Matricule « 45 841 » à Auschwitz

PV du matériel saisi à son domicile le 23 avril 1941 © Préfecture de police de Paris
Marcel Martel : né en 1897 à Art-sur-Meurthe (Meurthe-et-Moselle) ; domicilié à Paris 13ème ; mineur de sel, puis coupeur soudeur ; communiste ; arrêté le 23 avril 1941, libéré puis arrêté à nouveau le 28 avril 1942 ; interné au camp de Compiègne ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz, où il meurt le 13 août 1942. 

Marcel Martel est né le 27 novembre 1897 à Art-sur-Meurthe (Meurthe-et-Moselle).
Il habite au 159, rue du Château des Rentiers (1) à Paris 13ème au moment de son arrestation.
Il est le fils de Maria Claude, née le 18 mai 1867 et de Aîmé, Jules Martel, né le 25 juin 1870, son époux. Tous deux nés à Art-sur-Meurthe.
Son père est ouvrier à la saline Jacquemin de  lammerville. Ses parents se sont mariés à Art-sur-Meurthe, le 20 mars 1897.
Il a 10 demi-frères et sœurs (Charles 1901, Lucienne 1904, Gabrielle 1905, Suzanne 1907, Aimé 1908, René 1909, Maria 1910, André 1912, Paul 1918, Georges 1921).
Marcel Martel mesure 1 mètre 65, a les cheveux noirs, les yeux bleus, un visage allongé. Il a une cicatrice dans le cou, côté gauche (fiche de renseignement de la police).

Après la déclaration de guerre du 5 août 1914 et le début du conflit avec l’Allemagne, Marcel Martel devance l’appel et s’engage pour la durée de la guerre au 13ème Régiment d’Artillerie de campagne à Nancy en 1915. Puis il est affecté au 38ème RAC et participe à l’expédition de Salonique avec l’armée d’Orient le 3 mars 1918. Il y est affecté au 2e groupe du 274ème RAC. Il est décoré de la Croix de guerre et de la médaille militaire.

Après sa démobilisation, il adhère à l’Association Républicaine des Anciens Combattants et victimes de guerre (2). Il est revenu dans son bourg de naissance, où il habite rue de la Cour en 1921, avec son père, sa belle-mère (Emeline Lader, née en 1880) et sa fratrie. Il travaille lui aussi comme ouvrier à l’extraction du sel gemme, dans le bourg, à la soudière de la Madeleine (son père travaille à la saline Jacquemin à Lammerville).
Entre 1921 et 1926, il a quitté Art sur Meurthe, où son frère cadet Charles s’est marié et travaille lui aussi à la soudière de la Madeleine.
« Monté » à Paris, Marcel Martel est employé comme coupeur-cisailleur en maroquinerie aux établissements Wagner, 18 rue Duclos à Paris 20ème.
Il se marie avec Augustine Morand. Le couple a neuf enfants, dont sont huit sont encore mineurs en 1941.
En 1936, Marcel Martel est trésorier du club sportif des HBM du 13ème arrondissement, affilié à la FSGT.

Le 159, rue du Chateau des Rentiers

Il adhère au Parti communiste en 1936 « au moment des élections » (législatives de mai-juin 1936). Un rapport de police de juillet 1936 mentionne son appartenance au Rayon du 13ème de la Région Paris-ville du Parti communiste et stipule « s’intéressant plus à la politique qu’au travail ». Il milite également au Syndicat des Locataires de l’arrondissement. Il a un jardin au « barrage de Vitry ».
A la déclaration de guerre du 3 septembre 1939, père de famille nombreuse (il est « ramené » à la classe 1899, soient deux ans par enfant vivant), Marcel Martel n’est donc pas mobilisé (les réservistes ne sont rappelés qu’à partir de la classe 1909).

Le 14 juin 1940, les troupes de la Wehrmacht entrent dans Paris, vidée des deux tiers de sa population. La ville cesse d’être la capitale du pays et devient le siège du commandement militaire allemand en France. Le 22 juin, l’armistice est signé. Le 10 juillet 1940 le maréchal Pétain, investi des pleins pouvoirs par l’Assemblée nationale, s’octroie le lendemain le titre de « chef de l’Etat français » et lance la « révolution nationale » en rupture avec nombre de principes républicains (confusion des pouvoirs législatifs et exécutifs ; rejet du multipartisme, suppression des syndicats et du droit de grève, antisémitisme d’état…).

