Matricule « 45.641 » à Auschwitz

Raymond Guillard le 8 juillet 1942
Raymond Guillard : né en 1917 à Caen (Calvados) où il habite ; comptable ; membre des Jeunesses communistes ; arrêté en février 1941 ; condamné à 6 mois de prison ; arrêté le 1er mai 1942 comme otage communiste ;  interné à Compiègne ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz où il meurt 

Raymond Guillard est né le 12 mars 1917 au domicile de ses parents au 27, rue Branville à Caen (Calvados) où il habite 74, rue de Falaise au moment de son arrestation.
Il est le fils de Rose, Augustine Boulou, 30 ans, sans profession, née le 28 décembre 1886 à Pleurtuit (Ille-et-Vilaine) et de Prosper, Jean, Marie, Marc Guillard, 30 ans, né le 25 mai1886 à Bourseul (Côtes-du-Nord), employé des Chemins de fer de l’Etat.

Ses parents se sont mariés le 3 septembre 1913. Il a une sœur, Marcelle, née à Trouville-sur-Mer (Calvados) le 11 novembre 1920.
Raymond Guillard est célibataire.
Il est employé comme comptable chez Verger en 1936. A cette date sa sœur est apprentie couturière. Il est handicapé léger (un pied bot), selon sa sœur et André Montagne.

Le 14 juin 1940, l’armée allemande d’occupation entre dans Paris, vidé des deux tiers de sa population. La ville cesse alors d’être la capitale du pays et devient le siège du commandement militaire allemand en France. Le 18 juin 1940, les troupes allemandes arrivant de Falaise occupent la ville de Caen, et toute la Basse Normandie le 19 juin. L’armée allemande occupe Caen le mardi 20 juin 1940. La Feldkommandantur 723 s’installe à l’hôtel Malherbe, place Foch. En août, 8 divisions d’infanterie allemande – qu’il faut nourrir et loger – cantonnent dans la région.

L’Ouest-Eclair 30 janvier 1941

Militant des jeunesses communistes
clandestines, Raymond Guillard subit une première arrestation par la police française le 28 janvier 1941, à son domicile, (en même temps que sept autres militants de la Jeunesse communiste dont André Montagne et Joseph Besnier qui seront déportés avec lui en 1942).

Motif invoqué «reconstitution de ligue dissoute, propagation des mots d’ordre de la IIIe Internationale, détention de tracts et collage de papillons», il est détenu à la prison de Caen en attente de leur procès qui a lieu le 14 mars 1941.
C’est un tribunal français qui les condamne pour infraction aux articles 1 et 3 du décret du 26 septembre 1939 (dissolution du Parti communiste). Son nom et ceux d’André Montagne et Joseph Besnier sont mentionnés dans l’article de l’Ouest-clair
du 30 janvier 1941.

