En 1992 commémoration à Nanterre, avec Fernand Devaux
Le 8 juillet 1942 à Auschwitz

Matricule « 45.277 » à Auschwitz  

Rescapé

Emile Bouchacourt : né en 1910 à Paris 3ème ; domicilié à Suresnes (Seine) ; outilleur P3 ; communiste ; arrêté le 2 octobre 1940 ; condamné à 6 mois de prison, interné à Clairvaux, Gaillon, Voves, Compiègne ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz, Mauthausen, Gusen 1 et 2 ; rescapé ; décédé le 24 septembre 2003.

Emile Bouchacourt (dit « Mimile« ) est né le 22 décembre 1910 à Paris (III°), il habite en 1940 au 19, avenue Jean Jaurès à Suresnes (ancien département de la Seine) au moment de son arrestation.
Il est le fils de  Marie, Eugénie Raymond et d’Emile, Charles Bouchacourt, 45 ans, marchand Forain. Il est légitimé par le mariage de ses parents le 12 avril 1913. Ses parents habitent au 8, villa Kreisser à Colombes (Seine / Hauts de Seine).
Il épouse Paulette Posé, le 26 octobre 1935 à Suresnes. Elle est née le 15 juillet 1917 aux Riceys (Aube). Le couple a deux enfants, une fille et un garçon (Christiane et Serge). Emile Bouchacourt travaille comme outilleur P3 aux Etablissements Lavalette-Bosch, au 138, avenue Michelet, à Saint-Ouen (Seine / Seine-St-Denis).
Adhérent au Secours rouge, il est militant CGT, membre du Parti communiste. En 1937, le couple est domicilié au 4, rue Abbé Saint-Pierre à Suresnes. Emile Bouchacourt est alors manutentionnaire, et s’inscrit sur les listes électorales de la ville.

Le 3 juin 1940, plusieurs bombes tombent sur Suresnes, dont deux rue de Verdun. Le vendredi 14 juin 1940, les troupes de la Wehrmacht entrent dans Paris, vidée des deux tiers de sa population. La ville cesse d’être la capitale du pays et devient le siège du commandement militaire allemand en France. Le 22 juin, l’armistice est signé. Le 24 juin, la première présence allemande se manifeste par un side-car arrivant par la rue du Bac. Les pavillons entourant le fort sont occupés, ainsi que la radiotechnique rue de Verdun. Plusieurs unités de la Wehrmacht s’installent à Suresnes (la cavalerie est cantonnée rue de Verdun, les chevaux sont gardés aux écuries de l’entreprise Watelet). Le 10 juillet 1940 le maréchal Pétain, investi des pleins pouvoirs par l’Assemblée nationale, s’octroie le lendemain le titre de « chef de l’Etat français » et lance la « révolution nationale » en rupture avec nombre de principes républicains (confusion des pouvoirs législatifs et exécutifs ; rejet du multipartisme, suppression des syndicats et du droit de grève, antisémitisme d’état…).

Emile Bouchacourt est arrêté à son travail à Saint-Ouen, le 2 octobre 1940, par des policiers français des Renseignements généraux et du commissariat de Puteaux, à la suite d’une distribution de tracts anti-allemands sur le marché des Cités-Jardins de Suresnes, le 25 août 1940.

R.G. main courante du 9 octobre 1940
R.G. Le 11 avril 1941. Montage à partir du début de la liste. © Pierre Cardon

Cette arrestation est consignée dans le registre journalier de la Brigade spéciale des Renseignements généraux (lire dans le blog La
Brigade Spéciale des Renseignements généraux
), à la date du 9 octobre 1940 : 7 militants ont été arrêtés sous la responsabilité de l’inspecter « H » de la BS, en collaboration avec le commissariat de Puteaux. Parmi eux, Emile Bouchacourt, René Jodon, Raoul Platiau de Suresnes et André Aubert de Paris.
Il est conduit au commissariat de Puteaux avec ses camarades Raoul Platiau, René Jodon (qui seront tous deux déportés à Auschwitz où ils décéderont en septembre et novembre 1942) et Paul Coupin (qui sera interné à Rouillé). Il est interné à la Santé le 5 octobre (d’après la Préfecture de Police de Paris).

Il est condamné à 6 mois de prison par la 12èmechambre correctionnelle le 14 janvier 1941. Il fait appel de la condamnation.

