Matricule « 46 204 » à Auschwitz

Raymond Walter, © Archives familiales in Archives départementales de Meurthe et Moselle
Raymond Walter en 1934 ©  Archives départementales de Meurthe et Moselle Per 2851

 

Raymond Walter : né en 1907 à Lunéville (Meurthe-et-Moselle), où il habite jusqu’en 1941, puis domicilié dans l’Oise ; ajusteur ; syndicaliste et communiste ; arrêté le 17 juillet 1941 ; interné à Compiègne ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz, où il meurt le 11 février 1943.

Raymond Walter est né le 7 mai 1907 à Lunéville (Meurthe-et-Moselle), où son père est sellier-garnisseur.
En mars 1941, il habite dans cette commune, puis en juillet 1941 à Gouvieux (Oise), logé au château de Mont Villargenne, ou au château des Fontaines,  au moment de son arrestation (voir citation du Maitron, ci-après).
Il est ajusteur chez Lorraine Dietrich.

Au service militaire, 1927

Conscrit de la classe 1927, il a effectué son service militaire.

« La population est touchée par les effets de la crise économique et sociale de 1929. Le département de Meurthe-et-Moselle est touché par des faillites, des fermetures d’usines, une baisse des productions industrielles et agricoles, une diminution du salaire des fonctionnaires et la hausse du chômage. Il faut attendre 1935 pour que l’activité économique reprenne et que la courbe du chômage s’inverse. 
Faisant face à la mauvaise conjoncture économique du début des années 1930, la société Lorraine Dietrich met en place des mesures de chômage partiel à partir de l’été 1933. En 1934, Raymond Walter, ouvrier ajusteur dans cette entreprise, fait l’objet d’un licenciement économique. Il est alors indemnisé par un organisme de secours. Militant communiste et cégétiste, il prend la tête du comité de chômeurs de Lunéville. Ce comité est particulièrement actif, notamment lors des pointages des chômeurs à la mairie. À la fin de l’année 1934, une délégation de chômeurs est également reçue par le sous-préfet afin d’exprimer leurs revendications« . « Un département face aux épreuves » © Archives départementales de Meurthe et Moselle.

En 1934, Raymond Walter est membre du bureau de l’Union locale CGTU de Lunéville.

« Militant actif du Rayon communiste de sa commune natale« , il est gérant de l’organe régional du Parti communiste « L’Est ouvrier et paysan  » en décembre 1934 , puis il gère  » La Voix de l’Est  » du 30 novembre 1935 jusqu’en 1936. Le directeur suivant est Louis Dupont, jusqu’au 25 août 1939.

Fin juillet 1935 ou début août, il épouse à Lunéville, Hélène-Louise Badina, sans profession.
Elle est née à Lunéville le 29 mars 1910 (elle est décédée le 9 avril 1889). Raymond Walter est alors ajusteur dans cette ville (publication de mariages in l’Est Républicain du 2 août 1935). Le couple a un enfant âgé de 6 ans au moment de l’arrestation de son père.

Raymond Walter est candidat du Parti communiste aux élections cantonales d’octobre 1934 (canton de Lunéville-Sud). Il indique qu’il est  membre du comité de chômeurs (il en est le président).
Réserviste, il est mobilisé à la déclaration de guerre et rentre le 31 mars 1941 à Lunéville. Il habite alors au 19, rue de Lorraine.

Par décision de l’Occupant, la Meurthe-et-Moselle se trouve dans la « zone fermée » ou « zone réservée », destinée au futur « peuplement allemand ».

