Matricule « 45.337 » à Auschwitz

Maurice Cartron : né en 1921 à Paris 4ème ; domicilié à Paris 6ème ; mécanicien-dentiste ; arrêté le 28 juin 1941, condamné à 8 mois de prison, relaxé en appel ; arrêté le 28 mai 1942 ; interné à Compiègne ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz où il meurt le 1942.

Maurice Cartron naît le 20 mars 1921 à Paris 4ème. Il est domicilié au 5, rue Garancière, à Paris 6èmeau moment de son arrestation.
Il est le fils d’Antoinette Soulié, 19 ans et de Marcel Cartron. Très tôt orphelin de mère, Maurice Cartron est élevé par ses grands-parents, Antoine et Marie Soulié de 1926 à 1931. Ils sont cultivateurs au hameau de Lachal dans le village corrézien de Bilhac (1).
À partir de 1935, Maurice Cartron est confié par l’Assistance publique à M. et Madame Delpech (Olivia, née Soulié), lui-même concierge de l’École d’odontologie de Paris au 5 rue Garancière (2) à Paris 6ème. Maurice Cartron y fera vraisemblablement ses études, car il est mécanicien-dentiste avant
l’Occupation : en 1936, il est apprenti mécanicien chez un chirurgien-dentiste, M. Arnold, au 130 rue du Faubourg-Saint-Honoré (Paris 8ème).

Maurice Cartron, photo publiée avec l’autorisation de sa famille adoptive

 « Dans les années 1930 la famille Delpech venait en vacances à Bilhac et c’est pourquoi le nom de Maurice Cartron figure sur le monument aux morts. Pour le différencier de monsieur Maurice Soulié un des frères de Madame Delpech il était surnommé « le petit Maurice » (souvenirs des neveux Soulié).

Le 14 juin 1940, les troupes de la Wehrmacht entrent dans Paris, vidée des deux tiers de sa population. La ville cesse d’être la capitale du pays et devient le siège du commandement militaire allemand en France. Le 22 juin, l’armistice est signé. Le 10 juillet 1940 le maréchal Pétain, investi des pleins pouvoirs par l’Assemblée nationale, s’octroie le lendemain le titre de « chef de l’Etat français » et lance la « révolution nationale » en rupture avec nombre de principes républicains (confusion des pouvoirs législatifs et exécutifs ; rejet du multipartisme, suppression des syndicats et du droit de grève, antisémitisme d’état…)

En mai 1941, il travaille comme employé de bureau dans un service administratif dépendant du ministère des Finances.
Maurice Cartron est arrêté une première fois le 28 juin 1941 à 21 heures pour avoir tenu des propos « communistes », par des agents en civil du commissariat du quartier Odéon. Il est appréhendé au moment où il sort du café « La Bonbonnière », 97, boulevard Saint-Germain. Selon le rapport des gardiens de la paix, il aurait déclaré : « Je suis communiste. Moi et les jeunes communistes nous ne faisons qu’un. J’ai fait de la propagande et, pour l’instant, je me contente d’entretenir l’ardeur de mes jeunes camarades. Mais attendez, un jour viendra où nous pourrons parler un peu plus haut. Il nous faudra foutre d’abord les flics dans un trou et alors, là, nous ferons notre révolution à nous ». Fouillé, il n’est trouvé porteur d’aucun document et la perquisition effectuée à son domicile est infructueuse. S’il reconnaît avoir dit être communiste, il nie avoir tenu des propos injurieux envers la police.
Déféré devant le procureur de la Seine pour « propagande communiste et outrage », il est retenu à la Maison d’arrêt de la Santé en attente de jugement. Maurice Cartron comparaît devant la 12ème chambre du Tribunal correctionnel de la Seine pour « propagande communiste et outrage ».
Il est condamné à une peine de 8 mois de prison le 8 juillet 1941. Il fait appel de sa condamnation et il est libéré le 20 juillet 1941. L’appel est jugé le 24 octobre et la cour le relaxe, le condamnant aux dépens.
À partir du 8 septembre 1941, il retrouve un emploi de mécanicien-dentiste au 38, ter rue Pottier, Le Vésinet ou Le Chesnay (Seine-et-Oise),

