Jacob Kirzner : né en 1899 à Zebludowa (Pologne) ; domicilié à Caen (Calvados) ; marchand forain ; arrêté le 1er mai 1942 comme otage Juif ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz ; décédé à Auschwitz-Birkenau le 20 août 1942. 

Jacob Kirzner est né le 22 mai 1899 à Zebludowa, en Pologne. Il habite au 23, place Saint-Sauveur à Caen (Calvados) puis 8, rue Saint-Julien selon la liste de la Préfecture au moment de son arrestation. Il est marchand forain.
Il est marié avec Keija Rudzy (ou Ruddt). Commerçante, elle est née à Grodek (Pologne), le 7 juillet 1899.
Le couple a 7 enfants  qui seront tous déportés à Auschwitz comme leurs parents (1). Ejiane est née à Grodek le 26 décembre 1923, non loin de la frontière Bielorusse.
La famille arrive en France en 1924 ou 1925, puisque Sara, naît le 26 septembre 1925 à Boulogne (in Mémorial de la Shoah, document allemand du convoi n°14 pour Auschwitz). La famille s’est installée à Caen dans les années 1930. Eva, naît à Caen le 23 avril 1931.

Les jumelles Annie et Lydia 4 ans : assassinées à Auschwitz en 1942

Maurice naît lui aussi à Caen le 19 juillet 1936, puis Odette, le 23 août 1937. Deux jumelles, Annie et Lydia naissent à Caen le 3 septembre 1938. Les enfants Kirzner nés en France sont français, selon le livre d’Yves Lecouturier La Shoah en Normandie (p. 247).
En 1936, la famille Kirzner habite au 13, place Saint-Sauveur à Caen.
Les Kirzner emploient une domestique, Franziska Riernacka, née en Pologne en 1896. Ils habitent ensuite au 1, rue Sadi-Carnot, immeuble dont Jacob Kirzner est propriétaire ainsi que de deux autres immeubles situés rue d’Hastings et rue d’Auge.

Le 14 juin 1940, l’armée allemande d’occupation entre dans Paris, vidé des deux tiers de sa population. La ville cesse alors d’être la capitale du pays et devient le siège du commandement militaire allemand en France. Toute la Basse Normandie est occupée le 19 juin. Les troupes de la Wehrmacht arrivant de Falaise occupent Caen le mardi 20 juin 1940. La Feldkommandantur 723 s’installe à l’hôtel Malherbe, place Foch. En août huit divisions d’infanterie allemande – qu’il faut nourrir et loger – cantonnent dans la région. L’heure allemande remplace l’heure française.
A la suite de la première ordonnance allemande prescrivant le recensement des Juifs en zone occupée, un fichier des Juifs est établi dans chaque préfecture et un premier « Statut des Juifs » est édicté le 3 octobre 1940 par gouvernement de Vichy. Il est beaucoup plus draconien que l’ordonnance allemande (pour les Allemands, le Juif est défini par son appartenance à une religion, pour Vichy par son appartenance à une race). Les Juifs de nationalité française perdent, par ce décret du gouvernement de Vichy, leur statut de citoyens à part entière : à partir du 3 octobre 1940, la police française fait appliquer les ordonnances allemandes concernant l’obligation pour les Juifs de zone occupée d’avoir une carte d’identité portant la mention « Juif » : ils doivent se faire recenser dans les commissariats proches de leur domicile. Dans certains départements les préfets ont transmis à la commission nationale de révision des naturalisations des listes d’étrangers naturalisés (et parmi eux de nombreux Juifs). Cela n’a pas été le cas dans le Calvados pour les Juifs déportés le 6 juillet 1942. Seul Jacques Grynberg est dénaturalisé en mai 1944, mais directement au plan national, la commission n’ayant pas connu son parcours depuis le Bas-Rhin à Paris puis à Caen.
En raison des lois antisémites de Vichy, Jacob Kirzner doit interrompre sa profession et il est astreint à un pointage régulier au service des Etrangers du Commissariat Central de Caen.
Son nom est cité dans deux correspondances datées des 25 et 27 février 1942, entre le SS-Obersturmführer Theodor Dannecker et le SS-Hauptsturmführer Heinrich Müller, relative à l’arrestation prévue d’hommes juifs dans les régions de la Manche et du Calvados, suivie d’une liste des Juifs concernés par la rafle prévue pour les mois à venir (fonds Gestapo / CDJC) (1).

