René Jodon : né en 1908 à Boulogne-sur-Seine (Seine) ; domicilié à Suresnes (Seine) ; chaudronnier en cuivre, ajusteur ; militant CGT, communiste ; arrêté le 4 octobre 1940 ; condamné à 6 mois de prison (Santé, Clairvaux, camp de Gaillon) ; interné aux camps de Voves et de Compiègne ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz où il meurt le 19 septembre 1942. 

René, Alfred Jodon est né le 7 décembre 1908 à Boulogne-sur-Seine (Seine / Hauts de Seine) au domicile de ses parents, au 126, rue de Paris.  Il habite au 4, avenue Alexandre Maistrasse à Suresnes (Seine / Hauts de Seine). Son camarade Adrien Bécue habite au n° 8.
René Jodon est le fils de Marie, Augustine Joliveau, 33 ans, sans profession et d’Alcide Jodon, 40 ans, cocher, son époux. Il a une sœur, Muguette, Madeleine, née le 1er mai 1915 à Boulogne (elle est décédée à Coudray – Eure-et-Loir – en 2001). Il est chaudronnier en cuivre.

René Jodon épouse Liliane, Fernande, Camille Leclerc le 2 février 1935 à Rueil-Malmaison (Seine). Elle est employée, née le 24 août 1916 à Bernay (Eure).
Le couple a un garçon, Daniel, né le 23 juillet 1937 à Saint-Cloud.
En 1937 la famille est domiciliée au 4, rue Abbé Saint-Pierre à Suresnes.
René Jodon est alors artisan cimentier. Il s’inscrit sur les listes électorales de la commune à cette date.
Il est embauché comme ajusteur à l’entreprise Aivaz de Suresnes, 11, rue Jules Ferry, qui travaille pour l’aéronautique (radiateurs pour avions, pompes à carburant, tôlerie).
Syndicaliste, il est membre du Parti communiste clandestin, après 1939, selon sa sœur Muguette.
Conscrit de la classe 1928, il est mobilisé sur son lieu de travail après la déclaration de guerre en septembre 1939 comme « affecté spécial », son entreprise travaillant pour l’aéronautique.

Le 3 juin 1940, plusieurs bombes tombent sur Suresnes, dont deux rue de Verdun. Le vendredi 14 juin 1940, les troupes de la Wehrmacht entrent dans Paris, vidée des deux tiers de sa population. La ville cesse d’être la capitale du pays et devient le siège du commandement militaire allemand en France. Le 22 juin, l’armistice est signé. Le 24 juin, la première présence allemande se manifeste par un side-car arrivant par la rue du Bac. Les pavillons entourant le fort sont occupés, ainsi que la radiotechnique rue de Verdun. Plusieurs unités de la Wehrmacht s’installent à Suresnes (la cavalerie est cantonnée rue de Verdun, les chevaux sont gardés aux écuries de l’entreprise Watelet). Le 10 juillet 1940 le maréchal Pétain, investi des pleins pouvoirs par l’Assemblée nationale, s’octroie le lendemain le titre de « chef de l’Etat français » et lance la « révolution nationale » en rupture avec nombre de principes républicains (confusion des pouvoirs législatifs et exécutifs ; rejet du multipartisme, suppression des syndicats et du droit de grève, antisémitisme d’état…).

Pendant l’Occupation, René Jodon est arrêté, d’après sa sœur, le 4 octobre 1940 à Suresnes, par des inspecteurs des Renseignements généraux assistés par des agents du commissariat de Puteaux,  après une distribution de tracts sur le marché des Cités-Jardins de Suresnes, dans les mêmes jours qu’Adrien Bécue, Emile BouchacourtClément Pellerin et Raoul Platiau.
Il est interné à la Santé le 5 octobre (d’après la Préfecture de Police de Paris).

Registre de la brigade spéciale des RG, PV du 9 octobre

Mais cette arrestation est consignée dans le registre journalier de la Brigade spéciale des Renseignements généraux (lire dans le site La
Brigade Spéciale des Renseignements généraux
), à la date du 9 octobre
1940 : 7 militants ont été arrêtés sous la responsabilité de l’inspecteur
« H » de la BS, en collaboration avec le commissariat de Puteaux. Parmi eux, Emile Bouchacourt, René Jodon, Raoul Platiau, et André Aubert.

Inculpé d’infraction au décret du 26 septembre 1939 (interdisant le parti communiste), il est retenu au commissariat avec ses camarades co-inculpés, début octobre en attente de son jugement. Il est ramené à la Préfecture le 20 novembre 1940. Le 14 janvier 1941 (le 13 d’après sa sœur) il est condamné à 6 mois de prison par la 13è chambre correctionnelle de Paris. Il fait appel de la condamnation.
Il est interné à la maison centrale de Clairvaux.
Lire dans ce site : La Maison centrale de Clairvaux

Le 6 avril 1941, René Jodon est ramené à la Santé avec Emile Bouchacourt, Boucherie et Raoul Platiau pour leur jugement en appel. Leurs peines sont confirmées.

