Emmanuel Desbiot dans sa salle de classe la veille de son arrestation
Emmanuel Desbiot : né en 1890 à Rennes (Ille-et-Vilaine) ; domicilié à Caen (Calvados); professeur d’Anglais ; gaulliste ; arrêté le 11 novembre 1940, puis le 7 mai 1942 comme otage ; interné à Compiègne ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz ; décédé à Auschwitz-Birkenau le 25 août 1942. 

Emmanuel Desbiot est né au domicile de ses parents le 10 décembre 1890 au 64, faubourg de Nantes à Rennes (Ille-et-Vilaine).
Il habite au 96, rue Bicoquet à Caen (Calvados) au moment de son arrestation.
Il est le fils de Marie, Joséphine Villeneuve, 19 ans et d’Emmanuel, Célestin,
Desbiot, 25 ans, serrurier, son époux.
Il est élève-instituteur et obtient un sursis d’incorporation pour études en 1911, 1912 et 1913, ce que mentionne son registre matricule militaire. En 1913, il est nommé professeur à l’Ecole primaire supérieure de Valréas (Vaucluse).
En août 1913, il est domicilié à Dinan-ouest (Côtes-du-Nord).
Son registre matricule militaire indique qu’il mesure 1m 57, a les cheveux châtain, les yeux jaunâtres, le front rond, le nez rectiligne et le visage ovale. Il porte une cicatrice au cou. Il a un niveau d’instruction « n°4 » pour l’armée (« a obtenu le brevet de l’enseignement primaire »). En septembre 1913 il a renoncé à son sursis d’incorporation, et obtient un congé pour obligation militaires (il est remplacé le 3 octobre 1913, in le Petit Provencal),  et est incorporé au 117ème régiment d’infanterie le 8 octobre 1913. Mobilisé, il part « aux armées » le 5 août 1914. Nommé caporal dans les transmissions le 13 septembre de la même année, il restera dans le même régiment jusqu’à sa démobilisation avec le grade de sergent, le 9 août 1919.
Au cours d’une permission à Dinan, le 6 août 1915, il épouse Louise, Émilie, Raspail. Elle est née le 10 juillet 1886 à Monjoux (Drome). Elle est décédée le 3 décembre 1957 à Braspar (Finistère). Le couple a eu deux enfants. Adèle est née 14 mai 1919 à Saint-Servan (Ille-et-Vilaine), elle est décédée en 2007 au Canada) et Jean-Paul, Emmanuel est né le 24 mars 1925 à Caen (il est décédé en 2013).

Croix de guerre avec étoile de bronze

Emmanuel Desbiot est cité à l’ordre du jour de la brigade (O.J. n° 39) le 16 novembre 1917 : « Très bon caporal téléphoniste. Le 6 novembre 1917, sa ligne étant coupée, est allé de sa propre initiative la réparer plusieurs fois sous un très violent tir d’artillerie, faisant son travail avec le plus grand calme » Il est proposé pour la Croix de guerre avec étoile de bronze. Il est nommé sergent téléphoniste le 27 juillet 1918 (O.J. du régiment n° 279). Emmanuel Desbiot est cité à l’ordre du régiment (O.J. n° 312) le 31 décembre 1918 : « Sergent téléphoniste ayant la plus haute conception du devoir, énergique, brave et dévoué, s’est particulièrement distingué au cours de l’avance par son initiative, installant souvent les
liaisons dans des circonstances difficiles et périlleuses 
». 
Le 10 août 1919, il est démobilisé au dépôt du 47ème régiment d’infanterie et « se retire » à Saint-Servan (Ille-et-Vilaine), face aux remparts de Saint-Malo.
En mars 1920, le couple Desbiot et leur fille habitent au 23, rue de la Geôle, à Caen.  Puis, en 1921, Emmanuel Desbiot  est nommé instituteur à Liffré (Ille-et-Vilaine).  En mai 1922, Emmanuel Desbiot – peut-être nommé à cette date à l’Ecole Primaire Supérieure de jeunes filles à Caen,  où il sera professeur d’anglais – habite au 60, rue de Bayeux à Caen. 

En juillet 1933, il est nommé « Officier de l’Instruction publique » (J.O. du 15 juillet 1933) en tant que professeur à l’Ecole primaire supérieure de jeunes filles de Caen (1).
Il est ensuite nommé vers 1934-1935 à l’Ecole primaire supérieure de garçons, car il aura parmi ses élèves de 1935 à 1939 le jeune André Montagne, qui sera déporté avec lui à Auschwitz (les EPS ne sont pas mixtes).
Emmanuel Desbiot est D.O.M. (Dégagé des Obligations Militaires) le 25 juin 1940, ce qui signifie peut-être qu’il a été mobilisé pendant la « drôle de guerre ».  

