Montage photo © Loïc Cardon
Jean Sterviniou : né en 1905 à Landeleau (Finistère) ; domicilié à Paris 12ème  a ; agent hospitalier ; communiste ; arrêté le 26 février 1941, condamné à dix mois de prison effectués à Fresnes et Poissy ; interné aux camps de Voves et de Compiègne ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz où il meurt. 

Jean Sterviniou est né le 15 juin 1905 à Landeleau (Finistère). Il habite dans le 12° arrondissement de Paris, au 78 quai de la Râpée au moment de son arrestation.
Il est le fils de Marguerite Goavec, née en 1874 à Saint-Paul de Léon, cultivatrice, et de Henri Sterviniou, né en 1866 à Landeleau, cultivateur, son époux. Il a un frère aîné, Corentin, né en 1894, une sœur Marie-Anne, née en 1898, et une autre sœur cadette Marie-Anne née en 1907. Tous né.e.s à Landeleau. Appelé au service militaire en 1925 au centre de recrutement de Brest, il reçoit le matricule « 1107 ». Il y est « réformé définitif ».
Il  travaille comme agent hospitalier au salaire mensuel de 1400 francs à l’hôpital de la Salpêtrière, de l’autre côté de la Seine.
On ignore précisément quelles sont ses engagements syndicaux et politiques : mais lors de son d’interrogatoire par les Renseignements généraux le 27 février 1941, il se présente comme simple sympathisant du Parti communiste avant sa dissolution et avoir cotisé à ce titre avant guerre (il y avait à cette époque des cartes de sympathisants). Toutefois la nature d’un des documents retrouvés chez lui « tract ronéotypé reproduisant un pochoir et des conseils aux sections et aux groupes » permet de penser qu’il a des responsabilités au sein du Parti communiste clandestin pendant l’Occupation.
Jean Sterviniou épouse Rachel Rigal le 19 août 1939, Landeleau (Finistère). Le couple a un enfant.

Le 14 juin 1940, les troupes de la Wehrmacht entrent dans Paris, vidée des deux tiers de sa population. La ville cesse d’être la capitale du pays et devient le siège du commandement militaire allemand en France. Le 22 juin, l’armistice est signé. Le 10 juillet 1940 le maréchal Pétain, investi des pleins pouvoirs par l’Assemblée nationale, s’octroie le lendemain le titre de « chef de l’Etat français » et lance la « révolution nationale » en rupture avec nombre de principes républicains (confusion des pouvoirs législatifs et exécutifs ; rejet du multipartisme, suppression des syndicats et du droit de grève, antisémitisme d’état…).

Au début de l’année 1941, les Renseignements généraux sont sollicités par la police « constatant la recrudescence de l’activité clandestine dans le 13ème arrondissement et plus particulièrement aux abords de l’hôpital de la Salpétrière et de l’hôpital de la Pitié ». Trois inspecteurs de la Brigade Spéciale des RG sont chargés d’en découvrir les auteurs « par toutes enquêtes ou surveillances utiles ». Lire dans le site La Brigade Spéciale des Renseignements généraux

C’est ainsi qu’ils sont amenés à surveiller en février 1941 « les agissements d’un sieur Theeten Robert, qui avait été vu à plusieurs reprises portant des paquets ». « Il était soupçonné d’effectuer la liaison entre différents éléments de l’ex Parti communiste ».
Pris en filature, Robert Theeten (1), 20 ans, est appréhendé par 3 inspecteurs de la BS le 26 février 1941, alors qu’il vient de porter un paquet au domicile de Jean Sterviniou, qui est alors aussitôt  arrêté par ces mêmes inspecteurs (H., T. et B.).

Extrait du PV d’interrogatoire

Au cours de son interrogatoire, le 27 février 1941, Jean Sterviniou, s’il reconnaît avoir distribué 50 tracts au sein de l’hôpital de la Salpétrière qui lui avaient été remis par une femme (dont il ne donne pas l’identité), affirme qu’il ne les a jamais distribués de la main à la main « Je me suis toujours arrangé pour les placer sur les rebords des
fenêtres ou a des endroits facilement accessibles à ceux qui pouvaient être intéressés
 » et qu’il a reçu mercredi et hier « deux paquets apportés par un jeune homme qui a été arrêté en même temps que moi » qui contenaient des exemplaires de « la Voix de Paris» et
« l’Humanité ». Il dit ne pas connaître Robert Theeten.

