Matricule « 45.386 » à Auschwitz

Rescapé

Roger Collignon : né en 1914 au Havre (Seine-Inférieure) ; à Courbevoie (Seine) ; mécanicien-ajusteur en aviation ; communiste ; arrêté le 18 février 1941 et le 28 avril 1942 ; interné à Compiègne ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz, Soznowicz, kommando de Monowitz, Mauthausen, Gusen I et II ; rescapé.

Roger Collignon est né le 26 août 1914 au Havre (Seine-Inférieure / Seine-Maritime). Il est le fils de Lucie Crocq et de Charles Collignon son époux. La photo de gauche a été prise à son retour des camps, celle de droite peu de temps avant son décès.
Il est mécanicien ajusteur. Roger Collignon habite au 16, rue Carle Hebert à Courbevoie (Seine / Hauts-de-Seine) au moment de son arrestation.  Il est mécanicien ajusteur sur les cellules d’avions dans l’entreprise d’aviation de Marcel Bloch (Marcel Dassault), la SNCASO.
En 1936, il y a comme compagnon de travail le père de Liliane Guérin (5), qui dit l’avoir bien connu. Elle se souvient que la future épouse de Roger Collignon collectait du lait pour les enfants espagnols (Liliane Guérin en 1991).
Membre du Parti communiste en 1938, adhérent à la cellule communiste chez Bloch-Aviation / SNCASO), Roger Collignon y exerça aussi des responsabilités syndicales à la CGT.
Roger Collignon effectue son service militaire dans la Marine (matricule 3687) du 15 octobre 1935 au 1er octobre 1936. Il sert sur le croiseur La
Galissonnière.

Le 3 juin 1939, Roger Collignon épouse Madeleine Huet, contrôleuse d’usine à l’entreprise de téléphonie Ericsson. Elle est née le 30 juillet 1907 à Vernon (Eure).
Il est mobilisé le 26 août 1939 et réformé à Cherbourg le 1er novembre 1939.

Le 14 juin 1940, les troupes de la Wehrmacht entrent dans Paris, vidée des deux tiers de sa population. La ville cesse d’être la capitale du pays et devient le siège du commandement militaire allemand en France. Le 22 juin, l’armistice est signé. Toute la banlieue parisienne est occupée les jours suivants. Le 10 juillet 1940 le maréchal Pétain, investi des pleins pouvoirs par l’Assemblée nationale, s’octroie le lendemain le titre de « chef de l’Etat français » et lance la « révolution nationale » en rupture avec nombre de principes républicains (confusion des pouvoirs législatifs et exécutifs ; rejet du multipartisme, suppression des syndicats et du droit de grève, antisémitisme d’état…).<

Roger Collignon est inscrit au chômage à Courbevoie au début de l’année 1941.  On sait par un interrogatoire de police qu’il rencontre des militants en cherchant du travail chez Blériot à Suresnes.
Dans le cadre d’une enquête de la Brigade spéciale des Renseignements généraux (1) sur les activités d’Edmond Savenaud (2), ex-secrétaire de la région Paris-Ouest du Parti communiste, les inspecteurs de la BS mentionnent son nom en établissant que Pierre Demerlé (qui sera déporté
avec lui à Auschwitz) « était responsable de la propagande dans le 1er secteur de Courbevoie et avait pour rôle principal d’approvisionner en matériel aux fins de diffusion de nombreux militants, parmi lesquels se trouveraient les nommés : Jacottet, Bouton, Quercy, Collignon » (17 février 1941,
PV de mise à disposition). Roger Collignon est arrêté le 18 février 1941 par 2 inspecteurs (Le… et Va…) de la Brigade spéciale des renseignements généraux .

Au cours de son interrogatoire, Roger Collignon nie avoir repris une activité politique depuis la dissolution du Parti communiste et refuse de dire qui lui a procuré les deux brochures qu’il reconnait avoir vendues pour 4 francs à un de ses co-inculpés.