R.G. Le 11 avril 1941. Montage à partir du début de la liste. © Pierre Cardon

Le 11 avril 1941 les Renseignements généraux, adressent pour information aux services du nouveau Préfet de police de Paris – Camille Marchand – entré en fonction le 19 février 1941, une liste de 58 «individus» internés administrativement pour propagande communiste par arrêtés du Préfet de Police Roger Langeron, qui a cessé ses fonctions le 24 janvier 1941. 38 d’entre eux ont été condamnés pour infraction au décret du 26 septembre 1939 (reconstitution de ligue dissoute / dissolution du Parti communiste). Les RG mentionnent pour René Jodon, outre ses dates et lieu de naissance : « Arrêté le 5 octobre 1940 pour distribution de tracts et condamné par la 12ème chambre le 14 janvier 1941 à 6 mois de prison ».
Lire dans le site : le rôle de La Brigade Spéciale des Renseignements généraux dans la répression des activités communistes clandestines.
René Jodon est maintenu cinq mois à la Santé au lieu d’être ramené à Clairvaux, car la maison centrale est saturée. Il est alors remis à la Police judiciaire et transféré le 9 septembre 1941 au camp de séjour surveillé de Gaillon, où il est enregistré avec le numéro 53.734 (Raoul Platiau a le n° 53.740 et Emile Bouchacourt
le 63.738).
Lire dans ce site : la-Maison-centrale-de-Gaillon

Le 18 février 1942, le nom de René Jodon (ainsi que ceux des autres Suresnois, Emile Bouchacourt et Raoul Platiau figure sur une liste de militants dont l’évasion « même par la force », serait préparée par la direction nationale du Parti communiste (Cf note 1).

Le 4 mai 1942, Raoul Platiau est transféré avec ses deux camarades de Suresnes au camp français de Voves, où il ne reste que deux semaines. Lire dans ce site : Le camp de Voves

Dans un courrier du 18 mai 1942, le chef de la Feldkommandantur d’Orléans écrit au Préfet de Chartres : «  Le chef du M.P.Verw.Bez. A de St Germain a ordonné le transfert de 28 communistes du camp de Voves au camp d’internement de Compiègne. Je vous prie de faire conduire suffisamment escortés les détenus nommés sur les formulaires ci-contre le 20-05-42 à 10 heures à la gare de Voves pour les remettre à la gendarmerie allemande ». Le bruit court dans le camp qu’il va y avoir des fusillés : aussi, le 20 mai 1942, lorsque des gendarmes viennent le chercher avec les 27 autres internés pour les transférer à Compiègne, ils chantent la Marseillaise. Dix-neuf d’entre eux seront déportés à Auschwitz.
René Jodon arrive avec ses camarades Emile Bouchacourt et Raoul Platiau au camp allemand de Compiègne (Frontstalag 122) le 21 mai 1942.
Depuis ce camp administré par la Wehrmacht, il va être déporté à destination d’Auschwitz.
Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».

Depuis le camp de Compiègne, René Jodon est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942.

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante  « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941.
Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942.
Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942.
Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45 157 » et « 46 326 », d’où le nom de « convoi des 45 000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité.
Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau.   

L’entrée du camp d’Auschwitz

Son numéro d’immatriculation lors de son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 est inconnu.
Le numéro « 45 688 ? » figurant dans mes deux premiers ouvrages sur le convoi du 6 juillet 1942 correspondait à ma tentative de reconstitution de la liste du convoi par matricules. Ce numéro, quoique plausible, ne saurait être considéré comme sûr en raison de l’existence des quatre listes alphabétiques successives que j’ai reconstituées, de la persistance de lacunes pour quatre noms, mais d’incertitudes sur plusieurs centaines de numéros matricules. Il ne figure plus dans mon ouvrage Triangles rouges à Auschwitz. Seule la reconnaissance, par un membre de sa famille ou ami de la photo  d’immatriculation publiée au début de cette notice biographique pourrait désormais en fournir la preuve.

Lire dans le site le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale ».  Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau (Brzezinka), situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.

René Jodon meurt à Birkenau le 19 septembre 1942 d’après le certificat de décès établi au camp d’Auschwitz (in Death Books from Auschwitz / Sterbebücher von Auschwitz (registre des morts) Tome 2 page 516).
Il convient de souligner que cent quarante-huit «45 000» ont été déclarés décédés à l’état civil d’Auschwitz les 18 et 19 septembre 1942, ainsi qu’un nombre important d’autres détenus du camp enregistrés à ces mêmes dates. D’après les témoignages des rescapés, ils ont tous été gazés à la suite d’une vaste sélection interne des « inaptes au travail » opérée dans les blocks d’infirmerie.
Lire « 80 % des 45 000 meurent dans les 6 premiers mois, pages 126 à 129 in Triangles rouges à Auschwitz ».