Maurice Cartron est arrêté à nouveau le 28 avril 1942. Il est arrêté à son domicile, comme otage, lors d’une rafle concernant tout le département de la Seine et visant des militants du Parti communiste clandestin ou considérés comme tels. Lire dans le site La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942). Suivant cette politique des otages, les autorités d’occupation ordonnent l’exécution d’otages déjà internés et le 28 juin, arrêtent 387 militants (avec le concours de la police parisienne), dont la plupart avaient déjà été arrêtés une première fois par la police française pour « activité communiste » depuis l’interdiction du Parti communiste (le 26 septembre 1939) et libérés à l’expiration de leur peine. Les autres sont connus ou suspectés par les services de Police. Il s’agit de représailles ordonnées à la suite d’une série d’attentats à Paris (le 20 avril un soldat allemand de première classe est abattu au métro Molitor, deux soldats allemands dans un autobus parisien, le 22 avril un militaire allemand est blessé à Malakoff). Lire le témoignage de Claude Souef : La rafle des communistes du 28 avril 1942 à Paris. Les hommes arrêtés sont rapidement conduits au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Oise), administré et gardé par la Wehrmacht (le Frontstalag 122).

Maurice Cartron est interné au camp allemand de Compiègne (Frontstalag 122) le même jour.
Depuis ce camp administré par la Wehrmacht, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».

Depuis le camp de Compiègne, Maurice Cartron est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942.

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante  « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité. Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau.

Photo d’appel à témoignage, 2013

Grâce aux recherches de M. Gardette (1) on connait désormais son  numéro d’immatriculation à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942.
Les recherches de monsieur Gardette ont confirmé mon hypothèse que le numéro «45337» était compatible avec la description faite par l’épouse de Maurice Cartron et correspondait également à l’ordre alphabétique d’une des quatre sous-listes  du convoi que j’avais reconstituée.

La photo d’immatriculation (3) à Auschwitz a été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz.  Lire dans le site le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale ».

Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.
Selon le témoignage de Maurice Claus de Nancy, il est très gravement malade du typhus en juillet.

Dessin de Franz Reisz, 1946

Maurice Cartron meurt à Auschwitz le 18 septembre 1942 d’après le certificat de décès établi au camp d’Auschwitz (in Death Books from Auschwitz Tome 2 page 158 et le site internet © Mémorial et Musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau) où il est mentionné avec ses dates et lieux de naissance et de décès, et avec l’indication « Katolisch » (catholique).
Il convient de souligner que cent quarante-huit «45000» ont été déclarés décédés à l’état civil d’Auschwitz les 18 et 19 septembre 1942, ainsi qu’un nombre important d’autres détenus du camp enregistrés à ces mêmes dates.
D’après les témoignages des rescapés, ils ont tous été gazés à la suite d’une vaste sélection interne des inaptes au travail, opérée dans les blocks d’infirmerie. Lire dans le site : Des causes de décès fictives.

Un arrêté ministériel du 12 juillet 2007 paru au Journal Officiel du 27 août 2007 porte apposition de la mention «Mort en
déportation
» sur ses actes et jugements déclaratifs de décès, en reprenant la date de décès de l’état civil d’Auschwitz.

    • Note 1 : Un habitant de Blihac (Corrèze), M. Marie-Louis Gardette âgé de 81 ans, que je remercie vivement, s’est fait un devoir de mémoire d’écrire un article sur les « morts pour la France » 1939-1945 de sa commune. Pour cette petite commune de 200 habitants 4 noms figurent sur le monument aux morts. Aucun d’entre eux n’était pourtant originaire du village. Après de nombreuses recherches, il a découvert que Maurice Cartron, sans famille fut confié à l’Assistance publique, et adopté par Monsieur et Madame Delpech. Madame Delpech née Soulie Julia était native de Bilhac, un village de Corrèze. Les neveux de Madame Delpech, Isabelle, André et Marc Soulié, lui ont donné l’autorisation de me communiquer cette photo pour publication. M. Gardette a été particulièrement sensible à la similitude du regard sur les deux photos.
    • Note 2 :
      le 5, rue Garancière

      cette adresse est aujourd’hui celle de l’UFR d’odontologie, rattachée à l’Université Paris VII, Paris Diderot.