En 1941, Marcel Martel travaille toujours chez Wagner, au salaire horaire de 9 francs 25.
Il est arrêté le 23 avril 1941 par « R. » et « D.», inspecteurs de la Brigade spéciale des Renseignements généraux pour « propagande communiste et détention de tracts ». Edouard Charpentier, ancien membre du Parti communiste qui habite également au 159 rue du Château des Rentiers, est arrêté en même temps que lui. Lire dans le site  La Brigade Spéciale des Renseignements généraux

Procès verbal d’interpellation du 23 avril 1941

La recrudescence d’inscriptions à la craie, de collage de papillons gommés et de diffusion de tracts dans le 13ème arrondissement a en effet alerté les services de la Préfecture de police. Des enquêtes et filatures sont effectuées dans les milieux communistes du 13ème arrondissement par des inspecteurs de la BS.
Leur rapport indique : « A la suite de la recrudescence de la propagande communiste clandestine dans le 13ème et plus particulièrement dans le quartier de la gare, nous avons été amenés à effectuer diverses surveillances et enquêtes à l’issue desquelles nous avons acquis la certitude que les susnommés, membres actifs de l’ex-Parti Communiste participaient de façon active à la propagande des théories de la IIIème internationale par la diffusion de tracts et brochures clandestins émanant de l’ex-parti communiste. Martel et Charpentier sont inconnus aux Sommiers Judiciaires » (procès verbal d’interpellation de Marcel Martel).

Marcel Martel explique la provenance des tracts et brochures saisis à son domicile aux inspecteurs, puis au commissaire de police, qu’en se rendant à son jardin du barrage de Vitry, il a trouvé quinze jours auparavant un paquet de tracts et de brochures ficelés dans une poubelle, devant un immeuble en construction, rue de Patay. « (…) Je les ai emportés à mon domicile pour me documenter. D’autres ont été glissés dans mon filet alors que je faisais la queue place Jeanne d’Arc. Quant au reste ils ont été glissés sous ma porte » (PV d’interrogatoire du 24 avril).

Marcel Martel et Edouard Charpentier sont inculpés par le commissaire de police commandant la BS1 d’infraction aux articles 1 et 3 du décret du 26 septembre 1939 (dissolution du Parti communiste) et conduits au Dépôt de la Santé, à la disposition du procureur.
Inculpé, le 26 mai, Marcel Martel comparaît avec Edouard Charpentier devant la 12ème chambre du Tribunal correctionnel de la Seine.
Il est libéré en raison de sa charge de famille nombreuse.

Marcel Martel arrêté une seconde fois le 28 avril 1942 pour le compte des autorités allemande comme « otage communiste », lors d’une rafle concernant tout le département de la Seine et visant des militants du Parti communiste clandestin ou considérés comme tels. Lire dans le site La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942). Suivant cette politique des otages, les autorités d’occupation ordonnent l’exécution d’otages déjà internés et le 28 juin, arrêtent 387 militants (avec le concours de la police parisienne), dont la plupart avaient déjà été arrêtés une première fois par la police française pour « activité communiste » depuis l’interdiction du Parti communiste (le 26 septembre 1939) et libérés à l’expiration de leur peine. Les autres sont connus ou suspectés par les services de Police. Il s’agit de représailles ordonnées à la suite d’une série d’attentats à Paris (le 20 avril un soldat allemand de première classe est abattu au métro Molitor, deux soldats allemands dans un autobus parisien, le 22 avril un militaire allemand est blessé à Malakoff).
Lire le témoignage de Claude Souef : La rafle des communistes du 28 avril 1942 à Paris.
Les hommes arrêtés sont rapidement conduits au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Oise), administré et gardé par la Wehrmacht (le Frontstalag 122).

Le 1er mai 1942, Marcel Martel est interné au camp allemand (Frontstalag 122) de Royallieu à Compiègne, Oise.
A Compiègne, il reçoit le matricule « 4088 ».
Depuis ce camp administré par la Wehrmacht, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».

Depuis le camp de Compiègne, Marcel Martel est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942.