PV d’interrogatoire le 18 février 1941

Roger Collignon, Pierre Demerlé, Marius Piteau, Abel Quercy, Marcel Bouton (3) sont inculpés par le commissaire André Cougoule d’infraction aux articles 1 et 3 du décret du 26 septembre 1939 (dissolution du Parti communiste), et conduits au Dépôt, à la
disposition du procureur. <

Il est retenu à la Maison d’arrêt de la Santé. Le 16 mai 1941 il passe en jugement devant la 13èmechambre du tribunal correctionnel de la Seine, en même temps que 8 co-inculpés.
Roger Collignon est quant à lui relaxé faute de preuves suffisantes.
Mais il est est désormais sur les listes de suspects surveillés par la police.
Aussi, lorsque les Allemands ordonnent des représailles à la suite d’une série d’attentats à Paris (le 20 avril 1942 un soldat de première classe est abattu au métro Molitor, deux soldats dans un autobus parisien, le 22 avril un militaire est blessé à Malakoff), Roger Collignon fait partie des 387 militants arrêtés le 28 avril 1942. Ce jour-là une rafle est
effectuée par l’occupant dans tout le département de la Seine. Lire dans le
site  La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942). Suivant cette
politique des otages, les autorités d’occupation ordonnent l’exécution d’otages
déjà internés et arrêtent 387 militants, dont la plupart avaient déjà été arrêtés
une première fois par la police française pour « activité communiste » depuis l’interdiction du Parti communiste (26 septembre 1939) et libérés à l’expiration de leur peine.

Il est remis aux autorités d’occupation à leur demande. Celles-ci l’internent au camp allemand de Royallieu (Frontstalag 122) le même jour à Compiègne, en vue de sa déportation comme otage. Depuis ce camp, il va être déporté à destination d’Auschwitz.

Depuis ce camp administré par la Wehrmacht, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».

Depuis le camp de Compiègne, Roger Collignon est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942.

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante  « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité. Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau.

Il est immatriculé le 8 juillet 1942 à Auschwitz © André Montagne

Le 8 juillet 1982, à Auschwitz il reçoit le numéro matricule « 45386 ». Sa photo d’immatriculation à Auschwitz (4) a été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz.  Lire dans le site le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée
au camp principal, 8 juillet 1942.
et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale »

Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement
la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.

Il travaille à la DAW (kommando de fabrication de caisses destinées à l’armement) et fait partie du groupe de résistance, créé à Auschwitz par des survivants du convoi du 6 juillet 1942 et affilié au « Comité international » puis au Kampfgruppe (l’un des principaux réseaux de résistance du camp). Lire l’article du blog « La Résistance dans les camps nazis« .
Roger Abada a inscrit son nom sur une page de carnet au camp de Dora.

Il est mentionné dans le carnet de Roger Abada

Entre le 14 août 1943 et le 12 décembre 1943, il est en quarantaine au Block 11 avec la quasi totalité des français survivants. Lire l’article du blog « les 45000 au block 11.

Selon Robert Chazine, ancien déporté, il est transféré en mars 1944 à Soznowicz, kommando de Monowitz. Dans ce Kommando il est avec un autre « 45000 », Henri Mathiaud et deux autres déportés français, Henri Badower et Robert Chazine. Celui-ci, qui était dans la même baraque que lui écrit « J’ai toujours regretté que l’éloignement de Paris ne m’ait pas permis de revoir Roger, qui, un peu plus âgé, et surtout plus ancien au camp, m’a fait bénéficier de son expérience et m’a aussi aidé à me former politiquement » (commentaire sur le questionnaire qu’il m’a envoyé le 26 janvier 1991).

Évacués ensembles à Mauthausen en janvier 1945, Robert Chazine le perdit de vue en avril et pense qu’il avait été emmené à Gusen II, kommando de Mauthausen. Lire dans le site, « les itinéraires suivis par les survivants ». 

Ce que confirme la carte de travail du camp de Gusen, conservée au Centre d’Arolsen (Les Archives Arolsen – en anglais International Tracing Service – ITS – est un centre de documentation, d’information et de recherche sur la persécution national-socialiste, le travail forcé et la Shoah siégeant dans la ville de Bad Arolsen (Hesse-Allemagne).

« Il est rentré dans un très mauvais état, témoigne Robert Chazine « il habitait Courbevoie et j’ai été le voir à mon retour« . Le couple Collignon aura deux enfants, Jean-Pierre, né en 1948 et Martine qui naît le 29 décembre 1953.

Roger Collignon est homologué «Déporté politique» en 1955. La carte de « Déporté résistant » lui est refusée (« inadmis« ), malgré l’attestation de Meunier, liquidateur national du « Front national de lutte pour la Libération et l’indépendance de la France » qui écrit :

Roger Collignon au retour des camps

« responsable d’un groupe de résistants chargés de la diffusion de tracts et de journaux patriotiques appelant à la lutte contre l’occupant allemand. Arrêté sur dénonciation de son activité en même temps que plusieurs autres résistants ». 

 

Roger Collignon meurt le 17 septembre 1970 à Senlis (Oise). Il a 56 ans.

