Matricule « 45.564 » à Auschwitz 

Raoul Gaillanne en uniforme de pompier
Service de documentation de Gentilly
Raoul Gaillanne : né en 1909 à Saint-Ouen (Seine / Seine-St-Denis), où il est domicilié : ajusteur ; syndiqué CGT ; arrêté le 11 février 1942 ; interné à la Santé, aux camps de Voves et de Compiègne ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz où il meurt le 23 janvier 1943.

Raoul Gaillanne est né le 21 novembre 1909 au domicile de ses parents , 72, rue la Chapelle à Saint-Ouen (Seine / Seine-St-Denis), où il habite au 1 rue Rabelais au moment de son arrestation.
Il est le fils de Marie Amélie Debiais (1889-1969), 20 ans, couturière, originaire de Châtellerault et de Gustave Marie Gaillanne (1884-1946), 25 ans, employé de chemin de fer (4). Ses parents se sont mariés le 27 février 1909. Il a un frère, Lucien (1912-1966), né le 8 mars 1912 à Saint-Ouen.
Le 15 avril 1933, à Saint-Ouen Raoul Gaillanne épouse Marguerite, Anne-Marie Sergeant (1910-2016), née le 7 août 1910 à Paris 15ème.
Il a effectué son service militaire entre 1929 et 1930, vraisemblablement comme pompier, comme en témoigne sa photo en uniforme de parade.

Caisse enregistreuse Sanders NCR

Métallurgiste, il est embauché le 2 décembre 1937 comme ajusteur à l’Usine Sanders, 48-50 rue Benoît Malon à Gentilly (Seine / Val-de-Marne). Cette usine fabrique des caisses enregistreuses, sous licence américaine.

Pancarte de la section syndicale Sanders
Le Populaire 18 nov. 1938

Il participe alors activement aux actions de la section syndicale CGT, particulièrement active (au point d’être citée à deux reprises par le « Populaire » en 1938, au moment des protestations contre les atteintes aux 40 heures et contre les décrets lois Daladier-Reynaud : 6 septembre 1938 et 18 novembre 1938).
Il est vraisemblablement « affecté spécial », comme André Girard, lors de la guerre 1939-1940.

Le 13 juin 1940 l’armée allemande occupe Saint-Denis, puis Saint-Ouen. Le 14 juin, l’armée allemande occupe Drancy et Gagny et entre par la Porte de la Villette dans Paris, vidée des deux tiers de sa population. La ville cesse d’être la capitale du pays et devient le siège du commandement militaire allemand en France. Les troupes allemandes occupent toute la banlieue parisienne les jours suivants.  Le 22 juin, l’armistice est signé. Le 10 juillet 1940 le maréchal Pétain, investi des pleins pouvoirs par l’Assemblée nationale, abolit la République et s’octroie le lendemain le titre de « chef de l’Etat français ». Il lance la « révolution nationale » en rupture avec nombre de principes républicains (confusion des pouvoirs législatifs et exécutifs ; rejet du multipartisme, suppression des syndicats et du droit de grève, antisémitisme d’état…).

Avec l’occupation allemande, l’usine l’usine est devenue filiale d’un groupe franco-allemand (la National Gruppe) et travaille pour l’industrie de guerre allemande. Militant de la CGT clandestine, Raoul Gaillanne est arrêté le 11 février 1942 par des inspecteurs de la Brigade Spéciale des Renseignements généraux, en  même  temps que 12 autres camarades de travail, à la suite d’une grève d’un quart d’heure. Lire dans le site : La grève de l’usine Sanders de Gentilly (9 février 1942).

Le motif inscrit sur sa fiche au DAVCC est « communiste ». Raoul Gaillanne est conduit à la Conciergerie le 12 février, puis « consigné administratif » à la Santé. En témoignent Jean Gauthier et René Aondetto écroué depuis le 11 août 1941 et transféré avec lui à Voves et Compiègne. Tous deux ont vu arriver « les 13 de la Sanders »). Ceux-ci sont « entassés à 95, dans une salle d’environ 15 m2 dont les fenêtres donnent sur la place Dauphine » (lettre de Marceau Baudu du 13 avril 1942).
Maintenu au Dépôt de la Préfecture de Paris pendant plus de deux mois, Raoul Gaillanne est ensuite interné administrativement au « Camp de
séjour surveillé » de Voves (Eure-et-Loir), ouvert le 5 janvier 1942. Lire dans le site : Le camp de Voves.
Le 16  mars 1942,  à  5 h  50,  il fait  partie  d’un groupe  de  60 militants « détenus  par les  Renseignements  généraux »  qui est  transféré  de
la  permanence du Dépôt au camp de Voves (Eure-et-Loir), convoyé par les gendarmes de la 61ème brigade.

