René Deschamps est arrêté le 20 janvier 1941.

 

René Deschamps : né en 1902 à Poitiers (Vienne) ; domicilié à Drancy (Seine / Seine-Saint-Denis); chauffeur de taxi ; conseiller municipal communiste ; arrêté le 20 janvier 1941 ; interné aux maisons centrales de Fontevrault et Clairvaux, aux camps d’Aincourt, de Rouillé et de Compiègne ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz, où il meurt le 19 septembre 1942.
Photocopie de la première page de son récit
L’arrestation.

 » Le 20 janvier à 6 heures 30, j’ai été arrêté à mon domicile par deux inspecteurs de la Police judiciaire. Ils furent d’une correction parfaite, en indiquant qu’ils étaient peinés de faire un tel travail, vu qu’il n’y avait aucun motif qui justifiait mon arrestation. Ma femme et mes enfants en pleurs. Ma femme me prépara ma valise, ma musette avec un casse-croute. Après les avoir embrassé, je fus conduit – avec la voiture qui attendait à la porte – au commissariat de Pantin, où 5 autres collègues de Drancy m’ont rejoints. Il y avait Bricout, Doussaut, Rouannet, Leclan et Herznac.
Là nous fumes fouillés. Couteaux, rasoirs retirés. Après vérification de mon identité, à 11 heures, nous avons été conduits au commissariat du 19è arrondissement, et une heure après environ, nous fumes dirigés vers la caserne des Tourelles. Nouvelle fouille et identité. Apercevons nos fiches d’inculpation, soi-disant, ou plutôt d’antécédents : ex conseiller municipal de Drancy etc.… Ensuite parqués dans une pièce froide et humide de 13 h à 19 h. Nous étions 70 qui devions subir le même sort. Je rencontrais quelques camarades, dont 2 chauffeurs de taxi, Vincent de Champigny et Blanc d’Asnières, avec qui nous avons bavardé. Nous avions les pieds glacés. Enfin à 19 heures environ, les autocars de la préfecture arrivent où on nous fait monter, encadrés de gendarmes. Avant de partir, le capitaine d’un ton sec nous prévient que toute tentative d’évasion sera réprimée par les armes, sans sommation.
Nous étions fixés.
D’abord personne n’avait l’intention de s’évader. De là, ils nous ont conduits à la gare des Messageries de la Chapelle, rue Pagol. Notre train nous attendait sur une voie de garage. Notre embarquement assuré par des forces policières considérables. Dans le train, toujours encadrés des mêmes gendarmes, nous attendons. 30 minutes après, un autre convoi d’autocars arrivent. C’étaient d’autres collègues qui venaient nous rejoindre. Nous avons appris par la suite qu’ils venaient de Fontevrault pour être dirigés avec nous. Vers 21 heure, le train s’ébranla et après plusieurs manœuvres nous constatons être sur la ligne de l’Est. Inquiets de cette direction, nous passons Romilly, Troyes et enfin arrivons vers 5 heures à la gare de destination de notre voyage, la gare de Clairvaux. Chacun de nous a compris le lieu qui nous était destiné. Pendant le voyage, nous avons échangé nos impressions et bavardé avec les gendarmes qui nous escortaient. Nous nous sommes aperçus que beaucoup d’entre eux n’étaient pas d’accord avec les mesures prises contre nous. Donc une certaine sympathie se faisait sentir. Nous n’avions plus rien à manger ni à boire, étant partis du matin avec un casse-croute chacun, il ne restait plus rien dans notre compartiment. Un des gendarmes nous a offert du vin de son bidon et nous avons accepté volontiers, et également des cigarettes.