Le 14 juin 1940, l’armée allemande d’occupation entre dans Paris, vidé des deux tiers de sa population. La ville cesse alors d’être la capitale du pays et devient le siège du commandement militaire allemand en France. Toute la Basse Normandie est occupée le 19 juin. Les troupes de la Wehrmacht arrivant de Falaise occupent Caen le mardi 20 juin 1940. La Feldkommandantur 723 s’installe à l’hôtel Malherbe, place Foch. En août huit divisions d’infanterie allemande – qu’il faut nourrir et loger – cantonnent dans la région. L’heure allemande remplace l’heure française.
Dès le début de l’Occupation, Emmanuel Desbiot appartient à un réseau de Résistance (peut-être le réseau « Centurie », écrit son fils ; au «deuxième bureau» selon sa veuve, ou encore selon la notice du site Mémorial GenWeb « il entre en relation avec André Michel, de l’Intelligence service, fusillé le 9 mai 1942, et intègre le réseau Hector » (2). 

Caen 1940 : Le monument aux morts face à la Kommandantur

Au  début de l’Occupation allemande, cela fait 13 ans que le monument aux morts de 1914-18 et sa colonne coiffée d’une victoire ailée se dresse au centre de la place Maréchal-Foch, devant l’hôtel Malherbe. Depuis juin 1940, l’édifice mémoriel cohabite avec le grand hôtel réquisitionné par la Feldkommandantur. Le bas-relief, œuvre de Raymond Bigot qui représentait un coq gaulois terrassant un aigle allemand, a rapidement été détruit par l’occupant. Repeint en noir, l’ancien hôtel Malherbe est gardé jour et nuit par des sentinelles en armes. Le 11 novembre 1940, quelques dizaines de jeunes Caennais et d’anciens combattants ont décidé malgré tout de célébrer la
victoire de 1918. Prise à l’initiative du directeur de l’Ecole primaire supérieure (EPS) de Caen, avec le soutien d’Emmanuel Desbiot.
La manifestation réunit peut-être une centaine de lycéens de l’EPS, du lycée Malherbe (dont son fils Jean-Paul), d’étudiants des facultés de Caen (parmi lesquels Lucien et Marcel Colin, les fils du directeur de l’EPS et ), et de jeunes issus des mouvements de jeunesse regroupés au sein de l’Association catholique de la jeunesse française (ACJF). Les autorités allemandes dispersent le rassemblement et procèdent à plusieurs interpellations. Les identités des frères Lucien et Marcel Colin, ainsi que celle d’Emmanuel Desbiot, sont notamment relevées. Ils sont désormais fichés.

Emmanuel Desbiot est arrêté une première fois le 11 novembre 1941 par la police pour avoir déposé une gerbe au Monument aux Morts, avec les deux frères Colin. Jugé aussitôt par le Tribunal de simple police, il est relâché.

Liste « d’individus » soupçonnés d’affinités communistes arrêtés le 7 mai 1942

Il est arrêté à son domicile, le 7 mai 1942 par la police allemande. Il figure sur la liste de 120 otages «communistes et Juifs» établie par les autorités allemandes. Ses activités de résistance ne semblent pas connues des Allemands.
Son arrestation a lieu en représailles au déraillement de deux trains de permissionnaires allemands à Airan-Moult-Argences (38 morts et 41 blessés parmi les permissionnaires de la Marine allemande à la suite des sabotages par la Résistance, les 16 et 30 avril 1942, de la voie ferrée Maastricht-Cherbourg où circulaient deux trains militaires allemands. Des dizaines d’arrestations sont effectuées à la demande des occupants. 24 otages sont fusillés le 30 avril à la caserne du 43ème régiment d’artillerie de Caen occupé par la Werhmarcht. 28 communistes sont fusillés en deux groupes les 9 et 12 mai, au Mont Valérien et à Caen. Le 9 mai trois détenus de la maison centrale et des hommes condamnés le 1er mai pour « propagande gaulliste » sont passés par les armes à la caserne du 43ème RI.  Le 14 mai, 11 nouveaux communistes sont fusillés à Caen. Lire dans le site : Le double déraillement de Moult-Argences et les otages du Calvados (avril-mai 1942) et la note du Préfet de Police de Paris à propos des deux sabotages de Moult-Argences : Collaboration de la Police français (note du Préfet de police, François Bard).
D’abord détenu à la Centrale de Baulieu, il est transféré comme Marcel Cimier en « Citroën Traction » au Palais de Justice de Caen où un commissaire de Police leur fait un chantage au peloton d’exécution. Puis ils sont emmenés au Lycée Malherbe, à nouveau interrogés. Il est gardé au lycée Malherbe de Caen pendant 48 heures. Emmanuel Desbiot est remis aux autorités allemandes à leur demande.
Celles-ci l’internent au camp allemand de Royallieu à Compiègne (le Frontstalag 122), le 9 mai, en vue de sa déportation comme otage. Dans le journal qu’il tient quotidiennement à Compiègne, du 9 mai au 4 juillet 1942, Lucien Colin parle de lui avec confiance et respect.
Il est dans la même chambrée que le Doyen Musset, Maurice Mondhard et les frères Colin de Caen (Lucien Colin et Marcel Colin).
Gilbert Conrairie, un parisien ancien des Brigades internationales est responsable de la r
épartition de la nourriture. Le 4 juillet, Lucien Colin dans la dernière page de son journal annonce leur départ pour une destination inconnue. « Confiance, courage, nous reviendrons, nous l’espérons…. 17 h : Nous sommes tous les 2 ensemble pour le départ. Nous sommes séparés de M. Desbiot ».
Depuis ce camp administré par la Wehrmacht, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».