Raoul Gaillanne, dossier 411.028 à Voves

Il ne reste dans ce camp que quelques jours.
En effet, dans deux courriers en date des 6 et 9 mai 1942, le  chef de la Verwaltungsgruppe de  la Feldkommandantur d’Orléans envoie au Préfet de Chartres deux listes d’internés communistes du camp  de  Voves « à transférer au camp d’internement de Compiègne » à la demande du Militärbefehlshabers Frankreich, le MBF, commandement militaire en
France. R
aoul Gaillanne figure sur la première liste de 81 noms qui vont être transférés le 10 mai 1942 au camp allemand de  Compiègne. Le directeur du camp a fait supprimer toutes les permissions de visite « afin d’éviter que les familles assistent au prélèvement des 81 communistes  pris en charge par l’armée d’occupation ». La prise en charge par les gendarmes allemands s’est effectuée le 10 mai 1942 à 10 h 30 à la gare de Voves. Il poursuit « Cette ponction a produit chez les internés présents un gros effet moral, ces derniers ne cachent pas que tôt ou tard ce sera leur  tour. Toutefois il  est  à remarquer qu’ils  conservent  une énergie et une conviction extraordinaire en ce sens que demain la victoire sera pour eux ». Il indique également « ceux qui restèrent, se mirent à chanter la «Marseillaise» et la reprirent à trois reprises ».
Sur les deux listes d’un total de cent neuf internés, arrivés au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Frontstalag 122)  les  10 et  22  juin  1942,  87 d’entre eux seront déportés à Auschwitz.
A Compiègne, Raoul Gaillanne reçoit le matricule n° 5738. Il est affecté au bâtiment 5, chambre 13.
Depuis ce camp administré par la Wehrmacht, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages». 

Depuis le camp de Compiègne, Raoul Gaillanne est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942.

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante  « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité. Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau.

Immatriculation à Auschwitz le 8 juillet 1942

Raoul Gaillanne est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro «45564» selon la liste par matricules du convoi établie en 1974 par les historiens polonais du Musée d’Etat d’Auschwitz.
Son matricule sera tatoué sur son avant-bras gauche quelques mois plus tard. Sa photo d’immatriculation (1) à Auschwitz a été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz.

Lire dans le site le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale ».  Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.

Compte-tenu de son métier d’ajusteur, il est ramené à Auschwitz I. Il est affecté au Block 28. Il est désigné le lendemain pour le Kommando Schlosserei (Serrurerie). Selon les archives du Musée d’Etat d’Auschwitz, il entre à « l’hôpital » (Revier) d’Auschwitz (le Block 20). Le 3 février 1943, il
entre à nouveau à « l’hôpital » du camp.
Raoul Gaillanne meurt à Auschwitz le 23 janvier 1943 d’après le certificat de décès établi au camp d’Auschwitz (in Death Books from Auschwitz Tome 2 page 329 et le site internet © Mémorial et Musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau).
Ce certificat porte comme cause du décès « Grippe ». L’historienne polonaise Héléna Kubica explique comment les médecins du camp signaient en
blanc des piles de certificats de décès avec «l’historique médicale et les causes fictives du décès de déportés tués par injection létale de phénol ou
dans les chambres à gaz
». Lire dans le site : Des causes de décès fictives.
Ses camarades rescapés d’Auschwitz, Francis Joly (2) et Maurice Martin ont témoigné de sa mort dans cette période.
Raoul Gaillanne est déclaré « Mort pour la France » et homologué comme « Déporté politique » en 1955.
Un arrêté ministériel du 6 février 1992 paru au Journal Officiel du 27 mars 1992 porte apposition de la mention «Mort en déportation» sur son acte de naissance et jugement déclaratif de décès et reprend la date portée sur le certificat de l’état civil d’Auschwitz.

Le 5 juin 1945, parait un article intitulé : « crimes nazis : les déportés de la Sanders sont morts à Auschwitz » à la une de « la Vie Nouvelle », hebdomadaire du Parti communiste du Canton de Villejuif (Arcueil, Cachan, Chevilly, Gentilly, Fresnes, Le Kremlin-Bicêtre, l’Hay-les-Roses, Rungis, Villejuif) qui parait sur 2 pages à cause des restrictions de papier.

Après la libération le Comité d’épuration de l’usine Sanders est à l’origine d’un procès qui se termine par l’acquittement des deux membres de la direction auteurs de la dénonciation (audience du 10 mai 1946).

Le nom de Raoul Gaillanne figure sur la plaque commémorative apposée par le personnel de la Sanders dans le hall de l’usine Sanders, avant son transfert en 1961 à Massy (elle y devient « La Nationale » sous le sigle N.C.R. « National Cash Register »). Cette plaque figure désormais dans le hall du restaurant d’entreprise, où elle est honorée chaque année.