PV de saisie manuscrit

Au cours de la perquisition au domicile de Jean Sterviniou, les inspecteurs de la BS saisissent 324 (ou 301 selon le premier PV manuscrit) exemplaires  du tract « La Voix de Paris » n° 2 de janvier 1941, deux brochures intitulées « A bas les mesures racistes prises contre les petits et moyens commerçants Juifs » et un tract ronéotypé reproduisant un pochoir et des conseils aux sections et aux groupes.

Inculpé par le commissaire André Cougoule d’infraction aux articles 1 et 3 du décret du 26 septembre 1939 (dissolution du Parti communiste), Jean Sterviniou est conduit au dépôt de la maison d’arrêt de la Santé.

Le 6 mars 1941, il est condamné à dix mois de prison par la 12ème chambre du Tribunal correctionnel de la Seine. Le jeune Robert Theeten, son co-inculpé est condamné à six mois de prison (il sera déporté à Mauthausen le 22 mars 1944).

Jean Sterviniou est écroué à la Maison d’arrêt de Fresnes, puis à celle de Poissy. Pierre Roby, déporté à Buchenwald le 12 mai 1944, camarade de déportation de Roger Arnould, lui écrit en 1981 très bien se souvenir de Jean Sterviniou comme étant l’un des 12 militants internés en même temps que lui à Poissy, et dit lui envoyer une photo datant de 1932 où ils figurent tous deux (elle ne figure malheureusement pas à la FNDIRP).

Interné à sa sortie de Poissy

la date d’expiration normale de sa peine d’emprisonnement, il n’est pas libéré et est, selon la formule«communiste interné à sa sortie de la Maison centrale de Poissy dans cet établissement, en attente qu’une place soit disponible à Aincourt», comme ce fut le cas de plusieurs autres détenus.
Jean Sterviniou est transféré au dépôt de la Préfecture le 13 février 1942. Le Préfet de police de Paris, Charles Paul Magny, ordonne son internement administratif le 26 mars en application de la Loi du 3 septembre 1940 (2).
Il est interné au centre de séjour surveillé de Voves (Eure-et-Loir) : le 16 avril 1942, à 5 h 50, un groupe de 60 militants « détenus par les Renseignements généraux » est transféré de la permanence du dépôt de la Préfecture au camp de Voves (Eure-et-Loir), convoyés par des gendarmes de la 61ème brigade. Ce camp (Frontstalag n° 202 en 1940 et 1941) était devenu le 5 janvier 1942 le Centre de séjour surveillé n° 15.

Dans deux courriers en date des 6 et 9 mai 1942, le chef de la Verwaltungsgruppe de la Feldkommandantur d’Orléans envoie au Préfet de Chartres deux listes d’internés communistes du
camp de Voves à transférer au camp d’internement de Compiègne à la demande du commandement militaire en France.

Jean Sterviniou figure sur la première liste (3). Le 10 mai 1942 les Felgendarmen prennent en charge 87 détenus et les convoient jusqu’au camp allemand de Compiègne (Oise) (Frontstalag 122). Depuis ce camp administré par la Wehrmacht, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».

Depuis le camp de Compiègne, André Jean Sterviniou est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942.

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante  « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité. Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau.

Son numéro d’immatriculation lors de son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 est inconnu. Le numéro « 46122 ? » figurant dans mes deux premiers ouvrages sur le convoi du 6 juillet 1942 correspondait à une tentative de reconstitution de la liste du convoi par matricules. Ce numéro, quoique plausible, ne saurait être considéré comme sûr en raison de l’existence de quatre listes alphabétiques successives, de la persistance de lacunes pour plus d’une dizaine de noms et d’incertitudes sur plusieurs centaines de numéros matricules. Il ne figure plus dans mon ouvrage Triangles rouges à Auschwitz.