R.G. Le 11 avril 1941. Montage à partir du début de la liste.
Le 11 avril 1941 les Renseignements généraux, adressent pour information aux services du nouveau Préfet de police de Paris – Camille Marchand – entré en fonction le 19 février 1941, une liste de 58 « individus » internés administrativement pour
propagande communiste par arrêtés du Préfet de Police Roger Langeron, qui a cessé ses fonctions le 24 janvier 1941. 38 d’entre eux ont été condamnés pour infraction au décret du 26 septembre 1939 (reconstitution de ligue dissoute / dissolution du Parti communiste). Les RG mentionnent pour Emile Bouchacourt, outre ses dates et lieu de naissance : « Arrêté le 5 octobre 1940 pour détention et distribution de tracts et condamné le 14 janvier 1941 à 6 mois de prison ».
Lire dans le site : le rôle de La  Brigade Spéciale des Renseignements généraux dans la répression des activités communistes clandestines.
Le 28 mars 1941, à la date d’expiration normale de sa peine d’emprisonnement, le préfet de police de Paris, Camille Marchand, le fait interner à Clairvaux (lire dans le site La Maison centrale de Clairvaux) en application du décret du 18 novembre 1939.
Puis il transféré en septembre 1941 au camp de Gaillon. Le 18 février 1942, le nom d’Emile Bouchacourt (ainsi que ceux des deux autres suresnois, Raoul Platiau et René Jodon) figure sur une liste de militants dont l’évasion « même par la force », serait préparée par la direction nationale du Parti (2).
Le 4 mai 1942, Emile Bouchacourt est transféré avec ses deux camarades suresnois  au camp français de Voves, où il ne reste que deux semaines. Dans un courrier en date du 18 mai 1942, le chef de la Verwaltungsgruppe de la Feldkommandantur d’Orléans écrit au Préfet de Chartres Le chef du M.P. Verw.Bez. A de St Germain a ordonné le transfert de 28 communistes du camp de Voves au camp d’internement de Compiègne. Je vous prie de faire conduire suffisamment escortés les détenus nommés sur les formulaires ci-contre le 20-05-42 à 10 heures à la gare de Voves pour les remettre à la gendarmerie allemande.
­Le bruit court dans le camp qu’il va y avoir des fusillés : aussi, le 20 mai 1942, lorsque des gendarmes viennent le chercher avec les 27 autres internés pour les transférer au Frontstallag 122 de Royallieu à Compiègne, ils chantent la Marseillaise. Dix-neuf d’entre eux seront déportés à Auschwitz.
Emile Bouchacourt arrive avec ses camarades, Raoul Platiau et René Jodon, à Compiègne le 21 mai 1942.

Menu de Noël 1941 à Compiègne

A Compiègne il est affecté au bâtiment A2, chambre 8. Plusieurs internés de cette chambrée seront déportés à Auschwitz avec lui. Sur le « menu » de Noël 1941 d’Albert Vallet, repas fraternel organisé avec les pauvres colis reçus, on reconnait les noms ou signatures d’Emile Billoquet, Jean Binard, Emile Bouchacourt (parmi les « invités »), Marcel Le Dret, tous déportés dans le convoi du 6 juillet 1942.
Ursin Scheid est fusillé le 10 mai 1942 à Compiègne.

Depuis ce camp administré par la Wehrmacht, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».

Depuis le camp de Compiègne, Emile Bouchacourt est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942.

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante trois « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité. Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau.

Il est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro matricule « 45.277 ».

Sa photo d’immatriculation (1) à Auschwitz a été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz.

Lire dans le site le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale ».  Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.
A Auschwitz, on l’affecte successivement aux Blocks 16A, 5, 5A et 6. Il travaille aux kommandos Maçonnerie et Garage.

En application d’une directive de la Gestapo datée du 21 juin 1943 accordant aux détenus des KL en provenance d’Europe occidentale la possibilité de correspondre avec leur famille et de recevoir des colis renfermant des vivres, Emile Bouchacourt  comme les autres détenus politiques français d’Auschwitz (140 « 45000 » environ), reçoit en juillet 1943 l’autorisation d’échanger des lettres avec sa famille – rédigées en allemand et soumises à la censure – et de recevoir des colis contenant des aliments. Ce droit leur est signifié le 4 juillet 1943. Entre le 14 août 1943 et le 12 décembre 1943, il est en quarantaine au Block 11 avec la quasi totalité des Français survivants. Lire l’article du site « les 45000 au block 11.  Le 12 décembre 1943, à la suite de la visite du nouveau commandant du camp, Arthur Liebehenschel, et après quatre mois d’un régime qui leur a permis de retrouver quelques forces, les « 45000 sont, pour la plupart, renvoyés dans leurs Kommandos et Blocks d’origine.
A la fin de cette «quarantaine» il est affecté au kommando atelier garage.