Depuis le camp de Compiègne, Emmanuel Desbiot est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante  « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité. Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau.

Son numéro d’immatriculation à Auschwitz n’est pas connu. Le numéro « 45459 ? » figurant dans mes deux premiers ouvrages sur le convoi du 6 juillet 1942 (éditions de 1997 et 2000) et signalé comme incertain, correspond à une tentative de reconstitution de la liste du convoi par matricules, qui n’a pu aboutir en raison de l’existence de quatre listes alphabétiques successives, de la persistance de lacunes pour plus d’une dizaine de noms et d’incertitudes sur plusieurs centaines de numéros matricules. Il est donc hasardeux de maintenir ce numéro en l’absence de nouvelles preuves.

Dessin de Franz Reisz, 1946

Lire dans le site le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale ».  Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks. convoi. 

Selon le témoignage de Marcel Cimier, il est de ceux des Caennais qui restent à Birkenau.
Emmanuel Desbiot meurt à Birkenau le 25 août 1942 d’après les registres du camp. Pour Marcel Cimier, « il a été battu à mort par un Kapo polonais« .

Jean-Paul Desbiot devant la plaque commémorative  photo François Legros

Le titre de « Déporté politique » lui a été attribué (délivrée le 11 déc. 1952).

Son nom est inscrit sur le Mémorial en mémoire des professeurs, personnel et anciens élèves morts pour la France dans la cour intérieure du Lycée Charles de Gaulle, rue de Bayeux (ancienne Ecole Primaire Supérieure). Elle a été inaugurée le 31 mai 1995 en présence du sénateur-Maire de Caen.

Une rue proche de la faculté de Caen porte son nom.

André Montagne, un des 8 rescapés Caennais et calvadosiens du convoi du 6 juillet 1942 à destination d’Auschwitz a rédigé de nombreux témoignages concernant la mort de ses 72 camarades à l’intention de leurs familles.
Il se souvenait de beaucoup d’entre eux. Voici ce qu’il écrit à propos d’Emmanuel Desbiot : « mon professeur d’anglais à l’Ecole Primaire Supérieure de Caen de 1935 à 1939. De santé fragile, il a été emporté dès le 25 août 1942, âgé de 51 ans ».

  • Note 1 : Les décorations d’officiers de l’Instruction publique ont été créés en 1808 et sont conférées par le ministre. Cette distinction qui perdure jusqu’en 1964 était conférée aux membres de l’enseignement supérieur,
    de l’enseignement secondaire (public ou privé), et des Ecoles normales primaires supérieures sur proposition des recteurs et après avis des inspecteurs généraux.
  • Note 2 : information sans référence de sources. Le nom d’Emmanuel Desbiot n’est d’ailleurs pas mentionné dans l’étude sur le réseau Hector publié par SGM Caen à partir des recherches de Jean Quellien.

Sources

  • Renseignements fournis par son fils Jean-Paul (questionnaire du 10 octobre 1987)
  • Fiche FNDIRP établie par sa veuve (N°21345).
  • Journal de Lucien Colin in «Cahiers de mémoire : Déportés du Calvados », 1995. Ouvrage publié par le Conseil général du Calvados (direction des archives départementales).
  • LA 10559 / LA 15763 (ministère de l’Intérieur).
  • Listes – incomplètes – du convoi établies par la FNDIRP après la guerre (archives de la F.N.D.I.R.P).
  • Death Books from Auschwitz, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les certificats de décès établis au camp pour les registres – aujourd’hui incomplets – de l’état civil de la ville d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
  • Fichier national du Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (BACC), Ministère de la Défense, Caen.
  • Archives en ligne de Rennes et d’Ille et Vilaine (état civil et registre matricule militaire)

Notice biographique rédigée en janvier 2001 (complétée en 2016, 2017 et 2021) par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : «Triangles rouges à Auschwitz, le convoi politique du 6 juillet 1942 » Editions Autrement, 2005 Paris et de Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000», éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé), à l’occasion de l’exposition organisée par des enseignants et élèves du collège Paul Verlaine d’Evrecy, le lycée Malherbe de Caen et l’association « Mémoire Vive ». Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette notice biographique. Pour la compléter ou la corriger, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com

3 Commentaires

  1. Mon grand père a été très courageux et n'a pas eu la fin qu'il méritait. Je suis déçue de ne pas l'avoir connu. Malheureusement, le destin en a décidé autrement.

    Il ne faut jamais revivre une telle horreur.

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