Fin juin 1940, toute la Meurthe-et-Moselle est occupée : elle est avec la Meuse et les Vosges dans la « zone réservée » allant des Ardennes à la Franche-Comté, destinée au « peuplement allemand ». À l’est de la « ligne du Führer », tracée depuis la Somme jusqu’à la frontière suisse, les autorités nazies envisagent une germanisation des territoires suivant différentes orientations. C’est un autre sort que celui de la Moselle et de l’Alsace, annexées par le Reich, du Nord et du Pas-de-Calais, mis sous la tutelle du commandement militaire allemand de Bruxelles, qui attend les territoires situés le long de cette ligne dite du Nord-Est. En tout ou partie, ces départements, et parmi eux les francs-comtois, font l’objet d’une « zone réservée » des Allemands (« En direct », Université de Franche-Comté). Le 22 juin, l’armistice est signé. Le 10 juillet 1940 Pétain, investi des pleins pouvoirs par l’Assemblée nationale, s’octroie le lendemain le titre de « chef de l’Etat français ». Il lance la « Révolution nationale » en rupture avec nombre de principes républicains (confusion des pouvoirs législatifs et exécutifs ; rejet du multipartisme, suppression des syndicats et du droit de grève, antisémitisme d’état…). L’Alsace Moselle est occupée. Plus de 20 000 Allemands, soit l’équivalent de deux divisions, sont stationnés en permanence en Meurthe-et-Moselle. Le Préfet de Meurthe-et-Moselle collabore sans état d’âme avec les autorités allemandes, il « ne voit aucun inconvénient à donner à la police allemande tous les renseignements sur les communistes, surtout s’ils sont étrangers » (Serge Bonnet in L’homme de fer p.174).

Militant communiste et syndicaliste connu, Raymond Walter fait l’objet d’une surveillance par la police, alors qu’il a pourtant quitté le département de Meurthe-et-Moselle.
« Au printemps 1941, il fit l’objet d’une surveillance alors qu’il se trouvait à Gouvieux dans l’Oise. Le sous-préfet de Lunéville avertit le sous-préfet de Senlis de sa présence et lui demandait de bien vouloir le surveiller. Dans une lettre du 23 mai 1941, il le présentait ainsi « Membre du syndicat unitaire des métaux de Lunéville, il en est devenu le secrétaire en 1934. Militant PC il était le bras droit de Gili Dante (1), ex secrétaire de cellule de Lunéville qui vient d’être déchu de la nationalité française. Propagandiste actif, mobilisé il est rentré le 31 mars 1941 à Lunéville. Quelques jours plus tard il quittait Lunéville pour l‘Oise ». Le sous préfet de Senlis répondit le 13 juin 1941 « Il travaille à l’entreprise TOT Kurtz-Kranz au château de Mont Villargenne à Gouvieux où il est nourri et blanchi. Cette firme allemande a à son service près de 500 ouvriers, il est donc difficile de le surveiller. Il n’est pas domicilié chez Despretz à Gouvieux ». L’allusion à Despretz est doublement intéressante, l’information venait de la sous-préfecture de Lunéville, or Léon Despretz, sous le pseudonyme de Louis, fut par la suite l’un des plus hauts responsables du Front national dans l’Oise. Un rapport des renseignements généraux quelques jours avant donnait une information légèrement différente : « Il est employé à l’entreprise allemande MAUE, il travaille au camp d’aviation de Malassise commune d’Apremont et est hébergé avec un grand nombre d’ouvriers au château des Fontaines à Gouvieux ». (Maitron)

Raymond Walter est arrêté le 16 ou le 17 juillet 1941 à Gouvieux-sur-Oise par la police française en raison de son passé communiste.
Il est remis aux autorités allemandes à leur demande.
Celles-ci l’internent au camp de Royallieu à Compiègne. Il y reçoit le numéro matricule « 1297 », numéro matricule qui correspond à un enregistrement le 16 juillet, pour les hommes arrêtés dans l’Oise.
Depuis ce camp, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».

Depuis le camp de Compiègne, Raymond Walter est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942A six heures du matin, ce 6 juillet, il est conduit sous escorte allemande à la gare de Compiègne avec ses camarades, puis entassé comme eux dans un des wagons de marchandises qui forment son convoi. « Les soldats comptent les hommes par cinquante et les poussent vers les wagons. (…). Les déportés se retrouvent à quarante-cinq, cinquante, soixante ou plus, dans les wagons de marchandises qui, pour avoir servi au transport des troupes, portent encore l’inscription : 40 hommes – 8 chevaux en long. Des wagons sales, au plancher recouvert par deux à trois centimètres de poussière de ciment ou de terre, avec, pour seule ouverture, une petite lucarne grillagée ou bardée de barbelés, près de laquelle les plus souples réussissent à se glisser. Au centre, un gros bidon ayant contenu du carbure dont l’odeur déjà les incommode ». In « Triangles rouges à Auschwitz » prologue, p.11).
Le train s’ébranle à 9 heures trente.

