Roger Godeau  © Claude Gaudeau
Auschwitz le 8 juillet 1942

Matricule « 45.574 » à Auschwitz

Roger Gaudeau : né en 1901 à La Barre-en-Ouche (Eure) ; domicilié aux Andelys (Eure) ; instituteur ; CGTU, militant SFIO ; arrêté le 23 octobre 1941 ; interné à Compiègne ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz, où il meurt le 4 novembre 1942.

Roger Charles Gaudeau est né au domicile de ses parents le 25 décembre 1901 au bourg de La Barre-en-Ouche (Eure).  Il habite au 66 , rue de la République aux Andelys (Eure) au moment de son arrestation. Roger Gaudeau est le fils de Marguerite, Alphonsine Naudin, 20 ans, née le 8 mai 1881 à Broglie (Eure), sans profession et de
Henri, Omer Godeau, 27 ans, gendarme à pied, son époux, né le 24 août 1874 à Neuvy-Sautour (Yonne). Ses parents se sont
mariés à Broglie (Eure) le 21 janvier 1901. Il a un frère cadet, Marcel, Casimir (1905-1979).
En 1906, la famille habite au n°73, au Bourg, à Serquigny (Eure).
Elève-maître à l’École normale d’Évreux, Roger Godeau obtient son certificat d’aptitude pédagogique en 1921. A Evreux, il côtoie André Dupont (1894-1982), instituteur, qui fut député SFIO d’Evreux en 1936.
Lors du conseil de révision de 1921, Roger Gaudeau habite à Evreux. Il y est étudiant.
Son registre matricule militaire indique qu’il mesure 1m 69, a les cheveux châtain, les yeux bleus, le front et le nez moyens et le visage rond. Il a un niveau d’instruction « n°4 » pour l’armée (« a le brevet élémentaire primaire »). Le conseil de révision le classe « service auxiliaire » pour une acuité visuelle inférieure à 11/2 pour les deux yeux. Un sursis d’incorporation lui est accordé en 1921.
Conscrit de la classe 1921, Roger Gaudeau est incorporé au secrétariat de l’état-major le 10 mai 1922. Il est nommé soldat de 1ère classe le 1er décembre 1923. Il est renvoyé dans ses foyers le 1ermai 1924, « certificat de bonne conduite » accordé et il est versé dans la réserve de l’armée active le 10 mai. Il « se retire » à Vernon, avenue Thiers, chez Mme Strech.
Le 14 août 1924 à La Haye-du-Theil (Eure) Roger Gaudeau épouse Marie, Armande ou Amanda, Désirée Piédelièvre. Institutrice, elle est née le 14 août 1903 à Emanville (Seine-Inférieure). 
Le couple a une fille Jacqueline (1926-1927) qui ne survivra pas, et un garçon, Claude, Jacques, Emile, qui naît le 15 mars 1932.
En janvier 1925, ils habitent au bourg de Saint-Pierre de Cernières (Eure) et en avril 1928 ils ont déménagé à Fourmetot (Eure).
En 1934, Roger Gaudeau est nommé instituteur dans le quartier du Petit Andely (commune des Andelys). Son épouse y est directrice de l’école des filles.
Militant SFIO, Roger Gaudeau est secrétaire de l’Union locale des syndicats CGT des Andelys (le Syndicat national des instituteurs a adhéré à la CGT en 1921 et la Fédération de l’Enseignement, à la CGTU. La réunification des deux syndicats a lieu en 1936 au sein de la CGT réunifiée). Roger Gaudeau joue un rôle local important en 1936, notamment auprès des ouvriers de la verrerie des Andelys.
Le père de Roger Godeau décède le 9 juillet 1936 à Broglie (Eure).
A partir d’octobre 1934 et jusqu’à son arrestation, Roger Gaudeau est logé à l’école du Petit-Andelys.
Le 19 juillet 1939 alors « Affecté spécial » dans la réserve de l’armée au titre de l’inspection académique de l’Eure comme instituteur aux Andelys, il « passe d’office en subdivision » (i.e. il n’est plus « affecté spécial » et sera mobilisé en cas de conflit) (comme la majorité des «affectés spéciaux» connus comme communistes ou syndicalistes, il a été rayé de l’affectation spéciale – décision du général commandant la 3ème région militaire le 7 juillet 1939).  Il est mis en congé jusqu’au 1er février 1940 (et le 6 janvier 1940, il est « réformé définitif n°2 » par la commission de réforme de Rouen).
La mère de Roger Godeau décède le 3 juin 1940 au Val d’Hazey (Eure).

