Mandat de dépôt pour la maison d’arrêt de Fresnes : Roger Mercier a 16 ans
Plaque rue Alphonse Karr


Roger Mercier : né en 1923 à Reims (Marne) ; il habite à Paris 19ème ; apprenti lithographe ; arrêté le 23 octobre 1940 pour inscriptions communistes ; condamné à 6 mois de prison avec sursis ; arrêté le 28 avril 1942 comme otage ; interné à Compiègne ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz, où il meurt le 17 octobre 1942. 

Roger Mercier est né le 12 novembre 1923 à Reims (Marne). Il habite chez ses parents au 26 rue Alphonse Karr à Paris (19ème) au moment de son arrestation. Roger Mercier est le fils de Victorine, Françoise Rosso, née le 8 janvier 1901 à Saint-Etienne (Loire) et d’Eugène, Marcel Mercier, né le 11 septembre 1893 à Reims, emballeur, son époux. Roger Mercier et ses parents habitent Reims, au 64, rue Jobert Lucas de 1928 à 1933, date à laquelle ils déménagent dans
le 19ème à Paris au 26, rue Alphonse Karr. Son père s’inscrit sur les listes électorales à cette date. C’est un militant communiste connu des renseignements généraux.
En 1936, Roger Mercier vit chez ses parents avec ses deux frères (Marcel né en 1922 et Roger, né en 1923 à Reims) et ses deux sœurs (Andrée, née en 1930 et Suzanne en 1934, toutes deux à Paris). Leur père travaille comme emballeur.
Roger Mercier est célibataire et apprenti lithographe. Conscrit de la classe 1941, il n’est pas mobilisé en 1939 ou début 1940, après la déclaration de guerre.

Le 14 juin 1940, les troupes de la Wehrmacht entrent dans Paris, vidée des deux tiers de sa population. La ville cesse d’être la capitale du pays et devient le siège du commandement militaire allemand en France. Le 22 juin, l’armistice est signé. Le 10 juillet 1940 le maréchal Pétain, investi des pleins pouvoirs par l’Assemblée nationale, s’octroie le lendemain le titre de « chef de l’Etat français » et lance la « révolution nationale » en rupture avec nombre de principes républicains (confusion des pouvoirs législatifs et exécutifs ; rejet du multipartisme, suppression des syndicats et du droit de grève, antisémitisme d’état…).

Sans travail dans l’imprimerie depuis juin 1940, il travaille comme manœuvre, à l’emballage. Roger Mercier est, avec son frère Marcel, membre d’un groupe de jeunes qui, sous la responsabilité de Camille Bouvinet et de Ventura (employé municipal au square du Chapeau rouge), diffuse de la propagande communiste selon le témoignage de Camille Bouvinet (1). Le 22 octobre 1940, il colle des papillons gommés avec ses camarades.
La recrudescence d’inscriptions à la craie, d’affiches et de diffusion de tracts dans le 19ème arrondissement alerte les services de la Préfecture de police, malgré l’arrestation d’Auguste Gacher, qu’ils considèrent comme l’instigateur de cette propagande.

Des enquêtes et filatures sont donc effectuées dans les milieux communistes du 19ème
par des inspecteurs de la Brigade spéciale des Renseignements généraux (Lire dans le
site La Brigade Spéciale des Renseignements généraux). Les rapports de police ne
font état d’aucune dénonciation ayant précédé les arrestations, contrairement à ce qu’a cru Mario Ripa (lettre de Mario Ripa à son retour de déportation).

C’est en fait à la suite de l’arrestation de deux militants (Auguste Gacher et Durant) le 16 octobre, qu’enquêtes et souricières sont menées et que le 23 octobre 1940, les inspecteurs de la BS procèdent par groupes de deux (« R. et M. », « T. et C. », « H. et R. »), à des perquisitions aux domiciles de 8 personnes : Maurice François, 18 ans,
Paul Millet, 44 ans, Roger Mercier, 16 ans, Marcel Mercier, 18 ans, Georges Durand, 18 ans, Alfred Varlet, 19 ans, Henri Varlet 20 ans, Mario Ripa, 24 ans et son frère. A part les frères Mercier et Paul Millet, tous les autres habitent les HBM du 51 rue de l’Ourcq.