La presse locale fait ses choux gras de leur arrestation
Ouest-Eclair 2/02/1941

Sous le titre : Des militants communistes à l’ombreOuest-Eclair du 2 février 1941 écrit  :  La semaine dernière, un communiqué
officiel apprenait que des tracts communistes avaient été collés en divers endroits de Caen. Deux employés des P. T. T. ayant participé à ce Travail, avaient été licenciés. Pour terminer ce communiqué, on laissait prévoir que ces deux individus auraient à répondre devant la Justice du délit de propagande communiste qui leur est reproché. En effet, ils viennent d’être arrêtés et en compagnie, d’ailleurs, de six autres personnes. Les huit inculpés sont : Marcel Ducrot, 26 ans, employé des P. T. T., rue du Moulin ; Pierre Chardinne, 21 ans,
manipulant-auxiliaire des P. T. T., habitant chez ses parents, rue de l’Oratoire ; André Montagne, 18 ans, aide-électricien, place de
l’Ancienne-Comédie ; Serge Greffet, 18 ans, étudiant, rue Neuve-Saint-Jean ; Pierre Rouxel, 19 ans, étudiant, rue Grasse ; Raymond Guillard, 24 ans, comptable, rue de Falaise ; Joseph Besnier, 20 ans, ouvrier cordonnier, à Mondeville, rue Brière : Roger Bastion, 21 ans, forgeron, rue d’Auge. Bien entendu, ce ne fut qu’à la suite d’une longue et délicate enquête, dirigée par M. Charroy, commissaire central, que ces résultats purent être acquis. Dès le collage des tracts, la police enquêta. Le fait qui lui avait été signalé l’amena à interroger Ducrot et à perquisitionner chez lui. On ne trouva rien, mais les policiers réussirent à lui faire reconnaitre qu’il avait eu en dépôt des tracts communistes. Et ses aveux amenèrent la découverte et l’arrestation de tous les coupables. Ils reconnaissent tous, – à part Bastion qui, d’ailleurs, veut partager la responsabilité des faits – avoir trempé plus ou moins dans cette regrettable affaire. Chez Montagne, on découvrit cinquante et un tracts. Les cent cinquante qui faisaient partie du paquet avaient été distribués aux trois colleurs : Rouxel Louis, Besnier, Guillard. C’est Rouxel qui, sur demande de Greffet, convoquait les deux autres. Munis de leurs papiers à coller, ils s’étaient partagé les différents 
quartiers de la ville. A la suite de leurs aveux, ces huit individus ont été écroués. 

Condamnations du 14 mars 1941. 6 mois de prison  pour Raymond Guillard

Raymond Guillard est condamné à 6 mois de prison, qu’il effectue à la maison d’arrêt de Caen.
Il est libéré le 6 juillet 1941.
Mais il est désormais, comme ses camarades dans les fichiers de la police.
Sa sœur Marcelle épouse Marius Brichet le 17 novembre 1941 à Trouville-sur-Mer.

Sa seconde arrestation se produit dans la nuit du 1er mai 1942, à 0 h 30 (DGSN) : il est arrêté à son domicile par un inspecteur de police, accompagné d’agents et de Feldgendarmen.
Il figure en effet sur la liste de 120 otages « communistes et Juifs » établie par les autorités allemandes. Son arrestation a lieu en représailles au déraillement de deux trains de permissionnaires allemands à Moult-Argences (38 morts et 41 blessés parmi les permissionnaires de la Marine allemande à la suite des sabotages par la Résistance, les 16 et 30 avril 1942, de la voie ferrée Maastricht-Cherbourg où circulaient deux trains militaires allemands. Des dizaines d’arrestations sont effectuées à la demande des occupants.  Lire dans le site : Le double déraillement de Moult-Argences et les otages du Calvados (avril-mai 1942).

Il est emmené de nuit à la Maison centrale de la Maladrerie de Caen (dite également prison de Beaulieu), entassé avec d’autres militants caennais arrêtés le même jour, au sous-sol dans des cellules exiguës.  A la demande des autorités allemandes, Raymond Guillard et ses camarades sont conduits en autocars le 3 mai au «Petit lycée» de Caen occupé par la police allemande, où sont regroupés les otages du Calvados. On leur annonce qu’ils seront fusillés. Par la suite, un sous-officier allemand apprend aux détenus qu’ils ne seront pas fusillés mais déportés. Après interrogatoire, ils sont transportés le 4 mai 1942 en cars et camions à la gare de marchandises de Caen. Le train démarre vers 22 h 30 pour le camp allemand de Royallieu à Compiègne le Frontstalag 122 (témoignage André Montagne). Raymond Guillard y est interné le lendemain soir en vue de sa déportation comme otage.

Depuis ce camp, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».


Depuis le camp de Compiègne, Raymond Guillard
est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante  « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité. Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau.

Raymond Guillard est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro « 45641 ». Sa photo à Auschwitz a été identifiée par André Montagne. Cette photo d’immatriculation (1) à Auschwitz a été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz.