Du 5 au 10 juin 1940, les grandes villes de l’Eure sont bombardées par la Luftwaffe. Le 11 juin, les troupes de la Wehrmacht entrent dans Évreux. Le 15 juin tout le département de l’Eure est occupé. Le 14 juin 1940, l’armée allemande d’occupation entre dans Paris. La ville cesse alors d’être la capitale du pays et devient le siège du commandement militaire allemand en France. L’armistice est signé le 22 juin. Le 10 juillet 1940 le maréchal Pétain, investi des pleins pouvoirs par l’Assemblée nationale, s’octroie le lendemain le titre de « chef de l’Etat français ». Après l’armistice et l’instauration du régime de Vichy, il est surveillé par la police, comme tous les anciens syndicalistes ou communistes connus : le commissaire de police des Andelys ne relève aucune activité politique concernant Roger Gaudeau.

Le 22 octobre des gendarmes viennent pour l’arrêter. Comme il est absent, son épouse est arrêtée à sa place, et conduite au siège de la Feldgendarmerie aux Andelys. Le lendemain, Roger Gaudeau se présente à la Feldgendarmerie : son épouse est libérée, mais il est arrêté alors par la police française le 23 octobre 1941.
Cette arrestation s’inscrit dans la rafle de militants communistes et syndicalistes qui concerne 6 département de la région militaire A (entre les 17 et 25 octobre 1941, plus d’une centaine, dont 66 d’entre eux seront déportés à Auschwitz), rafle qui fait suite à un ordre du Commandant de la région militaire A, daté du 14 octobre 1941, visant à l’arrestation de militants communistes (cet ordre est mentionné sur plusieurs fiches d’otages de «45.000»). Son nom figure avec celui de Jean Even arrêté le même jour, sur une listes d’otages (liste du 23 octobre 1941, CDJC XLIII-72). Ils seront tous deux déportés à Auschwitz.

Claude Gaudeau, son fils, a raconté cette arrestation devant les élèves du collège des Andelys qui porte le nom de son père, récit rapporté par la presse locale « il avait neuf ans lorsque les gendarmes sont arrivés et ont arrêté en premier lieu sa mère, attendant que Roger Gaudeau, son père, revienne. Lui a attendu chez les voisins. Le lendemain, son père s’est présenté à la Kommandantur. Sa femme a été libérée. Depuis, Claude Gaudeau n’a jamais revu son père. Sa mère a essayé de le faire libérer, en vain. On lui reprochait de faire du syndicalisme révolutionnaire».

D’abord incarcéré à la prison d’Evreux, Roger Gaudeau est remis aux autorités allemandes à leur demande. Celles-ci l’internent dès le 23 octobre 1941 au camp allemand de Royallieu à Compiègne (le Frontstalag 122).
Il y reçoit le numéro matricule « 2004 ». Depuis le camp, Roger Gaudeau envoie une vingtaine de lettres à son épouse et à son fils.

A Compiègne, Roger Gaudeau donne des cours de Sciences naturelles et de dessin d’art, dans le cadre du « Comité du camp des politiques« , avec notamment Yves Jahan, Marcel Boubou et Gustave Depriester, qui seront déportés avec lui à Auschwitz. Lire dans le site l’article : Le « Comité » du camp des politiques à Compiègne.
Comme plusieurs autres internés, il fait mention dans sa lettre du 29
juin, de l’évasion de dix-neuf internés.
Lire dans le site les articles : 22 juin 1942 : évasion de 19 internés * Le bombardement du camp de Compiègne dans la nuit du 23 au 24 juin 1942 * Avis de recherche des évadés du 22 juin 1942 par le tunnel du camp de Compiègne.

Depuis ce camp administré par la Wehrmacht, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».

Depuis le camp de Compiègne, Roger

Godeau est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942.

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante trois « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité. Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau.  

Roger Gaudeau le 8 juillet 1942 à Auschwitz

Le 8 juillet 1942, Roger Gaudeau est enregistré à Auschwitz sous le matricule « 45574 ». Il est affecté à Birkenau.
La photo d’immatriculation à Auschwitz du déporté portant le matricule qui correspondait probablement au nom de Roger Godeau a été identifiée grâce à une photo de famille fournie par son fils Claude.
La photo d’immatriculation a été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz. 