Main courante d’interpellation en date du 24 octobre 40

Ils sont tous arrêtés et interrogés dans le cadre de l’« Affaire François, Ripa, Varlet, Mercier, Millet, Durand ». On notera qu’un des militants arrêtés en même temps qu’eux le 23 octobre, Paul Millet, 44 ans, est mentionné comme décédé le 27 octobre 1940, soit trois jours après son arrestation, ce qui pourrait laisser supposer des violences lors des interrogatoires.
Les inspecteurs trouvent sur Roger Mercier « une lettre au dos de laquelle sont inscrites au crayon des instructions reçues par lui de la part du nommé Gacher » (PV de saisie). Son frère Marcel « est trouvé porteur d’une liste de souscription de la Jeunesse communiste et de huit tracts ronéotypés ou imprimés d’inspiration communiste ».

Pv de perquisitions : « n’a donné aucun résultat »

La « visite domiciliaire effectuée au domicile des frères Ripa, des frères Varlet, des frères Mercier et de François n’a donné aucun résultat »(2), note le commissaire André Cougoule. C’est seulement au cours des fouilles à corps que les enquêteurs trouvent quelques tracts et à la suite des interrogatoires et confrontations que la police conclut que « ces individus ont reconnu, ou d’avoir diffusé des tracts clandestins d’inspiration communiste, ou collé des papillons gommés de même origine ou fait à la craie des inscriptions de même nature ».
Lors de son interrogatoire, Roger Mercier reconnaît avoir fait à la craie des inscriptions sur les murs, les trottoirs et la chaussée, à l’instigation de Gacher, inscriptions dont les modèles lui ont été donnés par celui-ci et qu’il a recopiés au dos de la lettre retrouvée sur lui (4). Il nie toute autre activité, « je n’ai jamais distribué de tracts ou collé de papillons » (PV d’interrogatoire).
Inculpé par le commissaire André Cougoule d’infractions aux articles 1 et 3 du décret du 26 septembre 1939, Roger Mercier est conduit au dépôt de la maison d’arrêt de Fresnes le 24 octobre, sur mandat du juge d’instruction du tribunal de première instance de la Seine (copie plus haut).

A l’issue du procès qui a lieu le 21 décembre 1940 à la 15ème chambre, en présence de son père, légalement responsable, Roger Mercier est condamné à 6 mois de prison avec sursis et relaxé « en raison de son jeune âge ». Il a 16 ans. Il est « remis à sa famille« . Son frère aîné d’un an, Marcel
(3), également condamné à 6 mois de prison avec sursis, est interné au camp d’Aincourt, avec Mario Ripa et Georges Durand.

Liste du camp d’Aincourt concernant Eugène Mercier, leur père

Dans les archives du camp d’Aincourt, c’est pourtant le nom d’Eugène Mercier, leur père, qui est noté sur la liste des internés, avec la mention « meneur communiste très actif« . Mais son nom est barré de rouge avec un point d’interrogation et la mention « 5 enfants« . Eugène Mercier, âgé de 50 ans fin 1940, ne sera pas déporté. Il est décédé en 1976.

Roger Mercier est de nouveau arrêté, comme otage, le 28 avril 1942 par des policiers allemands assistés de policier français. Ce jour là une rafle est effectuée par l’occupant dans tout le département de la Seine : elle vise des militants du Parti communiste clandestin ou considérés comme tels. Lire dans le site La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942). Suivant cette politique des otages, les autorités d’occupation ordonnent l’exécution d’otages déjà internés et le 28 juin, arrêtent 387 militants (avec le concours de la police parisienne), dont la plupart avaient déjà été arrêtés une première fois par la police française pour « activité communiste » depuis l’interdiction du Parti communiste (le 26 septembre 1939) et libérés à l’expiration de leur peine. Les autres sont connus ou suspectés par les services de Police. Il s’agit de représailles ordonnées à la suite d’une série d’attentats à Paris (le 20 avril un soldat allemand de première classe est abattu au métro Molitor, deux soldats allemands dans un autobus parisien, le 22 avril un militaire allemand est blessé à Malakoff). Lire le témoignage de Claude Souef : La rafle des communistes du 28 avril 1942 à Paris. Les hommes arrêtés sont rapidement conduits au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Oise), administré et gardé par la Wehrmacht (le Frontstalag 122).
Roger Mercier est interné le même jour au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Oise), le Frontstalag 122. A Compiègne il reçoit le matricule « 4118 ». Depuis ce camp administré par la Wehrmacht, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages». 

Depuis le camp de Compiègne, Roger Mercier est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942.

