Matricule « 45 985 » à Auschwitz  Rescapé

Germain Pierron : agrandissement de la photo de groupe de 1980 

 

Nicolas, dit Germain, Pierron : né en 1912 au Grand Duché de Luxembourg) ; domicilié à Thil (Meurthe-et-Moselle) ; wattmann ; permanent CGT ; arrêté le 21 février 1942 comme otage communiste ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz, Sachsenhausen ; rescapé ; décédé le 24 août 1993.
En 1980 à Jarny, noces de diamant de Giobbé Pasini, 88 ans, photographié avec deux de ses camarades « 45000 », Richard Girardi et Germain Pierron. Debout, entre Pasini et Pierron, Henri Peiffer, avec des lunettes.

Nicolas, Germain (prénom d’usage) Pierron  est né le 15 novembre 1912 à Clémency (Grand Duché de Luxembourg).
Germain Pierron habite au 9, rue du Viaduc à Thil (Meurthe-et-Moselle), au moment de son arrestation.
Il est le fils d’Anna Kohn, née en 1882 à Hautecharrage, épouse Pierron.
Germain a sept sœurs et frères : Ferdinand, né en 1906 à Hautecharrage, Marie en 1921,  Aurélie en 1915, Cyrille en 1922, Lucien en 1923 tous quatre à Hussigny, Félicienne en 1927 à Audun-le-Roman et Jean-Marie en 1932 à Thil.

Germain Pierron est de nationalité française, et célibataire au moment de son arrestation.
Il est magasinier, puis machiniste (watmann, i.e. conducteur de machines électriques à la mine).
Il n’est membre d’aucun parti politique, mais il est vraisemblablement permanent syndical CGT (en effet à la mention de la profession lors du recensement de 1936, il est écrit : syndicat).
En 1936, il habite avec sa mère, veuve et ses sœurs et frères au 1, rue des Sors, à Thil  (son camarade Maurice Ostorero  habite au n° 8, cité Sors).

Par décision de l’Occupant, la Meurthe-et-Moselle se trouve dans la « zone fermée » ou « zone réservée », destinée au futur « peuplement allemand ».

Fin juin 1940, toute la Meurthe-et-Moselle est occupée : elle est avec la Meuse et les Vosges dans la « zone réservée » allant des Ardennes à la Franche-Comté, destinée au « peuplement allemand ». À l’est de la « ligne du Führer », tracée depuis la Somme jusqu’à la frontière suisse, les autorités nazies envisagent une germanisation des territoires suivant différentes orientations. C’est un autre sort que celui de la Moselle et de l’Alsace, annexées par le Reich, du Nord et du Pas-de-Calais, mis sous la tutelle du commandement militaire allemand de Bruxelles, qui attend les territoires situés le long de cette ligne dite du Nord-Est. En tout ou partie, ces départements, et parmi eux les francs-comtois, font l’objet d’une « zone réservée » des Allemands (« En direct », Université de Franche-Comté). Le 22 juin, l’armistice est signé. Le 10 juillet 1940 Pétain, investi des pleins pouvoirs par l’Assemblée nationale, s’octroie le lendemain le titre de « chef de l’Etat français ». Plus de 20 000 Allemands, soit l’équivalent de deux divisions, sont stationnés en permanence en Meurthe-et-Moselle. Le Préfet de Meurthe-et-Moselle collabore sans état d’âme avec les autorités allemandes, il « ne voit aucun inconvénient à donner à la police allemande tous les renseignements sur les communistes, surtout s’ils sont étrangers » (Serge Bonnet in L’homme de fer p.174).
A partir d’avril 1941, Germain Pierron est contacté par Marcel Rémy (1) et participe à des distributions de tracts et journaux anti-allemands. Il est membre du Front National (certificats de Camille Thouvenin – déporté, secrétaire régional CGT mineurs en 1945 – et Marcel Rémy).

Le sabotage du transformateur d’Auboué dans la nuit du 4 au 5 février 1942, entraîne une très lourde répression en Meurthe-et-Moselle. Lire dans le site : Meurthe et Moselle Le sabotage du transformateur électrique d’Auboué (février 1942). 