  • Note 3 : 522 photos d’immatriculation des « 45000 » à Auschwitz ont été retrouvées. A la Libération elles ont été conservées dans les archives du musée d’Auschwitz. Des tirages de ces photos ont été remis à André Montagne, alors vice-président de l’Amicale d’Auschwitz, qui me les a confiés.

Sources

  • Fichier national du Bureau des archives des victimes des conflits contemporains
    (BAVCC), Ministère de la Défense, Caen. Fiche individuelle consultée en octobre 1993.
  • Archives départementales de Paris, Tribunal correctionnel de la Seine.
  • Death Books from Auschwitz (registres des morts d’Auschwitz), Musée d’Étatd’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres (incomplets) des certificats de décès établis au camp d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
  • Photo d’immatriculation à Auschwitz : Musée d’état Auschwitz-Birkenau /©collection André Montagne.
  • ©Dessin de Franz Reisz, in « Témoignages sur Auschwitz », ouvrage édité par l’Amicale des déportés d’Auschwitz (1946).
  • Correspondance avec M. Gardette (2016 et 2017)
  • Archives de la Préfecture de police de Paris, Le Lilas.
  • Témoignage de Dominique Labrunie.

Notice biographique mise à jour en 2010, 2013, 2016, 2017, et 2021 à partir d’une biographie rédigée en janvier 2001 pour l’exposition organisée par l’association « Mémoire Vive » à la mairie du 20ème arrondissement, par Claudine Cardon-Hamet (docteur en Histoire, auteur des ouvrages :Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 »,éditions Autrement, Paris 2005) et de Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé), qui reproduit ma thèse de doctorat (1995). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce site) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour compléter ou corriger cette notice, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com 

Un Commentaire

  1. Ma grand-mère Joséphine dite Finou était un des enfants SOULIE de BILHAC, famille nombreuse unie autour de leurs parents le POUPA et LOUMA – mon arrière-grand-mère maternelle dont je garde un souvenir précis étant née en 1953. Le POUPA était connu pour sa droiture et semblait peu apprécier Eglise, Armée et Noblesse qu'il rendait responsables de la Grande Guerre… déclarant à leurs représentants que sa noblesse valait bien la leur…Ce courage était aussi celui de Tonton Jean qui,égoutier de métier à Paris, puis ancien combattant de Verdun avait l'habitude de dire que la moindre des atrocités vécues était celle de boire de l'eau de pluie dans les trous d'obus allemands en la mélangeant avec de l'alcool a 90° – cadavres obligent – et dénonçait comme fauteurs de troubles les "200 familles" françaises et leur indéfectible allié, le "Mur International de l'Argent", responsables de la saignée des campagnes et des ouvriers. Avec Tata Julia, son épouse, une femme d'une gentillesse extraordinaire,ils ont élevé dans leur loge de la rue Garancière le "Petit Maurice" qui a très bien connu ma mère Julia Olida dite Renée, étant tous deux du même âge. Elle et ma grand mère, communiste convaincue, travaillaient comme infirmières des Hôpitaux de Paris.
    La disparition du Petit Maurice a profondément marqué les SOULIE qui ont transporté sa mémoire à BILHAC, berceau de la famille.
    Je garde d’eux tous un souvenir ému, et salue tous ceux qui,comme le Petit Maurice, dans une nuit sans fin, n'ont eu d'autre arme que le courage et l'amour de ce qui est vrai.
    Merci pour votre blog;
    Dominique Labrunie le 6 février 20018

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