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante  « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité. Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau.

Son numéro d’immatriculation lors de son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 est inconnu. Le numéro « 46252 ? » figurant dans mes deux premiers ouvrages sur le convoi du 6 juillet 1942 correspondait à une tentative de reconstitution de la liste du convoi par matricules. Ce numéro, quoique plausible, ne saurait être considéré comme sûr en raison de l’existence de quatre listes alphabétiques successives, de la persistance de lacunes pour plus d’une dizaine de noms et d’incertitudes sur plusieurs centaines de numéros matricules. Il ne figure plus
dans mon dernier ouvrage Triangles rouges à Auschwitz.

Roger Mercier meurt à Auschwitz, le 17 octobre 1942 d’après le certificat de décès
établi au camp d’Auschwitz (in Death Books from Auschwitz Tome 3 page 801). Il n’a pas encore 19 ans.

Roger Mercier est homologué comme « Déporté politique ».
Une plaque commémorative a été apposée sur son domicile rue Alphonse Karr..
La mention Mort en déportation est inscrite sur son acte de décès (arrêté du 15 juin 1995 paru au Journal Officiel du 28 juillet 1995). Cet arrêté corrige le précédent qui indiquait mort le 6 juillet 1942 à Compiègne, mais  mentionne toujours une date erronée : décédé le 11 juillet 1942 à Auschwitz, soit les 5 jours prévus par les textes en cas d’incertitude quand à la date réelle de décès à Auschwitz. Il serait souhaitable que le ministère prenne désormais en compte par un nouvel arrêté la date portée sur son certificat de décès de l’état civil d’Auschwitz, accessible depuis 1995 (Death Books from Auschwitz, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau).

 

  • Note 1 : Camille Bouvinet, né en 1907, est cantonnier à la Ville de Paris. Militant communiste, il dirige les groupes communistes dans le 19ème arrondissement. Il est arrêté les 19 et 21 novembre 1941 et condamné à 15 mois de prison.
  • Note 2 : Mais au domicile de Paul Millet sont saisies des brochures et une arme à feu. Le commissaire principal écrit à la 1ère section des Renseignement généraux et au chef des autorités allemandes, que Paul Millet possède une arme à feu « un 6,35 à barillet, non chargé en bon état de fonctionnement ».
  • Note 3 : Selon Mario Ripa, Marcel Mercier serait mort avant la Libération. Cependant, je n’ai pas trouvé d’élément confirmant cette affirmation (liste des décès au camp d’Aincourt, listes de déportés ou de fusillés).
  • Note 4 : Les inspecteurs ont trouvé le nom de Gacher au dos d’instructions recopiées par Roger Mercier lors de sa fouille, ce qu’il ne pouvait nier.

Sources

  • Témoignage de Mario Ripa, rescapé du convoi, arrêté le même jour.
  • Archives en ligne de Reims et Paris (registre matricule militaire de son père, recensements de population en 1936).
  • Death Books from Auschwitz(registres des morts d’Auschwitz), Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres (incomplets) des certificats de décès établis au camp d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
  • Fichier national du Bureau de la Division des archives des victimes des conflits contemporains (DAVCC), Ministère de la Défense, Caen. Fiche individuelle consultée en octobre 1993.
  • Liste (incomplète) par matricule du convoi du 6 juillet 1942 établie en 1974 par les historiens du Musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau (Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (Ministère de la Défense, Caen) indiquant généralement la date de décès au camp.
  • Différents procès verbaux d’interrogatoires et mandats de dépôt des frères Mercier le 23 octobre 1940 : Carton Brigades Spéciales des Renseignements généraux (BS1), Archives de la Préfecture de police de Paris. Le nom du magistrat a été occulté.
  • © Mémorial de la Shoah, Centre de documentation juive contemporaine (CDJC). Paris IVème.
  • Photo de la plaque commémorative © Gérard Pellois in Les plaques commémoratives, sources de Mémoire.

Notice biographique mise à jour en 2010, 2013, 2019 et 2021 à partir d’une notice succincte rédigée en janvier 2001 pour l’exposition organisée par l’association « Mémoire Vive » à la mairie du 20ème arrondissement, par Claudine Cardon-Hamet (docteur en Histoire, auteur des ouvrages :Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Autrement, Paris 2005) et de Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé), qui reproduit ma thèse de doctorat (1995). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce site) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette notice. Pour la compléter ou la corriger, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com 

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