Sa carte de détenu à Mauthausen
Son autre carte de détenu à Mauthausen

Le 21 janvier 1945, il fait partie du groupe transféré à pied à Mauthausen (les terribles « marches de la mort ») le trajet dure une 1 semaine.

Il y reçoit le matricule « 119.582 ».
Le 16 février, Il est évacué avec Clément Pellerin à Gusen 2, puis à Gusen 1, et transféré de nouveau à Mauthausen, où il entre au Revier.
C’est là que, le 5 mai 1945, il est libéré par les soldats de la 3° armée américaine. Mais, très éprouvé, il ne sera rapatrié qu’après un long séjour à l’hôpital de Mainau, près du Lac de Constance, le 17 juillet.
Lire dans le site, « les itinéraires suivis par les survivants ».

 

Homologué Déporté politique, Emile Bouchacourt fut le secrétaire de la Section de la FNDIRP de Suresnes (il était domicilié 5, rue Avenue Léon Bourgeois), et le porte-drapeau départemental de l’Association en 1967.
Il a témoigné à plusieurs reprises sur les circonstances de la mort de ses camarades à Auschwitz. Il a revu à  plusieurs reprises Georges Gaudray à Pézenas.

Jusqu’au bout, il a participé aux différentes commémorations, notamment celle du 5 juillet 1992 pour le 50ème anniversaire du départ de leur convoi.   

Emile Bouchacourt est mort le 24 septembre 2003.

Témoignage d’Emile Bouchacourt sur son départ du camp de Royallieu le 6 juillet 1942 et l’arrivée à Auschwitz le 8 juillet«Vers 3 ou 4 heures du matin, environ 1200 d’entre nous (ce sont les chiffres que j’ai entendu), sont rassemblés. Sur le parcours jusqu’à la gare peu de gens. Des ordres avaient été donnés de tenir les volets fermés. 

Le cinquantième anniversaire du départ du convoi, les rescapés présents à la cérémonie de Compiègne, en présence de Marie Claude Vaillant-Couturier. 

Arrivés à la gare, premier contacts brutaux avec les SS : coups de crosses, coups de pieds et j’en passe, pour nous faire monter en wagons à bestiaux. Nous sommes au moins à 60 ou 70 hommes par wagon. Lucarnes fermées et barbelées. Un récipient par wagon pour faire nos besoins. Sur le parcours, défense de nous donner à boire et à manger. Nous sommes arrivés à Auschwitz le 8 juillet. Vers 12 heures : et là a vraiment commencé notre calvaire. Fouille, vol de nos affaires, coups de schlague. Baignoire au chlore. Après une nuit enfermés dans un bloc toutes fenêtres fermées. Départ le lendemain pour le camp de Birkenau. Là, immatriculation».

  • Témoignage de Robert Riquois, ami de mon mari (2005), alors secrétaire départemental de la FSU 92 , dont la maman, France Riquois, travaillait dans la même usine que Paulette Bouchacourt : «Emile a été évidemment très marqué par les épreuves et ne pouvait pas parler de cette période sans pleurer et on évitait d’aborder le sujet».
    Paulette Bouchacourt est décédée le 2 octobre 2010 à Fleury-Mérogis.

 Sources

  • Emile Bouchacourt, (14 avril 1978). ­Il a rempli en 1987, pour la FNDIRP, le questionnaire biographique de Roger Arnould.
  • Courriel de sa petite fille Evelyne Doucet (11 novembre 2011).
  • Emile et Paulette, photo couleur prise par Pauline Montagne lors d’une rencontre des « 45000 ».
  • © Menu d’Albert Vallet : courriel de son arrière petit-fils, Didier Rivière (19/12/2012).
Emile et Paulette Bouchacourt. Photo Pauline Montagne

Notice biographique rédigée en 2005, complétée en 2015, 2016 et 2018 par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : « Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 », Editions Autrement, 2005 Paris et de «Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein,
Paris 1997 et 2000. Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce site) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette notice. Pour la compléter ou la corriger, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com

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