 5 jours prévus par les textes en cas d’incertitude quand à la date réelle de décès à Auschwitz.

Henri Segal, assis, au milieu : à sa droite Georges Dudal

Le nom d’Israël Neiman est inscrit sur le Mur des Noms du Mémorial de la Shoah, à Paris (sur la foi de la liste allemande, il est indiqué déporté à Auschwitz dans le convoi n° 2 parti de Compiègne le 5 juin 1942 : voir plus haut sa lettre du 5 juin où il écrit qu’un autre interné a pris sa place dans ce convoi).
La sœur d’Ida Neiman et son mari sont déportés à Auschwitz le 3 février 1944. Lui seul en reviendra.
Henri Segal (qui figure sur la photo de Rouillé ci-contre aux côtés de plusieurs « 45000 ») est le frère de la tante de Marcel Neiman (fils de Henri Neiman). Il s’évade du camp de Voves en 1944. Il épouse Fanny Celgoh, rescapée d’Auschwitz où elle fut déportée le 23 juin 1943.

  • Note 1 : Louise Bocquillon est tuée lors d’un bombardement. Ses deux filles sont devenues orphelines.

Sources 

  • Liste établie par le Musée d’Auschwitz.
  • Dossier « statut » des archives des ACVG.
  • 3 photos de famille (©Marcel Neiman).
  • Lettres de Compiègne et souvenirs de famille. Rencontre avec Marcel Neiman, son fils, en décembre 2002.
  •  © Site Internet Mémorial-GenWeb.
  • © Site Internet Légifrance.gouv.fr 
  • ©Mémorial de la Shoah, Centre de documentation juive contemporaine (CDJC). Paris IVème.

Notice biographique mise à jour en 2010, 2013, 2019 et 2021 à partir d’une notice succincte rédigée en janvier 2001 pour l’exposition organisée par l’association « Mémoire Vive » à la mairie du 20ème arrondissement, par Claudine Cardon-Hamet (docteur en Histoire, auteur des ouvrages :Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Autrement, Paris 2005) et de Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé), qui reproduit ma thèse de doctorat (1995). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce site) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette notice. Pour la compléter ou la corriger, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com 

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