Clairvaux

Arrivés à la gare de Clairvaux à 5 heures du matin, un service d’ordre a été désigné pour garder notre convoi et soi-disant des chiens policiers. Le débarquement n’a commencé qu’à 9 heures 30 au jour. Ceux venant de Fontevrault descendent les premiers par groupe de vingt environ, toujours escortés de gendarmes et policiers et conduits à la voiture cellulaire qui attendait près de la gare. Vingt minutes après la voiture revient chercher un autre groupe de notre wagon.
Nous reconnaissons des collègue de Drancy et aussi des militants connus. Nous attendons notre tour. Il était onze heures quand nous sommes montés en voiture, deux par cellule et d’autres dans le couloir. Je me trouvais avec Herznac, renfermés dans ce petit réduit où on pouvait à peine se bouger. J’essayais de voir le paysage par une petite fente, mais la visibilité était nulle.
7 à 8 minutes plus tard, nous étions dans la cour de la Centrale. Un par un nous descendons de voiture et apercevons un groupe de policiers qui nous suivaient des yeux, munis de nos musettes et valises. Nous sommes introduits dans la salle des greffes, pour y déposer notre argent, montre, stylo et bijoux etc… Après cette opération on nous conduit dans une salle voutée attenant à un quartier où étaient des condamnés de droit commun, où ils commencèrent à demander des cigarettes et mégots. Le mot d’ordre nous avait été donné de refuser. Je fus saisi, ainsi que beaucoup de camarades d’une certaine appréhension, me trouvant pour la première fois dans une prison, et la faim nous tenaillait. Nous nous adressons à des gardiens à ce sujet. Ils nous répondent qu’avant de manger, il fallait passer aux douches. Par groupe de vingt nous y fumes conduits. On nous fait déshabiller dans une pièce près des cabines. Aussitôt rentrés sous la douche, on nous apporte un paquet de linge et le fameux complet de bure. Le linge comprenant une chemise, caleçon, mouchoir et foulard. Aussitôt lavés, nous nous habillons. Rires et protestations jaillirent de tous les coins. Retournant à nos effets pour les reprendre. Rien à faire, sauf les lainages. Nos papiers, tabac furent gardés et le tout enveloppé dans le pardessus et ficelés avec le nom de l’intéressé.
Nous repartons par groupes, accompagnés d’un gardien. Nous traversons les cuisines, qui nous ont parues très propres et d’un style modern. Conduits dans le quartier qui nous était réservé. Là nous rencontrons nos camarades venant de Fontevrault. Nous fumes reçus amicalement par les copains venus de Drancy. Nous étions dans le réfectoire. Nous nous rangeons par table et autant que possible ensembles, les six de Drancy qui avions fait le voyage ensemble. Les tables ressemblent aux tables d’écoliers, mais plus étroites, 30 centimètres environ. Quand nous fument installés, la direction nous fit distribuer une cuillère, une boule de pain noir. Enfin la soupe arriva, ou plutôt eau chaude avec comme légumes quelques morceaux de carottes et choux verts. Une demi gamelle nous fut servie à chacun. Il était près de 16 heures. Avant de commencer, un camarade responsable demanda au chef de prison qui se trouvait là, où étaient passés une dizaine de camarades qui aveint refusé le costume de bure. Il répondit évasivement, indiquant qu’ils seraient parmi nous le soir. Enfin nous absorbons notre soupe en cassant avec nos doigts quelques morceau de pain dedans.  Nous étions sans couteaux, attendant la suite. Mais rien. En effet le repas consistait seulement d’une soupe et pour nous remettre des fatigues du voyage, il nous a été servi exceptionnellement un quart de jus (genre de malt sans sucre). Nous mordions dans notre boule comme des chiens. Nous bavardons avec les anciens de Fontevrault, dont certains sont enfermés de puis 14 mois. Ils étaient confiants et animés d’un moral excellent, cela nous donnait du courage et de l’espoir. Prenons contact avec les gardiens de la Centrale affectés à notre quartier. Ils se rendent compte de la nouvelle « clientèle » que nous sommes et dans l’ensemble leur sympathie se tourne vers nous. Le soir à 5 heure 30 il nous est servi une seconde soupe accompagnée d’un plat de légumes. A ce moment nos camarades séquestrés le matin arrivaient eux aussi, habillés comme nous. Ils avaient été conduits au quartier cellulaire pour avoir refusé le costume.