20.000 F pour dénonciation offerts par la Préfecture + 10.000 F de l’usine

Hans Speidel, officier général à l’Etat major du MBF, annonce qu’il y aura 20 otages fusillés et 50 déportations. Les arrestations de militants commencent dès le lendemain dans plusieurs sites industriels de la région : par vagues successives, du 5 au 7 février, puis entre le 20 et le 22, et au début de mars. Elles touchent principalement des mineurs et des ouvriers de la métallurgie. Seize d’entre eux seront fusillés à la Malpierre. Une importante prime à la délation est annoncée (20.000 F des autorités et 10.000 de la direction de l’usine) : pour comparaison, le salaire horaire moyen d’un ouvrier de l’industrie est à l’époque de 6 F, 30 (in R. Rivet « L’évolution des salaires et traitements depuis 1939 »).

Dans le questionnaire rempli pour lui par son camarade Peiffer en 1989, il a évoqué le sabotage du transformateur d’Auboué.
Le 21 février 1942, des feldgendarmes de Longwy arrêtent Germain Pierron comme otage après le sabotage du transformateur d’Auboué, pour « complicité avec des organisations anti-allemandes » (lire le récit du sabotage du transformateur d’Auboué, dans la nuit du 4 au 5 février 1942).

En même temps que lui sont arrêtés Maurice Ostorero, Richard Giradi, Amilcare Casagrande, et Finetti.
Ecroué à la prison de Longwy, Germain Pierron est interné au camp d’Ecrouves le 23 février.
Germain Pierron est remis aux autorités allemandes à leur demande.

Comme pour son camarade Maurice Ostorero,
le dossier du tribunal allemand spécifie : « déportation » et « communiste » entouré au crayon rouge.
Celles-ci l’internent au camp de Royallieu à Compiègne le 5 mars 1942 en vue de sa déportation comme otage.
Le registre allemand indique : « Déportation communiste« .

Depuis ce camp, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».

Depuis le camp de Compiègne, Germain Pierron est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942. A six heures du matin, ce 6 juillet, il est conduit sous escorte allemande à la gare de Compiègne avec ses camarades, puis entassé comme eux dans un des wagons de marchandises qui forment son convoi. « Les soldats comptent les hommes par cinquante et les poussent vers les wagons. (…). Les déportés se retrouvent à quarante-cinq, cinquante, soixante ou plus, dans les wagons de marchandises qui, pour avoir servi au transport des troupes, portent encore l’inscription : 40 hommes – 8 chevaux en long. Des wagons sales, au plancher recouvert par deux à trois centimètres de poussière de ciment ou de terre, avec, pour seule ouverture, une petite lucarne grillagée ou bardée de barbelés, près de laquelle les plus souples réussissent à se glisser. Au centre, un gros bidon ayant contenu du carbure dont l’odeur déjà les incommode ». In « Triangles rouges à Auschwitz » prologue, p.11).
Le train s’ébranle à 9 heures trente.

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks, responsables aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le Parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941.
Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942.
Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45 157 » et « 46 326 », d’où le nom de « convoi des 45 000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité.
Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau.

Germain Pierron est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro matricule « 45 985 ».
Sa photo d’immatriculation à Auschwitz n’a pas été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz.

Entrée du camp d’Auschwitz 1. Arbeit Macht Frei… « Le travail rend libre » ! En signe de protestation, le ferronnier Jan Liwacz, déporté polonais matricule n° 1010, a contrefait le B à l’envers, au péril de sa vie. Les SS ne s’en sont jamais aperçus !

Lire dans le site le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale ».
Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau (Brzezinka), situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.

A Auschwitz I, Germain Pierron est affecté aux Kommandos Construction, puis Boulangerie.
Entre le 14 août 1943 et le 12 décembre 1943, il est en quarantaine au Block 11 avec la quasi totalité des Français survivants.
Lire l’article du site « les 45 000 au block 11.  Le 12 décembre, les Français quittent le Block 11 et retournent dans leurs anciens Kommandos.
Germain Pierron retourne au Kommando Construction (Bauhof) après la quarantaine au Block 11.

Dès 1944, devant l'avancée des armées soviétiques, les SS commencent à ramener vers le centre de l’Allemagne les déportés des camps à l’Est du Reich, dont Auschwitz. Les premiers transferts de "45 000" ont lieu en février 1944 et ne concernent que six d’entre eux. Quatre-vingt-neuf autres "45.000" sont transférés au cours de l'été 1944, dans trois camps situés plus à l'Ouest - Flossenbürg, Sachsenhausen, Gross-Rosen - en trois groupes, composés initialement de trente "45 000" sur la base de leurs numéros matricules à Auschwitz.  Une trentaine de "45 000" restent à Auschwitz jusqu'en janvier 1945.