Liste de Juifs arrêtés dans la nuit du 1er au 2 mai 1942 (© montage Pierre Cardon)

Jacob Kirzner est arrêté le 1er mai 1942 comme otage « par les Feldgendarmen de Caen. « Membre de la Défense passive, il était sorti de son domicile pendant une alerte afin de remplir les fonctions qui lui incombaient à ce titre. C’est seulement vêtu de son pyjama qu’il est arrêté » (2).
Il figure en effet sur la liste de 120 otages « communistes et Juifs » établie par les autorités allemandes.  Son arrestation a lieu en représailles au déraillement de deux trains de permissionnaires allemands à Airan-Moult-Argences (38 morts et 41 blessés parmi les permissionnaires de la Marine allemande à la suite des sabotages par la Résistance, les 16 et 30 avril 1942, de la voie ferrée Maastricht-Cherbourg où circulaient deux trains militaires allemands.Des dizaines d’arrestations sont effectuées à la demande des occupants. 24 otages sont fusillés le 30 avril à la caserne du 43ème régiment d’artillerie de Caen occupé par la Werhmarcht.
28 communistes sont fusillés en deux groupes les 9 et 12 mai, au Mont Valérien et à Caen. Le 9 mai trois détenus de la maison centrale et des hommes condamnés le 1er mai pour « propagande gaulliste » sont passés par les armes à la caserne du 43ème RI.  Le 14 mai, 11 nouveaux communistes sont fusillés à Caen. Lire dans le site : Le double déraillement de Moult-Argences et les otages du Calvados (avril-mai 1942) et la note du Préfet de Police de Paris à propos des deux sabotages de Moult-Argences : Collaboration de la Police français (note du Préfet de police, François Bard). 

Il est emmené de nuit à la Maison centrale de la Maladrerie de Caen (dite également prison de Beaulieu), entassé avec d’autres Juifs de Caen et des militants communistes caennais arrêtés le même jour, au sous-sol dans des cellules exiguës.  A la demande des autorités allemandes, Jakob Kirzner et ses camarades sont conduits en autocars le 3 mai au «Petit lycée» de Caen occupé par la police allemande, où sont regroupés les otages du Calvados. On leur annonce qu’ils seront fusillés. Par la suite, un sous-officier allemand apprend aux détenus qu’ils ne seront pas fusillés mais déportés. Après interrogatoire, ils sont transportés le 4 mai 1942 en cars et camions à la gare de marchandises de Caen. Le train démarre vers 22 h 30 pour le camp allemand de Royallieu à Compiègne le Frontstalag 122 (témoignage d’André Montagne).
Jakob Kirzner est remis aux autorités allemandes à leur demande. Celles-ci l’internent au camp de Royallieu à Compiègne, le 4 mai, en vue de sa déportation comme otage. Depuis ce camp administré par la Wehrmacht, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».

Depuis le camp de Compiègne, Jacob Kirzner est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante trois « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité. Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau 

Son numéro d’immatriculation à Auschwitz n’est pas connu. Le numéro « 46288 ? » figurant dans mes deux premiers ouvrages sur le convoi du 6 juillet 1942 (éditions de 1997 et 2000) et signalé comme incertain correspond à une tentative de reconstitution de laliste du convoi par matricules, qui n’a pu aboutir en raison de l’existence de quatre listes alphabétiques successives, de la persistance de lacunes pour plus d’une dizaine de noms et d’incertitudes sur plusieurs centaines de numéros matricules. Il est donc hasardeux de maintenir ce numéro en l’absence de nouvelles preuves.
Lire dans le site le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale ».  Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.