Les « cages à poules » de Fontevrault, identiques à celles de Clairvaux où il couche le première nuit

A 19 heures, on nous conduit aux dortoirs. Certains ont bien couché dans les dortoirs. Mais une grande partie, dont j’étais du nombre fut conduit dans des cellules grillagées, genre de cachot individuel. Le garde nous renferme dedans. Comme meuble un lit et une espèce de boite en fer pour les besoins. Je fis mon lit, qui était composé d’un matelas, 2 draps et 3 petites couvertures. Il faisait froid. Beaucoup n’ont pu se réchauffer de la nuit. Le lendemain, nous avons protesté de coucher dans ces réduits. Des couvertures supplémentaires nous furent données et le lendemain des dortoirs furent aménagés à cet effet. C’était un peu plus gai, nous étions une trentaine ensemble et assez bien couchés. Réveil à 7 heures.
Descendons au dortoir. Le jus et la boule distribuée à 10 h 10, soupe toujours la même. 17 h 30, soupe et plat de légumes. Haricots rouges. Quelques haricots dans du jus de pommes de terre, fèves et soja, soi-disant venant de Turquie. Le gout ressemble aux vesses et l’odeur est peu agréable. 3 fois la semaine, nous avons une petite tranche de bœuf. Viande cuite et recuite, qui remplace la soupe du soir. Comme boisson de l’eau. Dès les premiers soirs des camarades s’attachent à organiser des cours, élémentaire, complémentaire, de français et langue étrangère. Cela nous fait un passe-temps bien utile. Et également les jeux s’organisent. Une petite cour nous est destinée pour la promenade où se trouvent les cabinets et un robinet d’eau pour nous nettoyer. Deux jours après notre arrivée à la Centrale, on nous donne l’autorisation d’écrire à notre famille et remplir une fiche. Après plusieurs jours d’attente, nous apprenons que les lettres n’étaient pas parties et elles ne sont jamais parties ! Réclamations et protestations laissent la direction indifférente, qui a eu des instructions à notre sujet. Suppression du tabac (différent d’un sujet à la cantine). Nous dépérissons à vue d’œil. La solidarité fut organisée. Les camarades de Fontevrault avaient eux quelques réserves. Tabac et conserves furent mis en commun. Mais c’était peu de choses pour le nombre.
Le 8 février, 18 jours après notre arrestation, nous fumes de nouveau autorisés à écrire des lettres. Enfin celles-ci arrivèrent quand même (10 jours) à nos familles, qui étaient aussi inquiètes. Pour nous, nous avons été 34 jours sans nouvelles. Entre temps, j’ai écrit au Préfet de l’Aube et à la Seine pour protester en indiquant ma situation de famille. Aucune réponse ne me fut faite.

Revendications

Le 1er février, nous acceptons la cantine. Il y a seulement un plat de légumes, de temps en temps un peu de fromage, pas tous les jours. 10 jours après, les légumes furent supprimés comme étant des denrées rationnées. Haricots et pâtes. Le comble au sujet de la cantine était que la direction voulait nous imposer comme comptable un détenu de droit commun. Nous avons été obligés d’accepter par la suite. La direction accepta de discuter avec nous par cas individuel. Alors nous mandations un camarade pour passer toutes les revendications collectives nous intéressant, la nourriture, le courrier, les colis etc. Quelques satisfactions nous furent accordées après un mois d’incarcération.
La possibilité d’écrire une lettre par semaine, les visites, une pièce pour les cours, 2 colis par mois etc. Nous avons également pu avoir un quart de vin par jour à la cantine et la possibilité de nous procurer du tabac, aussi par la cantine et d’écrire nos lettres sur papier libre. Quelques jours après notre arrivée, une petite salle du réfectoire fut aménagée en salon de coiffure, où deux camarades travaillaient sans arrêt. Nos rasoirs nous ayant été retirés, beaucoup d’entre nous ont été 10 jours sans être rasés. Par la suite, nous avons pu le faire nous-même. Celui qui le désirait demandait un rasoir aux coiffeurs. Ces camarades avaient suffisamment de travail avec les cheveux. Par la cantine, nous avons pu obtenir aussi la possibilité d’acheter des cahiers, papiers, encre, plumes et crayons etc, et également du savon à barbe et quelques savonnettes, brosses à dents, etc. Pour le chauffage, seuls les réfectoires et les salles de cours étaient chauffés par des Godins et un par pièce dans les deux salles. Chauffage avec des rondins de bois. Les dortoirs ne sont pas chauffés et très humides. Le 1er mars, la direction, sous le prétexte qu’il n’y avait plus de bois, le chauffage fut supprimé malgré la température encore basse.