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks, responsables aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le Parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941.
Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942.
Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45 157 » et « 46 326 », d’où le nom de « convoi des 45 000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité.
Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau.

Raymond Walter est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro « 46 204 ». Lors de l’enregistrement, il se déclare « serrurier ».

Sa photo d’immatriculation à Auschwitz n’a pas été retrouvée parmi les 522 que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz.

L’Entrée du camp d’Auschwitz I : sur le fronton on lit Arbeit Macht Frei : « Le travail rend libre » ! En signe de protestation le ferronnier Jan Liwacz, déporté polonais matricule n° 1010, a contrefait le B à l’envers, au péril de sa vie. Les SS ne s’en sont jamais aperçus !

Lire dans le site le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale ».
Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau (Brzezinka), situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.
Si aucun des documents sauvés de la destruction ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz, ne nous permet de dire dans quel Kommando il est affecté, sa profession annoncée et sa date décès laisserait à penser qu’il a été ramené au camp principal, dans un Kommando où il a réussi à survivre un peu plus longtemps que la majorité de ses camarades du convoi. Le Fait que Raymond Montégut le mentionne va dans ce sens. Toutefois, il écrit aussi que de nombreux métallos français sont rejetés des « bons » Kommandos.
Or nous savons par les registres du Revier de Birkenau que le 8 février 1943, il reçoit deux comprimés de “charbon” (Kolbe). dans la chambre (Stube) n°3-4 du Block n° 8, ce qui laisserait penser qu’il a été ramené à Birkenau.

Dessin de Franz Reisz, 1946

Raymond Walter meurt à Auschwitz-Birkenau le 11 février 1943 d’après les registres du camp.
Raymond Montégut lui rend hommage ainsi qu’à d’autres de ses camarades « En écrivant ces lignes, c’est à vous mes chers camarades que je pense (…), Romanès, Walter, Winger et Boyer qui traînèrent jusqu’aux premiers froids leur squelettique carcasses« . Raymond Montégut in « Arbeit macht frei » page 233. Ed. Du Paroi, 1973.
Le titre de « Déporté politique » lui a été attribué en 1955.

  • Note 1 : Dante Gili, né le 19 juillet 1911 à Lunéville est mort en déportation le 19 janvier 1945 à Gusen ; il était «facteur mixte» à la SNCF ; militant cégétiste et communiste de Meurthe-et-Moselle, il fut arrêté le 2 août 1941 pour distribution de tracts et « communisme ».

Sources

  • Listes – incomplètes – du convoi établies par la FNDIRP après la guerre (archives de la F.N.D.I.R.P).
  • Death Books from Auschwitz, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres – incomplets – de l’état civil de la ville d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
  • Fichier national du Bureau de la Division des archives des victimes des conflits contemporains (DAVCC), Ministère de la Défense, Caen (janvier 1992).
  • Liste (incomplète) par matricule du convoi du 6 juillet 1942 établie en 1974 par les historiens du Musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau (Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (Ministère de la Défense, Caen) indiquant généralement la date de décès au camp.
  • Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, Le Maitron, Claude Pennetier (dir), éditions de l’Atelier, CD-Rom. Tome 43, page 339. Edition 2011 note de Jean Pierre Besse.
  • Dessin de Franz Reisz, 1946. Lire la notice :  Franz Reisz Dessins d’Auschwitz
  • © Archives familiales in Archives départementales de Meurthe et Moselle / 2026
Affiche de la conférence du 5 juillet 1997 salle Pablo Picasso à Homécourt
Le Républicain Lorrain 28 juillet 1997

Notice biographique  rédigée en 1997 par Claudine Cardon-Hamet (modifiée avec Pierre Cardon en  2001, 2016, 2018, 2021 et 2026), pour la conférence organisée par la CGT et le PCF de la vallée de l’Orne, à Homécourt le 5 juillet 1997.
Claudine Cardon-Hamet est docteur en Histoire, auteure des ouvrages « Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 » Editions Autrement, 2005 Paris et de «Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000.

Pour compléter ou corriger cette notice biographique, vous pouvez nous faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com

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