Jacob Kirzner meurt à Auschwitz le 20 août 1942 d’après les registres du camp.  Son nom est inscrit le « Mur des Noms » au Mémorial de la Shoah : dalle n° 56, colonne n° 19, rangée n° 2.

Plaque commémorative à Caen

Une plaque commémorative a été apposée le 26 août 1987 à la demande de David
Badache
 et André Montagne, deux des huit rescapés calvadosiens du convoi. Le nom de
Jacob Kirzner est inscrit sur la stèle à la mémoire des caennais et calvadosiens arrêtés en mai 1942. Située esplanade Louvel, elle a été apposée à l’initiative de l’association « Mémoire Vive », de la municipalité de Caen et de l’atelier patrimoine du collège d’Evrecy. Elle est honorée chaque année.

  • Note 1 : En juillet 1942, ses deux filles aînées, Elyane et Sara sont victimes d’une rafle. Elles sont domiciliées au 23 rue Saint-Sauveur à Caen. Elles sont déportées le 3 août
    Lydia et Annie Kirzner, déportées à Auschwitz en novembre 1942 in © Victimes du nazisme dans le Calvados. Mémorial de caen

    1942 depuis le camp de Pithiviers. En octobre, Krejla, son épouse, et leurs cinq autres enfants, dont deux fillettes Annie et Lydie, âgées de quatre ans sont déportées depuis Drancy, le 4 novembre à Auschwitz, il et elles furent dirigé.e.s vers les chambres à gaz. Un arrêté du 19 novembre 2010, paru au Journal Officiel, porte mention de « mort en déportation » sur leurs actes et jugements déclaratifs de décès.

  • Note 2 : Dans sa lettre, le SS-Obersturmführer Dannecker demande la liste des détenus et
    souligne que les Juifs turcs, bulgares et hongrois ne peuvent pas encore être arrêtés. Il aimerait savoir par ailleurs où les épouses des hommes juifs arrêtés doivent être internées. Le SS-Hauptsturmführer Müller répond par une brève note et joint une liste de 34 Juifs domiciliés dans la région du Calvados et de la Manche. Il dit qu’il est prévu d’arrêter
    100 hommes juifs âgés entre 18 et 65 ans aux alentours de Caen et qu’il est question de les interner. – Le camp d’internement n’est pas mentionné, ni la date d’arrestation. La liste comprend également des femmes juives, des Juifs de nationalité française, roumaine, hongroise, polonaise et turque (fonds Gestapo / CDJC / Mémorial de la Shoah).
  • Note 2 : « Shoah en Normandie » par Yves Lecouturier. Page 117. Etude (brochée) parue en juin 2004.

Sources

  • DGSN – Commissariat Central de Police de Caen (17/02/1953). 
  • Liste des Juifs à arrêter le 1er mai 1942
  • Victimes du nazisme dans le Calvados (Editions du Lys)
  • Mémorial de Caen.
  • Death Books from Auschwitz, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres – incomplets – de l’état civil de la ville d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
  • Fichier national du Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (BACC), Ministère de la Défense, Caen.
  • Photo de Lydie et Annie Kirzner : « Victimes du nazisme dans le Calvados » Ed. du Lys.
  • Liste de Juifs arrêtés dans la nuit du 1er au 2 mai 1942 (montage photo à partir des listes originales © Pierre Cardon).
  • Recherches généalogiques (Mémorial de la Shoah, JO 2010, recensement 1936) effectuées par Pierre Cardon.

Notice biographique rédigée en janvier 2001 (complétée en 2016, 2017 et 2021) par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : «Triangles rouges à Auschwitz, le convoi politique du 6 juillet 1942 » Editions Autrement, 2005 Paris et de Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000», éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé), à l’occasion de l’exposition organisée par des enseignants et élèves du collège Paul Verlaine d’Evrecy, le lycée Malherbe de Caen et l’association « Mémoire Vive ». Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette notice biographique. Pour la compléter ou la corriger, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com

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