Lire dans le site le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale ».  Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.
Il est affecté à Birkenau au kommando d’épluchage des pommes de terre, en raison de son handicap (il avait un pied-bot).

Raymond Guillard meurt à Birkenau, à une date mal établie. André Montagne l’a rencontré en septembre 1942 écrit :  « à cette période, il était mal en point » écrit-il. Seule certitude, il est mort avant le 18 mars 1943. A cette date on connaît en effet les noms des survivants d’Auschwitz I et des 24 survivants de Birkenau (sur environ 600 hommes), dont 17 reviennent à Auschwitz I. Lucien Saintive n’est pas parmi eux. Une date de décès fictive a été fixée le ministère des ACVG à partir de témoignages de rescapés, afin de donner accès aux titres et pensions aux familles des déportés.
Son nom ne figure pas dans « Les livres des Mort d’Auschwitz » qui comportent des lacunes à partir du 12 novembre 1942. Aucun document des archives SS préservées de la destruction ne permet de connaître la date de son décès.

Plaque commémorative à Caen, esplanade Louvel

Une plaque commémorative a été apposée le 26 août 1987 à la demande de  David Badache et André Montagne, deux des huit rescapés calvadosiens du convoi.
Le nom de Raymond Guillard est inscrit sur la stèle à la mémoire des caennais et calvadosiens arrêtés en mai 1942. Située esplanade Louvel, elle a été apposée à l’initiative de l’association « Mémoire Vive », de la municipalité de Caen et de l’atelier patrimoine du collège d’Evrecy. Elle est honorée chaque année.

André Montagne, un des 8 rescapés caennais et calvadosiens du convoi du 6 juillet 1942 à destination d’Auschwitz a rédigé de nombreux témoignages concernant la mort de ses 72 camarades à l’intention de leurs familles. Il se souvenait de beaucoup d’entre
eux.  Voici ce qu’il écrit de Joseph Besnier(45238) et de Raymond
Guillard
 
(45641) : mes deux camarades. Impliqués comme moi en 1941 dans la même affaire des Jeunesses communistes clandestines et comme moi condamnés à de longs mois de prison. Joseph, le doux,
le gentil cordonnier de Mondeville est décédé le 19 septembre 1942. Il n’avait que 21 ans. Raymond, Caennais, handicapé léger, ne pouvait survivre aux conditions de Birkenau où il est mort à une date imprécisée, sûrement courant octobre 1942. Il avait 25 ans
.
Son père (27 juillet 1945) et sa sœur (6 janvier 1946) ont répondu au courrier qu’André Montagne leur avait envoyé pour leur annoncer la mort de son fils et frère. André Montagne m’a confié ces lettres, que je tiens à disposition de la famille.

Sources

  • LA 10562 / LA 14483 / LA 15760 (arrestations Calvados / ministère de l’Intérieur).
  • Fiche FNDIRP établie par son père : N° 8145.
  • Questionnaire rempli par sa sœur, Madame Marcelle Brichet (17 octobre 87)
  • Une lettre bouleversante de sa sœur à André Montagne (24-7-45).
  • Lettre de son père (6 janvier 46). Très amer, il évoque la situation politique, écrivant « les ennemis de classe relèvent la
    tête », ce qui lui rend encore plus douloureux le sacrifice de son fils.
  • Listes – incomplètes – du convoi établies par la FNDIRP après la guerre (archives de la F.N.D.I.R.P).
  • Fichier national du Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (BACC), Ministère de la Défense, Caen.
  • Articles d’Ouest-Eclair in sgmcaen.free.fr/resistance/guillard-raymond.htm

Notice biographique rédigée en janvier 2001 (complétée en 2017 et 2021) par Claudine Cardon-Hamet (docteur en Histoire, auteur des ouvrages : « Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 et de « Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45.000 » , éditions Autrement, Paris 2005, à l’occasion de l’exposition organisée par des enseignants et élèves du collège Paul Verlaine d’Evrecy, le lycée Malherbe
de Caen et l’association « Mémoire Vive ». Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com

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