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante  « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité.
Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau.

Auguste Monjauvis signale la présence de Marcel Martel à ses côtés dans le convoi.  Le 8 juillet 1942, Marcel Martel est immatriculé « 45.841 » à son arrivée à Auschwitz.
Sa photo d’immatriculation à Auschwitz n’a pas été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz.

Lire dans le site le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale ».  Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession.
Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner au camp principal (approximativement la moitié du convoi). Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.

Marcel Martel meurt à Auschwitz le 13 août 1942 d’après le certificat de décès établi au camp d’Auschwitz (in Death Books from Auschwitz Tome
3 page 785).

Augustine Martel fait des démarches auprès de la Délégation générale du gouvernement français dans les territoires occupés afin d’obtenir des nouvelles de son mari (mention d’un dossier dit de Brinon (3) au DAVCC). Elle reçoit la réponse suivante le 20 septembre 1943 : «Nous savons que quelques internés sont au camp d’Auschwitz, mais ce n’est pas la majorité».

La mention « Mort en déportation » est apposée sur son acte de décès (arrêté du 10 novembre 1994, paru au Journal Officiel du 11 janvier 1995

Plaque au 159, rue du Château des Rentiers © Google street view

Il est déclaré « Mort pour la France » et homologué comme « Déporté politique » en 1955.
Marcel Martel est homologué (GR 16 P 396632) au titre de la Résistance intérieure française (RIF) comme
appartenant à l’un des mouvements de Résistance (Front national) dont les services justifient d’une pension pour ses ayants droit (service historique de la Défense, Vincennes).

Une plaque, apposée à droite du porche d’entrée de l’immeuble du 159, rue du Château des Rentiers, rappelle sa mémoire et celle de Charles Dehan, militant de Villejuif, fusillé à Frontevrault.

Plaque au 159 rue du Château des rentiers © Danièle Robbe Mémorialgenweb

On lira sa notice biographique dans le Maitron en ligne http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article153354.

  • Note 1 : il s’agit d’un immeuble de 6 étages construit en 1929 et qui compte 138 logements.
  • Note 2 : L’ARAC est fondée en 1917 par Georges Bruyère, Paul Vaillant-Couturier, Raymond Lefèbvre, Henri Barbusse (président) et leurs amis, tous combattants pendant la Première guerre mondiale.
  • Note 3 : Fernand Brinon (dit marquis de Brinon) représente le gouvernement français auprès du
    Haut-Commandement allemand dans le Paris de l’Occupation. Il est nommé le 5 novembre 1940 ambassadeur de France auprès des Allemands, puis le 17 novembre suivant «délégué g
    énéral du gouvernement français dans les territoires occupés».

Sources

  • Death Books from Auschwitz(registres des morts d’Auschwitz), Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres (incomplets) des certificats de décès établis au camp d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
  • Fichier national de la Division des archives des victimes des conflits contemporains (DAVCC), Ministère de la Défense, Caen. Fiche individuelle consultée en octobre 1993. Dossier individuel consulté en 1992 au Val de Fontenay / CCH.
  • Liste (incomplète) par matricule du convoi du 6 juillet 1942 établie en 1974 par les historiens du Musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau (DAVCC, ministère de la Défense, Caen) indiquant généralement la date de décès au camp.
  • © Site Internet Mémorial-GenWeb.
  • © Site Internet Légifrance.gouv.fr
  • © Site Internet WWW. Mortsdanslescamps.com
  • Carton Brigades Spéciales des Renseignements généraux (BS1), par dérogation aux Archives de la Préfecture de police de Paris.
  • © Photo de la porte d’entrée du camp d’Auschwitz : Musée d’Auschwitz-Birkenau.
  • Recensement d’Art sur Meurthe, de 1891 à 1921.

Notice biographique mise à jour en 2010, 2013, 2019 et 2021 à partir d’une notice succincte rédigée en janvier 2001 pour l’exposition organisée par l’association « Mémoire Vive » à la mairie du 20ème arrondissement, par Claudine Cardon-Hamet (docteur en Histoire, auteur des ouvrages : Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Autrement, Paris 2005) et de Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé), qui reproduit ma thèse de doctorat (1995). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce site) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette notice.
Pour la compléter ou la corriger, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com 

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