Lire dans le site le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale ».  Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.

Roger Gaudeau meurt à Birkenau le 4 novembre 1942, d’après le registre d’état civil de la municipalité d’Auschwitz (in Death Books from Auschwitz Tome 2 page 336).  André Faudry, un des rescapés du convoi qui parle allemand et sera placé par la Résistance
internationale d’Auschwitz au « Revier » (infirmerie) de Birkenau répond à une lettre de Marie Gaudeau en juillet 1945, qu’il se trouvait avec son mari au Block 11 de Birkenau, et que Roger Gaudeau, atteint du typhus fin août, est mort en septembre 1942 au Block 12.
Roger Godeau est homologué « Déporté politique ».
Nous n’avons pas trouvé à Vincennes mention d’un dépôt de demande d’homologation au titre de la Résistance Intérieur Française ou comme Déporté interné Résistant.

La ville des Andelys a donné son nom le 24 janvier 1946 à la rue de l’école où il a enseigné. C’est aujourd’hui un centre médico-psychologique pour enfants.  L’unique plaque de rue se trouve juste en face du centre.
En février 1968, le nouveau collège d’enseignement, rue Raymond Phélip, est appelé «collège nationalisé Roger Gaudeau».

Le nom de Roger Godeau est également honoré sur le monument aux morts de la ville. 

Ci dessous le témoignage de Claude Gaudeau en 1999 rapporté sur le site internet du collège Roger Gaudeau http://www.ac-rouen.fr/colleges/gaudeau/nomcollege.htm aujourd’hui inaccessible).

« Aujourd’hui à 67 ans, son fils Claude Gaudeau a témoigné pour nous: il avait neuf ans lorsque les gendarmes sont arrivés et ont arrêté en premier lieu sa mère, attendant que Roger Gaudeau, son père, revienne. Lui a attendu chez les voisins. Le lendemain, son père s’est présenté à la Kommandantur. Sa femme a été libérée. Depuis, Claude Gaudeau n’a jamais revu son père. Sa mère a essayé de le faire libérer, en vain. On lui reprochait de faire du syndicalisme révolutionnaire. Ce que sait Claude Gaudeau de la déportation de son père, il l’a appris par des camarades de son père qui sont revenus. Mais cela ne suffit pas. Il faut un corps, un cercueil, une tombe pour être sûr. Il faut tout cela pour y croire et pour faire son deuil quand on a une dizaine d’années. C’est dans une profonde émotion que Claude Gaudeau nous a annoncé qu’il avait une amnésie quasi totale de son enfance et qu’un cauchemar a hanté ses nuits pendant quarante ans dans lequel il voyait son père revenir. Dans son souvenir, dans sa mémoire, reste à jamais inscrit l’amertume, encore difficile à vivre. Amertume à cause de la délation qui a envoyé son père à la mort, à cause de la plaque du mur de l’école, gravée en hommage à son père disparu, à cause de sa mère obligée à quitter Les Andelys. Il se souvient aussi des mots martelés par une fillette à la Libération : « Tu n’as pas lieu de te réjouir, ton père est mort ! » C’est avec toutes ces souffrances morales que Claude Gaudeau a appris à vivre. Son message c’est : « Ce n’est pas parce que l’on tue un homme que l’on tue ses idées».

Sources

  • Death Books from Auschwitz, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres – incomplets – de l’état civil de la ville d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
  • Fichier national de la Division des archives des victimes des conflits contemporains (DAVCC), Ministère de la Défense, Caen. Fiche individuelle consultée en octobre 1993.
  • Claude Godeau (1932-2009) photo pour la reconnaissance de la photo matricule à Auschwitz.
  • © Archives en ligne de l’Eure. Etat civil et Registres matricules militaires.
  • Photo du tableau des activités du comité du camp des politiques : reproduction au musée de Compiègne.

Notice biographique rédigée en 2000 pour l’exposition des « 45.000 » de Haute Normandie (avec l’association « Mémoire vive »), complétée en 2011, 2015 et 2021 par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : « Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 », Editions Autrement, 2005 Paris et de «Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce site) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette notice. Pour la compléter ou la corriger, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com 

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