Le 29 août 1944, il est transféré à Sachsenhausen.
Lire dans le blog deux articles : Les 45000 pris dans le chaos des évacuations (janvier-mai 1945) et Itinéraires des survivants du convoi à partir d’Auschwitz (1944-1945)

Le 29 août 1944, trente « 45 000 » sont transférés dAuschwitz à Sachsenhausen où ils sont enregistrés : Georges Gourdon (45622-94257), Henri Hannhart (45652-94258), Germain Houard (94 259), Louis Jouvin (94 260), Jacques Jung (94 261), Lahousine Ben Ali (94 264), Marceau Lannoy, Louis Lecoq, Guy Lecrux (94 266), Maurice Le Gal (94 267), Gabriel Lejard (94 268), Charles Lelandais (94 269), Pierre Lelogeais, Charles Limousin, Victor Louarn, René Maquenhen, Georges Marin, Henri Marti, Maurice Martin, Henri Mathiaud, Lucien Matté, Emmanuel Michel, Auguste Monjauvis (94 280), Paul Louis Mougeot, Daniel Nagliouck, Emile Obel (94 282), Maurice Ostorero, Giobbé Pasini, René Petitjean, Germain Pierron. On ignore les itinéraires suivis par Lucien Matté, Emile Obel et Germain Pierron à partir de Sachsenhausen.

Germain Pierron est libéré en avril 1945, et regagne la Lorraine le 3 juin.
Sa fiancée était sans nouvelles depuis juillet 1942.
Il se marient et ont deux enfants.

Lorsqu’il remplit le questionnaire que j’ai envoyé aux familles en présence de Germain Pierron, le 20 mai 1989, Henri Peiffer note que son pauvre camarade parle avec difficulté « il est exténué et je ne peux insister. Sa vue, sa démarche, tout est déficient. Pauvre Germain. Il pèse peut-être 36 ou 37 kg. Il lui reste les os, avec la peau dessus. Je suis traumatisé par son gabarit de « musulman » (c’est ainsi que les déportés appelaient leurs camarades devenus cachexiques), sa maigreur extrème ».
Henri Peiffer écrit également « cela me réfère à mon état de 1942« .
Il  joint au questionnaire une photo de son ami Germain prise lors d’une visite médicale, vers 1989, que je ne reproduis pas dans cette notice, par respect pour sa mémoire, tant il est abîmé et amaigri. La photo sera néanmoins transmise par nos soins, comme témoignage des séquelles de la déportation, aux Archives nationales.

Germain Pierron meurt à Thil le 25 août 1993
, cinq jours avant son camarade de déportation Henri Peiffer.

© Alain Girod

Une plaque portant son nom est apposée sur le four crématoire de Thil, monument commémorant les déportés de la commune.
Elle est voisine de celle de son camarade Maurice Ostostero.

Germain Pierron a été homologué « Déporté politique », le titre de « Déporté résistant » lui ayant été refusé au motif qu’il avait été arrêté « à titre d’otage « .

  • Note 1 Il est arrêté en août 1941, déporté à Mauthausen et sera rescapé des camps. Compte tenu des anciennes responsabilités syndicales de Germain Pierron, peut-être s’agit-il du secrétaire du syndicat CGT des PTT d’Épinal et membre de la commission administrative de l’Union départementale CGT des Vosges (seule source disponible : Remy Marcel in Le Maitron).

Sources

  • Questionnaire biographique (contribution à l’histoire de la déportation du convoi du 6 juillet 1942), envoyé aux mairies, associations et familles au début de mes recherches, en 1987, rempli par Henri Peiffer (20 mai 1989).
  •  « Antifascisme et Parti communiste en Meurthe-et-Moselle » (Jean Claude et Yves Magrinelli) page 229.
  • Certificat d’appartenance au Front National.
  • Lettre de M. Roger Piva, 1er adjoint au Maire, le 16 novembre 1993.
  • Fichier national de la Division des archives des victimes des conflits contemporains (DAVCC), Ministère de la Défense, Caen. novembre 1993.
  • Photo de la plaque « in memoriam » © Alain Girod
Affiche de la conférence du 5 juillet 1997 salle Pablo Picasso à Homécourt
Le Républicain Lorrain 28 juillet 1997

Notice biographique  rédigée en 1997 par Claudine Cardon-Hamet (modifiée avec Pierre Cardon en  2001, 2016, 2018, 2021 et 2026), pour la conférence organisée par la CGT et le PCF de la vallée de l’Orne, à Homécourt le 5 juillet 1997. Claudine Cardon-Hamet est docteur en Histoire, auteure des ouvrages « Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 » Editions Autrement, 2005 Paris et de «Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000.
Pour compléter ou corriger cette notice biographique, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com

 

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