Matricule « 45.392 » à Auschwitz

Gilbert Conrairie © DR
Le 8 juillet 1942 à Auschwitz
Gilbert Conrairie : en 1913 à Paris (14ème), où il habite ; communiste ; engagé dans les Brigades internationales (capitaine) ; démonstrateur d’industrie ; arrêté le 12 février 1942 ; prison de la Santé, interné aux camps de Voves et Compiègne ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz où il meurt.

Gilbert Conrairie est né le 2 avril 1913 au 29, rue Boulard à Paris (14ème). Ses parents habitent Malakoff au 6, rue Emile Zola. Il habite 22, villa des Camélias à Paris (14ème) au moment de son arrestation.

La majorité des informations concernant sa vie, activités militantes et engagement  en Espagne républicaine sont issues de la notice biographique parue dans le Maitron (notice de Daniel Grason).
Elles figurent en rouge foncé dans cette notice biographique.
Pour conserver le choix du temps concernant les notices biographiques des « 45000 », j’ai mis les textes du Maitron au présent de l’indicatif.

Gilbert Conrairie est le fils de Blanche, Alice Billot, 25 ans, couturière et d’Emile Conrairie 29 ans, plombier, son époux.  Il est déclaré Pupille de la Nation le 17 avril 1919 (son père est mort au combat le 5 septembre 1915 à Samponis près de Vitry-le-François).  Gilbert Conrairie est ajusteur de formation. Il effectue cinq ans de service militaire dans un régiment d’infanterie (au 5ème Régiment d’Infanterie, caserné à Courbevoie, caserne Charas), il est nommé sergent (le service militaire étant ramené à un an en 1928, il est donc vraisemblable qu’il se soit engagé à 18 ans). Gilbert Conrairie adhère à la Jeunesse communiste de France (JCF) en 1933.

Manifestation des JC le 12 février 1934

Il manifeste contre les ligues factieuses le 6 février 1934, il est arrêté et retenu 48 heures au poste de police.
Il adhère au Parti communiste en 1935 et au syndicat CGT des techniciens. Il lit l’Humanité, des journaux édités par le Parti communiste et des brochures, suit des cours de marxisme avec la Jeunesse communiste. Gilbert Conrairie était en osmose avec les orientations du Front populaire. Avec le chœur de la Chorale Populaire de Paris, il interprète plusieurs chansons dont La chanson des komsomols de Chostakovitch, Auprès de ma blonde, dans le film de Jean Renoir, La vie est à nous, une commande du PCF.

Militant antifasciste convaincu, Gilbert Conrairie décide de partir combattre pour défendre l’Espagne du Front populaire élu, contre les troupes de la rébellion franquiste. Avant son départ pour l’Espagne il habite 4, rue Émile-Zola, à Malakoff (Seine / Hauts-de-Seine).

Brigadistes en Espagne (montage)

Gilbert Conrairie arrive en Espagne le 12 novembre 1936. Il est incorporé dans différentes Brigades internationales, la XIIème Brigade Garibaldi, la XIIIème Dombrowski et la XIVème La Marseillaise. Il devient chef de section, chef de pièce, lieutenant armurier, et capitaine en février 1938 avec la XIVème Brigade. Il passe vingt-et-un mois au front, de novembre 1936 à décembre 1937 et de mars 1938 à avril. Il est blessé à trois reprises : décembre 1936, avril 1937, avril 1938. Gazé lors des combats de la cité universitaire, prend des éclats de mitraille dans les bras et à la poitrine, a les deux jambes fracturées. Ses blessures nécessitèrent deux mois d’hospitalisation, il apprend l’espagnol. Il combat à Boadilla del Monte, Algora, Casa del Campo, Arganda, Guadalajara, Fuentes-de-Ebro, sur l’Ebre, à Villanueva de la Cañada, Las Rozas, Hirata de Tajina. Il part deux mois à compter du 28 mai 1938, revient et participe aux combats.

Il approuve, dans sa biographie du 7 novembre 1938, la politique rassembleuse du Front populaire en Espagne : « Elle permet de réunir sur une même idée, sur une même lutte des gens d’opinions différentes […] et « l’union des ouvriers pour la défense de l’Espagne républicaine ». Les Brigades internationales étaient la référence tant militaire que politique, elles démontraient « au monde entier de quoi étaient capables les ouvriers, leur organisation militaire » elles avaient permis « aux camarades Espagnols de former leur armée sur le mode » actuel. L’organisation politique au sein des Brigades permettait « d’éviter les abus que pouvaient couvrir certains chefs militaires ». Puni et dégradé en août 1937 pour une « escapade », muté dans un autre bataillon, il n’admettait pas la sanction, plus d’un an après : « Nous étions deux et je fus le seul puni aussi sévèrement ». La direction des Brigades ne lui tint pas rigueur de cet écart, et il est de nouveau nommé lieutenant, puis capitaine. André
Marty dans un rapport du 14 mars 1938, l’appréciait ainsi : « Très bon officier tant militaire que  politique. A été responsable du Parti au sein du bataillon, a développé une grande activité. A fait des conférences militaires, aux officiers, commissaires, sous-officiers du bataillon. Organisait le soir, lorsque nous étions à l’arrière des soirées récréatives, qui permettaient de tenir très haut le moral des hommes, toujours volontaire, très intelligent ». Le
rapatriement de Gilbert Conrairie en France a en novembre 1938.  A son retour d’Espagne, il travaille à son compte comme démonstrateur d’industrie, son bureau est installé 18, rue Dauphine, à Paris VIème arrondissement.
Sans connaissance actuelle de sa fiche matricule militaire, on ignore s’il est mobilisé à la déclaration de guerre en 1939. Il est possible qu’il ait été réformé à cause de ses trois blessures reçues en Espagne et des séquelles dues aux gaz de combat.