Son certificat porte comme cause du décès «Maladie du cœur. Échec de circulation sanguine». L’historienne polonaise Héléna Kubica explique comment les médecins du camp signaient en blanc des piles de certificats de décès avec «l’historique médicale et les causes fictives du décès de déportés tués par injection létale de phénol ou dans les chambres à gaz».
Lire dans le site  : Des causes de décès fictives.

La mention «Mort en déportation» est apposée sur son acte de décès, arrêté du 9 août 1994, paru au Journal Officiel du 29 septembre 1994.
Il a été déclaré « Mort pour la France». Il est homologué « Déporté politique ».
Son nom figure sur une plaque commémorative en Mairie de Suresnes.
Une cellule du Parti communiste de l’entreprise Aivaz a porté son nom.
Par un arrêté de 1949 paru au Journal Officiel du 18 décembre 1949, il est homologué comme « Soldat » à titre posthume au titre de la Résistance intérieure française, avec prise de rang au 1er octobre 1940.
En 1946, sa veuve et son fils habitent toujours au 4, avenue Alexandre Maistrasse à Suresnes.
Liliane Jodon est décédée le 27 novembre 2012 à Suresnes.

  • Note 1 : Le 18 février 1942, dans un pli confidentiel adressé à M. Caumont, préfet délégué (directeur du secrétaire général pour la police), le Préfet de police de Paris, François Bard, l’informe d’un projet révélé par ses services « en vue de mettre en application les directives données par les dirigeants communistes à l’évasion »… « même par la force » d’un certain nombre de militants actuellement internés dans les camps de concentration, les responsables chargés de ce travail procèdent actuellement à l’élaboration d’une liste sur laquelle figurent les internés considérés comme des militants particulièrement convaincus, susceptibles de jouer un rôle important dans l’éventualité d’un mouvement insurrectionnel et pour lesquels le Parti semble décidé à tout mettre en œuvre afin de faciliter leur évasion. Après une première sélection, les dirigeants communistes ont retenu les noms ci-après de plusieurs internés de la région parisienne et de la province, qui seraient actuellement détenus pour la plupart au camp de Gaillon dans l’Eure». Cette curieuse note semble fort peu vraisemblable. Certes, un mois avant – le 17 janvier 1942 – Roger Ginsburger s’est évadé de Gaillon. Mais la « note confidentielle » accrédite la thèse de la préparation d’une évasion massive que connaîtrait le Ministère de l’intérieur. Or la plupart des militants de cette fameuse liste ne sont ni les tout premiers responsables de l’appareil clandestin du PC, ni des membres connus des anciens services d’ordre du Parti, ce qui semblerait logique dans le cadre d’une évasion collective d’une telle ampleur. Cette liste pouvait plus certainement constituer un appui pour l’obtention de nouveaux moyens policiers, voire conforter le maintien en fonction du Préfet, qu’il sait précaire (François Bard sera d’ailleurs remplacé le 21 mai 1942).

Sources

  • Questionnaire biographique (contribution à l’histoire de la déportation du convoi du 6 juillet 1942), envoyé aux mairies, associations et familles au début de mes recherches, en 1987, rempli par Mme Muguette Buchaille, sa sœur (5 avril 1992).
  • Archives de la Préfecturede police de Paris. Camps de Gaillon, Voves et Rouillé (BA 2374, 2374, 2397).
  • Stéphane Fourmas, Le centre de séjour surveillé de Voves (Eure-et-Loir) janvier 1942 – mai  1944, mémoire de maîtrise, Paris-I (Panthéon-Sorbonne), 1998-1999.
  • Death Books from Auschwitz(registres des morts d’Auschwitz), Musée d’Étatd’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres (incomplets) des certificats de décès établis au camp d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
  • Fichier national du Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (BAVCC), Ministère de la Défense, Caen. Fiche individuelle consultée en 1992.
  • Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (Archives de Caen du ministère de la Défense). Liste communiquée par M. Van de Laar, mission néerlandaise de Recherche à Paris le 29.6.1948, établie à partir des déclarations de décès du camp d’Auschwitz. Liste Auch 1/7. Liste V, N°31813. Liste S, N°175.
  • © Site InternetLégifrance.gouv.fr 
  • Archives de la Préfecture de police de Paris. Renseignements généraux, liste des militants communistes internés le 21 avril 1941. Et registres journaliers.

Notice biographique rédigée en novembre 2007 (complétée en 2016,  2019 et 2022) par Claudine Cardon-Hamet (docteur en Histoire, auteur des ouvrages : Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé) et de Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Autrement, Paris 2005) .  Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce site) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette notice biographique.
Pour la compléter ou la corriger, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com 

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