Emploi du temps

Comme travail, nous ne faisons absolument rien. Sauf notre lit, le nettoyage service cuisine est accompli par les détenus de droit commun. Trois ou quatre sont affectés à notre quartier. Ces détenus ne sont pas des criminels voleurs, ni criminels non plus. Certains sont condamnés par les Allemands pour une raison ou pour une autre. Une confiance existe et rien n’est touché pour ce qui nous appartient. Entre nous également, aucune disparition de qui que ce soit. Quand l’un a égaré un objet quelconque, il est rapporté à un Responsable, qui l’annonce à l’heure du repas ; pour le remettre à son propriétaire. Notre temps est employé, soit aux cours, aux devoirs. Beaucoup s’emploient à fabriquer de petits bibelots, de menuiserie, avions, bateaux, couverts à salade, cadres, statues, etc. Confectionnés avec comme outils leurs couteaux et quelques petits outils fabriqués par eux. D’autres jouent aux cartes, Manille, Coinchée, Belotte, Jacquets, jeux de dames etc.
Il y a aussi les poëlleux, qui ne quittent pas le feu de la journée et encombrent le passage. Quand il fait beau, nous nous promenons dans la cour. Sa superficie est de 1000 m2 environ. Forme rectangulaire, avec les cabinets et un seul robinet pour 220 hommes à se nettoyer, il y a la queue.

La vie du dortoir

Le soir après la soupe. 7 heures moins le quart, l’ordre nous est donné de rejoindre les dortoirs où nous sommes enfernés à clef. Une sonnette existe en cas d’urgence pour prévenir le service de garde. La lumière est éteine à 21 heures. Elle est rallumée à chaque ronde. Pendant ces deux heures avant de nous coucher, certains jouent aux cartes, bavardent, raccommodent leurs chaussettes, lisent et après poussent de petites chansons et chacun s’endort.
Dans le dortoir, à chaque extrémité, il y a une tinette pour les besoins. Dans les dortoirs, c’est la vie du régiment, des petits lits avec matelas, draps et 4 à 5 couvertures chacun.
Le 4 février, les premières lettres de Fontevrault arrivent et par la suite le courrier s’achemine toujours au ralenti. A partir du 20 février, le courrier et les colis commencent à arriver normalement, avec quelques jours de retard. Nous mangeons nos colis en commun. Rouannet, Haricourt, Doussaut, L…, B…, Herznac et moi-même Nous nous sommes aperçus que L… et B… n’étaient pas logiques à ce sujet, car ils mangeaient leurs victuailles en cachette. Nous les avons laissés de côté.

Guy Moquet. arrêté le 13 octobre 1940 est acquitté le 23 janvier, mais interné administrativement au dépôt, à la Santé, puis à Clairvaux. Le 14 mai, il est transféré à Châteaubriant, où il est fusillé le 22 octobre 1941
Guy Moquet 

Le 27 février arrivée de 60 nouveaux camarades venant de la Santé et de Fresnes, qui avaient fini leurs peines ou étaient acquittés après jugement.  Ils sont venus nous rejoindre. Parmi eux beaucoup de jeunes de moins de 20 ans.
Le plus jeune a 16 ans, c’est le fils à Moquet, député du 17è. C’est un plaisir de le voir. C’est lui qui entraine ses camarades plus âgés que lui.
Tous sont animés d’un moral excellent. Ils ont mauvaise mine, amaigris des souffrances endurées en prison. Nous organisons la solidarité en leur faveur : tabac, conserves, boules de pain leur furent partagés. Cela leur permit de se regonfler un peu. Ils organisent des jeux dans la cour pour se distraire, car ce sont des jeunes.

Visites

Les visites des familles sont accordées le vendredi 28 février. Les premières commencent, elles ont lieu dans de petites cellule du quartier politique près de l’infirmerie. La durée est de 1 heure et demie environ. 25 à 30 femmes viennent chaque vendredi s’entretenir avec leur mari et apportent des vivres. Cela permet d’avoir une liaison avec l’extérieur.

En cas de reproduction partielle ou totale de ce témoignage, prière de citer les coordonnées du site https://deportes-politiques-auschwitz.fr

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