Plaque rue Benoit Malon

Un monument a été érigé au cimetière par la Municipalité de Gentilly à la mémoire des « Neuf de la Sanders ». Un texte est gravé sur le monument et une stèle a été déposée à sa base par des anciens des Etablissements Sanders.

70 ans après, jour pour jour, un hommage solennel est rendu à ceux de la Sanders le 11 février 2012(3). Manifestation annoncée dans le bulletin municipal et dont un article du Parisien rend
compte : « Georges Abramovici, mort pour la France », « Marcel Baudu, mort pour la France », « René Salé, mort pour la France » (…). Le représentant des anciens combattants égrène l’un après l’autre les noms des ouvriers syndicalistes déportés dans les camps nazis. Samedi, 80 personnes environ ont participé à Gentilly à une cérémonie pour les 70 ans de ceux qu’on a appelé « les résistants de la Sanders » (…).
Après une cérémonie devant le monument aux résistants déportés du cimetière de Gentilly, les familles, les amis et les élus se sont rendus sur l’ancien site de la Sanders, où une plaque a été installée, avant une lecture de texte devant le monument aux morts place Henri-Barbusse (on notera que, par erreur, le nom de Roger Chaize y a été inclus).

  • Note 1 : 524 photos d’immatriculation des « 45.000 » à Auschwitz ont été retrouvées parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation du camp d’Auschwitz. A la Libération elles ont été conservées dans les archives du musée d’Etat d’Auschwitz. Des tirages de ces photos ont été remis par Kazimierz Smolen (ancien détenu dans les bureaux du camp d’Auschwitz, puis directeur du Musée d’Etat d’Auschwitz) à André Montagne, alors vice-président de l’Amicale d’Auschwitz, qui me les a confiés.
  • Note 2 : Citation in « Triangles rouges à Auschwitz », chapitre « Les causes d’arrestations ». Francis Joly, submergé d’amertume pour avoir vainement tenté d’obtenir la condamnation de celui qu’il considère comme responsable de son arrestation, allant de dépression en cure de sommeil, sans travail, désespéré, met fin à 45 ans à des souffrances qu’il ne peut plus maîtriser.
  • Note 3 : A l’initiative de la municipalité, des associations « Mémoire vive des 45.000 et 31.000 », la « Compagnie de la Feuille d’or », « Lire et faire lire » et les élèves de 3ème du collège Rosa Parks de Gentilly.
  • Note 4 :  Gustave Gaillanne est décédé le 30 décembre 1946.

Sources

  • Fichier national de la Division des Archives des Victimes des Conflits Contemporains (DAVCC ex BAVCC), Ministère de la Défense, Caen. Fiche individuelle consultée en octobre 1993.
  • Stéphane Fourmas, Le centre de séjour surveillé de Voves (Eure-et-Loir) janvier 1942 – mai  1944, mémoire de maîtrise, Paris-I (Panthéon-Sorbonne), 1998-1999.
  • Témoignages de René Aondetto et Jean Gauthier (déporté à Sachshausen le 24 janvier 1943, évadé lors de l’évacuation du camp) en date du 30 novembre 1992.
  • Brochures de la Mairie de Gentilly : 16 janv. 1990 / 26 mars 1992 / 9 juillet 1993
  • Liste (incomplète) par matricule du convoi du 6 juillet 1942 établie en 1974 par les historiens du Musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau (Bureau
    des archives des victimes des conflits contemporains (Ministère de la Défense, Caen) indiquant généralement la date de décès au camp.
  • Death Books from Auschwitz(registres des morts d’Auschwitz), Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres (incomplets) des certificats de décès établis au camp d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
  • Photo de Raoul Gaillanne © Mémorial Genweb. Relevé Alain Claudeville.
  • Photographies des 8 de la Sanders communiquées par courrier le 9 juillet 1993 par le service Archives-Documentation de Gentilly. 
  • © Geneanet : arbres généalogiques ascendants de Jacqueline Surée, Janine Fabères et Michel Plucinski.
  • Témoignages de Francis Joly et Maurice Martin, 18 septembre 1945.
  • Photo de la section syndicale Sanders (non datée), in © Bulletin municipal « Vivre à Gentilly », janvier 2012, p.19.
  • Caisse enregistreuse Sanders (© forum).
  • Registres des Morts d’Auschwitz.
  • Archives départementales du Val-de-Marne, Presse locale : « Vie nouvelle » du 2 juin 1945.

Notice biographique rédigée en novembre 2007 (complétée en 2014,  2019, 2020 et 2022) par Claudine Cardon-Hamet (docteur en Histoire, auteur des ouvrages : Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé) et de Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Autrement, Paris 2005) .  Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce site) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette notice biographique. Pour la compléter ou la corriger cette notice biographique, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com 

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