» Ils vous ont fait souffrir les Russes ? « 

Depuis le camp de Leitmeritz, libéré par les soviétiques et la résistance Tchèque, René Aondetto est soigné à Theresienstadt (Terezin) par l'Armée rouge. Il est dans une salle avec des polonais «j’étais dans un état de très grand épuisement, il ne me restait que la peau et les os, j’entendais continuellement des bourdonnements, j’avais la dysenterie et j’étais couvert de plaies». Il est transféré en ambulance à Meerane (Saxe) et rapatrié par avion le 22 juin 1945. Descendu au Bourget sur un brancard, il est hospitalisé Salle Montyon à la Salpêtrière (lit N° 40). 

Dans ce courrier qu’il m’adressait le 18 novembre 1987, René Aondetto évoque les  difficultés qu’il a rencontrées pour l’attribution de la carte de Déporté Résistant, parce que les critères d’attribution ministériels refusent aux communistes d’avoir été résistants avant l’entrée de
l’Union soviétique en guerre (la fameuse « relation de cause à effet » qui prend en compte la logique entre des actes de résistance et l’arrestation). Il tient également à ce que je comprenne combien les questions et réflexions qu’il entend sur son lit d’hôpital à La Salpétrière, l’ont profondément choqué. Puis il évoque son voyage en train vers Menton et le centre de convalescence.

Claudine Cardon-Hamet

« (…) Si je t’envoie 14 photocopies concernant ce problème de l’attribution du titre de Déporté Résistant par un « 45.000 » réchappé, dont les motifs de son arrestation n’étaient pas anodins, et les preuves « de cause à effet » étant au greffe du Tribunal de la Seine, c’est pour que tu réalises bien le comportement invraisemblable de nos gouvernants dès l’après-guerre. D’autre part le statut des Déportés de la Résistance ne fut promulgué que le 6 août 1948 – qui dit dans son Art. 18 que « toutes dispositions antérieures contraires étaient abrogées ». Je ne veux pas m’éterniser sur ce sujet.

Ce qui m’importe est qu’en ta qualité d’historienne tu saches ce que je pouvais ressentir sur mon lit d’hôpital, à Paris, fin Juin 1945, lorsque des visiteurs passant devant ce lit 40, en tête de file d’une rangée de lits, s’arrêtaient parce qu’impressionnés par mon aspect, s’approchaient de la tête de lit et me posaient des questions comme celles-ci :  » Où étiez vous déporté ?  » Je les entendais bien, mais ma voix était tellement faible qu’ils étaient obligés de se pencher vers moi pour entendre mes réponses.

Et plusieurs fois cette question me fut posée : « Ils vous ont fait souffrir les Russes ?  » et qui m’atteignaient au plus profond de ce qui restait de mon être : la tête.
J’étais quasiment assommé, éprouvant un grand ressentiment et ne réalisant pas qu’une telle question fût possible. Étions-nous en Juin 1945 ou encore en Août 1939 ?
C’était terrible. J’allais en entendre bien d’autres et voir des choses étranges dans cette grande salle de plus de cent lits.
La dysenterie enrayée quelques jours après le 14 Juillet 1945, grâce à un médicament venant de Suisse, me précisa le Dr ! Je n’avais qu’une hâte : quitter cette salle d’hôpital.
La jeune femme du C.O.S.O.R. qui s’occupait de moi et qui allait partir en vacances se préoccupa aussitôt de satisfaire à mon désir et c’est ainsi qu’il fût décidé de m’envoyer à Menton (06).
Le droit au wagon-lit pour les déportés venait d’être supprimé et cette jeune femme réussit à obtenir un droit à une banquette complète dans une voiture ordinaire pour ce transport, le Chef de train devant y pourvoir.
Mais à cette époque il n’y avait qu’un train par jour pour Menton, et il y avait foule.  Installé allongé sur cette banquette par le chef de train, les voyageurs allaient bientôt s’entasser dans le couloir et regardaient cette situation étonnante, incompréhensible pour eux. Les voix s’enflaient et je me demandais comment cela allait finir. Soudain il y eut de la bousculade dans le couloir et je vis apparaitre un gendarme qui traînait un prisonnier enchainé également à un autre gendarme ! Ils ouvrirent la porte, me déplacèrent sans explication ni ménagement et tous trois prirent place. A partir de ce moment ce
fût le silence dans le couloir !

Le voyage dura 27 heures. A Menton il fallut me porter au Centre de repos qui n’était pas loin de la gare – Remis après une semaine de cette mésaventure pénible dans ce pays si merveilleux, après les prisons, les camps, je me trouvais dans un état euphorique et je me mis en tête de redevenir tel que j’étais avant.
Le 31 octobre 1945 le Ministère fit fermer ce centre de repos et je devais me rendre dans la Drôme. Un camarade de mon service militaire de 1932 m’invitant chez lui à Toulon, je fis une halte…
Ici je dois sauter à 1948 : Entre temps j’étais remonté à Paris, « chez moi », en décembre 1945 mais la vie n’y était plus possible … Je manquais d’air et le couple était rompu…

En 1948 Robert Lambotte et sa femme, Simone Sampaix à l’époque, vinrent au Prieuré de Lamague centre de repos à Toulon, et c’est lui qui me parla de mes droits. Je ne pensais pas a ces questions de pension ou de distinction et c’est ainsi que j’allais commencer mes démarches. Il était trop tard pour la Médaille de la Résistance … Celle qui m’aurait le plus honoré – (j’étais forclos).
En 1948, Robert Lambotte très dynamique, étant devenu un reporter du journal l’Humanité sur tous les lieux de foyers de guerre à travers
l’Afrique, écrivit à a une dans l’Humanité du 6 Juillet 1982 un article important et le premier sur ce sujet « les 45.000 » (1) Jusqu’alors, seul le « Patriote Résistant » sous la plume de Roger Arnould s’était intéressé au 1er transport important de Politiques en France vers Auschwitz. Robert Lambotte né le 11 Décembre 1921, matricule 45722 est décédé
le 5 Janvier 1984. Je t’adresse ce courrier et reprendrais le questionnaire point par point, mais je crois que nous nous reverrons d’ici là. Christiane se joint à moi pour t’adresser nos meilleures amitiés, ainsi qu’aux tiens ».

Note 1 : En fait André Montagne, le premier, a rédigé un article sur le convoi des « 45.000 », que publie  le quotidien “Le Monde”, le 20 juin 1975.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.