  • Note 1:
    Roger Collignon En 1970 à Liancourt © Martine Milon-Collignon

    La création de la  « BS » remonte à la « Drôle de guerre », en mars 1940, sous la 3ème  République
    quand la lutte anti-communiste était d’autant plus à l’ordre du jour que le PCF était interdit. La structure ne fut réactivée pleinement qu’à l’été 1941 pour répondre à l’engagement des communistes dans la lutte armée. En théorie elle était rattachée à la Première section des RG, en charge de la surveillance de l’extrême gauche. Dans les faits, elle était sur un pied d’égalité [avec celle-ci…]. Si toutes les forces de police furent mobilisées peu ou prou dans ce que (le directeur de la police municipale) Hennequin appela une « lutte à mort », c’est la Brigade spéciale des RG qui joua un rôle central (…). En janvier 1942, elle fut même dédoublée, la BS2 étant plus spécialement chargée de la « lutte anti-terroriste ». (Denis Peschanski, « La confrontation radicale. Résistants communistes parisiens vs Brigades spéciales ».

    En mars 1940, André Baillet commissaire principal de police est chargé de créer une Brigade spéciale de répression anti-communiste (BS) en marge des RG. Il adhère aux thèses du gouvernement de Vichy et devient sous-directeur des Renseignements Généraux, puis directeur (« Le colonel ») en 1943. Nommé ensuite à la tête de l’administration pénitentiaire, il livre de nombreux prisonniers à la Milice.

    Le commissaire de la ville de Paris qui a la responsabilité en 1941 des 1ère et 2ème sections est André Cougoule, « plus spécialement chargé du service des Renseignements généraux », officier de police judiciaire, auxiliaire du Procureur. Il est cité pour son zèle dans la répression anticommuniste dans les ouvrages de Frédéric Couderc « les RG sous l’Occupation » (Ed. Olivier Orban, 1992) et André Kirschen dont il a personnellement arrêté le frère, in « Le Procès de la Maison de la Chimie », (Ed. de l’Harmattan, 2002).

  • Note 2 : Edmond Savenaud, ancien des Brigades Internationales en Espagne, sera un des 19 évadés de Compiègne par un tunnel, le 21 juin 1942.
  • Note 3 : Marcel Bouton né le 16 avril 1906 à Paris est déporté à Bergen Belsen, où il meurt avant le rapatriement.
  • Note 4 : 522 photos d’immatriculation des « 45000 » à Auschwitz ont été retrouvées parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation du camp d’Auschwitz. A la Libération elles ont été conservées dans les archives du musée d’Auschwitz. Des tirages de ces photos ont été remis à André Montagne, alors vice-président de l’Amicale d’Auschwitz, qui me les a confiés.
  • Note 5 : Liliane Guérin est la deuxième épouse de Roger Guérin, conseiller général communiste de Courbevoie après guerre. Son père est arrêté le 18 février 1941, comme Roger Collignon. Il sera déporté en mai 1944 à Neungamme et il y décède du typhus le 23 avril 1945, dix jours après sa libération par les troupes anglaises à Bergen Belsen.

Sources 

  • Archives du DAVCC Caen (ancien ministère des ACVG : fichier national et dossier individuel).
  • Archives de la Préfecture de police, Cartons occupation allemande, BA 2374.  Carton Brigades Spéciales des Renseignements généraux (BS1), par dérogation aux Archives de la Préfecture de police de Paris.

  • Carnet de Roger Abada sur lequel figurent les membres du groupe français de résistance
  • Photo d’immatriculation à Auschwitz : Musée d’état Auschwitz-Birkenau / collection André Montagne
  • Lettre de Robert Chazine à Claudine Cardon-Hamet à la suite de son article publié dans le « Patriote résistant » en janvier 1991 ;
  • Attestation de Meunier, liquidateur du Front National, en faveur de l’attribution du titre de « Déporté Résistant », qui lui sera refusé.
  • Lettre et photos de son père : Martine Collignon-Milon, sa fille, juin  2005 à la suite de ma conférence du 11 mai 2005 à la mairie de Courbevoie.
  • Témoignage d’Emile Bouchacourt, rescapé du convoi
  • Témoignage de Liliane Guérin, résistante à Courbevoie, qui a connu Roger Collignon avant son arrestation.
  • Témoignage de Robert Chazine, déporté à Sonowicz et Mauthausen.

Notice biographique mise à jour en octobre 2012 (complétée en 2017 et 2019) par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé) et de Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Autrement, Paris 2005. Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce site) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com

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