Le 14 juin 1940, les troupes de la Wehrmacht entrent dans Paris, vidée des deux tiers de sa population. La ville cesse d’être la capitale du pays et devient le siège du commandement militaire allemand en France. Le 22 juin, l’armistice est signé. Le 10 juillet 1940 le maréchal Pétain, investi des pleins pouvoirs par l’Assemblée nationale, s’octroie le lendemain le titre de « chef de l’Etat français » et lance la « révolution nationale » en rupture avec nombre de principes républicains (confusion des pouvoirs législatifs et exécutifs ; rejet du multipartisme, suppression des syndicats et du droit de grève, antisémitisme d’état…).

Gilbert Conrairie épouse Jacqueline Roberty le 26 juillet 1941 à Paris 14ème. Il l’a connue le 1er mai 1941. Un garçon naîtra de cette union, Daniel, qui naît le 16 avril 1942, alors que son père est déjà arrêté. Il apprendra la nouvelle au camp de Voves.

Sur les listes des RG recensant les brigadistes parisiens

On sait qu’il est connu comme ancien brigadiste par les services de police dès son retour en France. A l’hiver 1941, lorsque la police de Vichy décide d’intensifier sa lutte contre l’appareil communiste clandestin, les anciens des Brigades internationales sont ciblés.

Le 23 décembre 1941 les commissariats concernés ont reçu des instructions précises de la direction des Renseignements généraux concernant leur
arrestation avec le nom et adresse du brigadiste à interpeller, le secteur du commissariat et l’inspecteur responsable

Circulaire ordonnant les arrestations des anciens brigadistes

de l’arrestation (C.f. document ci-contre). Gilbert Conrairie n’est pas arrêté le 24 décembre, jour de la rafle parisienne, par hommes du commissariat du quartier Plaisance, qui ne l’ont sans doute pas trouvé à son adresse. Mais il est arrêté le 12 février 1942.

Son internement administratif est prononcé. Il est d’abord détenu au Dépôt de la Préfecture de police de Paris, puis à la Santé. Voltaire Cossart, lui aussi ancien brigadiste arrêté le 22 février, l’y rejoint.

Le 16 avril 1942, à 5 h 50, un groupe de 60 militants « détenus par les Renseignements généraux », dont Gilbert Conrairie et Voltaire Cossart, sont transférés de la permanence du dépôt au camp de Voves (Eure-et-Loir), convoyés par les gendarmes de la 61ème brigade. Ce camp (Frontstalag 202 en 1940 et 1941) était devenu le 5 janvier 1942 le « Centre de séjour surveillé » n° 15. lire dans le site : Le camp de Voves. 

Au camp de Voves, Gilbert Conrairie reçoit le n° 63 (dossier 411.742). Il y apprend la naissance de son fils. Au camp, il fait fonction de coiffeur, comme à la Santé.

Transfert à Voves
Le camp de Voves in VRID

Dans deux courriers en date des 6 et 9 mai 1942, le chef de la Verwaltungsgruppe de la Feldkommandantur d’Orléans envoie au Préfet de Chartres deux listes d’internés communistes du camp de Voves à transférer au camp d’internement de Compiègne à la demande du commandement militaire en France.  Gilbert Conrairie figure sur la première liste.
Sur les deux listes d’un total de cent neuf internés, 87 d’entre eux seront déportés à Auschwitz.
Le directeur du camp a fait supprimer toutes les permissions de visite « afin d’éviter que les familles assistent au prélèvement des 81 communistes pris en charge par l’armée d’occupation ». La prise en charge par les gendarmes allemands s’est effectuée le 10 mai 1942 à 10 h 30 à la gare de Voves. Il poursuit : « Cette ponction a produit chez les internés présents un gros effet moral, ces derniers ne cachent pas que tôt ou tard ce sera leur tour. Toutefois il est à remarquer qu’ils conservent une énergie et une conviction extraordinaire en ce sens que demain la victoire sera pour eux ». Il indique que « ceux qui restèrent se mirent à chanter la «Marseillaise» et la reprirent à trois reprises ». Le directeur du camp a fait supprimer auparavant toutes les permissions de visite « afin d’éviter que les familles assistent au prélèvement des 81 communistes pris en charge par l’armée d’occupation ».