Lire dans le site le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale ».  Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.

Jean Sterviniou meurt à Auschwitz le 30 septembre 1942 d’après le certificat de décès établi au camp d’Auschwitz (in Death Books from Auschwitz Tome 3 page 1181).
La mention Mort en déportation est apposée sur son acte de décès (arrêté du 20 juin 2003 paru au Journal Officiel du 10 août 2003). Cet arrêté qui corrige le précédent qui indiquait mort le 6 juillet 1942 à Compiègne) retient désormais une date également fictive : décédé le 11 juillet 1942 à Auschwitz, soient les 5 jours prévus par les textes en cas d’incertitude quand à la date réelle de décès à Auschwitz. Or celle-ci était pourtant connue en 2003 ! Il serait souhaitable que le ministère prenne désormais en compte par un nouvel arrêté la date portée sur son certificat de décès de l’état civil d’Auschwitz, accessible depuis 1995 (Death Books from Auschwitz, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau).

Stèle de la Salpétrière

Jean Sterviniou est déclaré « Mort pour la France » et homologué comme « Déporté politique ». Son nom est inscrit sur la stèle commémorative de l’hôpital de la Salpétrière (photo en haut de la notice biographique).

  • Note 1 : Robert Theeten, né le 24 avril 1921 est interné à Compiègne. Il est déporté le 22 mars 1944 à Mauthausen. Transféré au Kommando « Loibl Pass » en Carinthie, il est libéré le 8 mai 1945 par les partisans de Tito.
  • Note 2 : La loi du 3 septembre 1940 proroge le décret du 18 novembre 1939 et prévoit l’internement de « tous individus dangereux pour la défense nationale ou la sécurité publique« . Les premiers visés sont les communistes.
  • Note 3 : Sur les deux listes d’un total de cent neuf internés, 87 d’entre eux seront déportés à Auschwitz. Le directeur du camp a fait supprimer toutes les permissions de visite afin d’éviter que les familles assistent au prélèvement des 81 communistes pris en charge par l’armée d’occupation. La prise en charge par les gendarmes allemands s’est effectuée le 10 mai 1942 à 10 h 30 à la gare de Voves. Il poursuit Cette ponction a produit chez les internés présents un gros effet moral, ces derniers ne cachent pas que tôt ou tard ce sera leur tour. Toutefois il est à remarquer qu’ils conservent une énergie et une conviction extraordinaire en ce sens que demain la victoire sera pour eux. Il indique également ceux qui restèrent se mirent à chanter la «Marseillaise» et la reprirent à trois reprises.
  • Note 4 : Les rescapés du convoi ont été marqués par les premiers morts de leur convoi. Ils se souvenaient de leurs noms, et Jean Sterviniou ne figure pas parmi eux.

Sources

  • Fichier national des déplacés de la Seconde guerre mondiale (archives des ACVG).
  • Stéphane Fourmas, Le centre de séjour surveillé de Voves (Eure-et-Loir) janvier 1942 – mai 1944, mémoire de maîtrise, Paris-I (Panthéon-Sorbonne), 1998-1999.
  • Archives de la Préfecture de police, Cartons occupation allemande, BA 2374.
  • Carton Brigades Spéciales des Renseignements généraux (BS1), par dérogation aux Archives de la Préfecture de police de Paris et registres journaliers (2017).
  • © Photo de la porte d’entrée du camp d’Auschwitz : Musée d’Auschwitz-Birkenau.
  • Photomontage de la stèle de l’hôpital de la Salpétrière © Loïc Cardon

Notice biographique mise à jour en 2010, 2013, 2019 et 2021 à partir d’une notice succincte rédigée en janvier 2001 pour l’exposition organisée par l’association « Mémoire Vive » à la mairie du 20ème arrondissement, par Claudine Cardon-Hamet (docteur en Histoire, auteur des ouvrages :Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Autrement, Paris 2005) et de Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé), qui reproduit ma thèse de doctorat (1995). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce site) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette notice. Pour la compléter ou la corriger, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com 

 

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