Au camp allemand de Royallieu à Compiègne (le Frontstalag 122), il est affecté dans la même chambrée que René Musset, doyen honoraire de la Faculté de Caen, les frères Lucien et René Colin, Emmanuel Desbiot, Maurice Mondhard et quatre autres Caennais. Gilbert Conrairie est responsable
de la répartition de la nourriture dans la chambrée.
Depuis ce camp administré par la Wehrmacht, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».

Depuis le camp de Compiègne, Gilbert

Conrairie est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942.

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante  « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité. Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau.

Gilbert Conrairie est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro «45392» selon la liste par matricules du convoi établie en 1974 par les historiens polonais du Musée d’Etat d’Auschwitz.

Il est immatriculé sous le nom de « Conraivic », avec sa vraie date de naissance et on le trouve dans les listes des historiens polonais du Musée d’Auschwitz sous le nom de « Courairie ».

Sa photo d’immatriculation (2) à Auschwitz a été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz.

Lire dans le site le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale ».  Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.
On ignore dans quel camp il est affecté à cette date, ni sa date de décès, sans doute à cause de l’erreur
de nom à l’immatriculation.
On sait seulement qu’il figure sur le registre de l’infirmerie d’Auschwitz sous le nom de « Couvaivic » (avec sa vraie date de naissance) avec seulement 1942 comme date d’entrée, et que son décès est intervenu après le 27 septembre 1942 (plusieurs listes journalières existent jusqu’à ce jour depuis l’arrivée du convoi).
Le jugement déclaratif de décès de l’état civil français (23 mars 1948) indiquait « mort à Compiègne le 6 juillet 1942 ». Par un arrêté ministériel du 25 octobre 2012 paru au Journal Officiel du 2 décembre 2012 portant apposition de la mention «Mort en déportation» sur ses actes et jugements déclaratifs de décès, cette date de décès a été corrigée en « décédé le 11 juillet 1942 à Auschwitz », soient les 5 jours prévus par les textes en cas d’incertitude quant à la date réelle de décès à Auschwitz.
Il est déclaré « Mort pour la France » le 15 juin 1961 et homologué « Déporté politique ».

  • Note 1: 522 photos d’immatriculation des « 45000 » à Auschwitz ont été retrouvées parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation du camp d’Auschwitz. A la Libération elles ont été conservées dans les archives du musée d’Auschwitz. Des tirages de ces photos ont été remis à André Montagne, alors vice-président de l’Amicale d’Auschwitz, qui me les a confiés.

Sources

  • Fichier national de la Division des Archives des Victimes des Conflits Contemporains (DAVCC ex BAVCC), Ministère de la Défense, Caen. Fiche individuelle consultée en octobre 1993.
  • Acte de décès : état civil de la mairie du 14ème
  • Le Maitron, Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, Claude Pennetier (dir), éditions de l’Atelier, CD-Rom édition 1997. Edition informatique 2014, notice Daniel Grason.
  • BDIC / Archives du Komintern, Fonds des Brigades Internationales (RGASPI), Nanterre, remerciements à Anne-Marie Pavillard.
  • Stéphane Fourmas, Le centre de séjour surveillé de Voves (Eure-et-Loir) janvier 1942 – mai 1944, mémoire de maîtrise, Paris-I (Panthéon-Sorbonne), 1998-1999.
  • Dossiers concernant le camp d’internement de Voves. Personnes internées par décision des préfets autres que le préfet d’Eure-et-Loir, dans l’ordre alphabétique : Cor-Del, 1942-1944. enregistrements sélectionnés par les Archives départementales de l’Eure-et-Loir ; Record Group :  RG-43.108M ; Fichier:  ad28_106w37_0862.
  • Archives de la Préfecture de police, cartons occupation allemande, Carnet BA 1837 et BA 2447.
  • © Le CCS de Voves. Archives départementales d’Eure-et-Loir.
  • Montage photo du camp de Compiègne à partir des documents du Mémorial © Pierre Cardon
  • Photo d’immatriculation à Auschwitz : Musée d’état Auschwitz-Birkenau /© collection André Montagne.
  • Liste (incomplète) par matricule du convoi du 6 juillet 1942 établie en 1974 par les historiens du Musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau (Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (Ministère de la Défense, Caen) indiquant généralement la date de décès au camp.
  • Liste des détenus ayant été soignés à l’infirmerie d’Auschwitz (BAVCC. Ausch 3/T3).
  • © Site Internet Legifrance.

Notice biographique mise à jour en 2010, 2013, 2019 et 2021 à partir d’une notice succincte rédigée en janvier 2001 pour l’exposition organisée par l’association « Mémoire Vive » à la mairie du 20ème arrondissement, par Claudine Cardon-Hamet (docteur en Histoire, auteur des ouvrages :Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Autrement, Paris 2005) et de Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé), qui reproduit ma thèse de doctorat (1995). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce site) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette notice. Pour la compléter ou la corriger, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com 

 

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