Pierre Lavigne : né en 1910 à Verdun (Meuse) ; domicilié à Ville-sur-Cousances (Meuse) ; instituteur ; communiste ; arrêté le 23 juin 1941 ; interné à Compiègne ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz où il meurt.

Pierre Lavigne est né le 16 août 1910 à Verdun (Meuse). Il habite à Jubécourt (ou Julvécourt), puis à Ville-sur-Cousances (Meuse) au moment de son arrestation (les deux villages sont distants d’1 km 5).
Il est le fils d’Adèle, Marie, Adrienne Lavigne (1890-1982) (1). Il a une sœur cadette, Marguerite, Charlotte Lavigne (1914-2005).

D’après les recherches effectuées à Montzéville par sa petite fille madame Eve Rispal en 2021, auprès de deux cousins de sa grand-mère, encore vivants, (93 et 91 ans) : « qui nous ont ouvert leurs portes, leurs albums de photos, et ont fouillé leurs mémoires » : « Tout d’abord, Pierre a été immédiatement confié par sa mère à ses grand-parents Modeste et Emma Lavigne née Grozier à Montzéville en 1910, dont le dernier enfant n’avait qu’un an de plus que Pierre. Il n’a donc jamais été en nourrice, ce qui n’a pas été le cas pour sa sœur (abandonnée à l’Assistance Publique de Paris dès sa naissance en mars 1914 : nous avons pu établir que nous n’avions pas affaire à une homonymie car une lettre avait été adressée à l’Assistance Publique, demandant que des nouvelles de l’enfant abandonnée, Marguerite Charlotte Lavigne,  soient envoyées en Poste Restante à Nogent L’Artaud dans l’Aisne, or précisément Adèle Lavigne était receveuse des postes à Nogent l’Artaud) ».

Pierre et Emilienne Lavigne

« Pierre Lavigne était marié et avait deux enfants lorsqu’il a été embarqué dans le convoi de la mort en 1942. Sa femme s’appelait Emilienne Murati (née le 23 septembre 1913 à Sens, où son père était fonctionnaire des impôts). Emilienne était institutrice (classe unique) à Jubécourt, et Pierre enseignait également en classe unique à Ville-sur-Cousances, ils logeaient dans le logement de fonction des instituteurs à Ville-sur-Cousances » (Eve Rispal)

Élève instituteur à l’École Normale de Commercy (Meuse), il est nommé instituteur à Jubécourt, puis à Ville-sur-Cousances, où exercera sa future épouse, Emilienne Murati, également institutrice. Le nom de Pierre Lavigne est inscrit, seul, sur le registre du recensement de 1936, au 9, rue Basse à Ville-sur-Cousances. Le couple sera logé à l’Ecole.
Pierre Lavigne est membre du Parti communiste. Lors des élections cantonales du 10 octobre 1937, il est présenté par le Parti communiste dans le canton rural de Charny. Il recueille 180 voix, devant le candidat SFIO avec 142 suffrages, mais loin dernière le candidat de droite Edouard Grillot, maire, qui est élu dès le premier tour avec 840 voix.
Fin juin 1940, La Meuse est occupée : elle est avec la Meurthe-et-Moselle et les Vosges dans la « zone réservée » allant des Ardennes à la Franche-Comté.  La présence militaire, policière, administrative et judiciaire de l’occupant y est nettement plus importante que dans le reste de la zone occupée.

Photo parue dans l’ouvrage « Les déportés d’Argonne » que m’a envoyée l’auteur M. Pierre Lefevre (3)

La région est essentiellement agricole et le Parti communiste (3% des voix aux élections de 1936) y est presque inexistant. Son activité est pratiquement interrompue après l’arrestation, entre le 21 et le 23 juin 1941, de vingt communistes qui sont internés à Compiègne, antichambre de la déportation. Parmi eux Jules Allaix, Lucien Bonhomme, Adrien Collas, Pierre Collas, Charles Dugny, Henri Fontaine, Antoine Laurent, Pierre Lavigne, Jean Nageot, Jean Tarnus, qui seront tous déportés à Auschwitz, le 6 juillet 1942.

Gérard, Claudie et Jean-Claude

Le couple aura trois enfants : Jean Claude, né vers 1937, Gérard, né en 1940 et Claudie que sa mère attendait au moment de l’arrestation de son mari. Son père ne l’aura pas connue.

Pierre Lavigne est arrêté le 23 juin 1941 à Ville-sur-Cousances par la Feldgendarmerie, en raison de ses activités politiques anciennes connues. Son arrestation et celle de plusieurs autres militants communistes ou syndicalistes meusiens a lieu dans le cadre de la grande rafle commencée le 22 juin, jour de l’attaque hitlérienne contre l’Union soviétique. Sous le nom « d’Aktion Theoderich », les Allemands, avec l’aide de la police française, arrêtent plus de mille communistes dans la zone occupée.
D’abord placés dans des lieux d’incarcération contrôlés par le régime de Vichy (pour Pierre Lavigne l’ancienne Ecole normale de Bar-le-Duc), les vingt meusiens sont envoyés, à la demande des autorités allemandes, le 27 juin 1941, au camp de Royallieu à Compiègne (Oise), le Frontstalag 122 administré par la Wehrmacht et qui ce jour là devient un camp de détention des “ennemis actifs du Reich”.
Selon Henri Pasdeloup(2), le groupe des meusiens est immatriculé le 28 juin 1941 entre les numéros 542 et 564. Pierre Lavigne reçoit le numéro matricule « 560 ». A Compiègne, il participe au « Comité » du camp des politiques et donne des cours d’initiation au Français à ses camarades internés, avec deux autres internés, Petit et Georges VarenneLire dans ce blog : Le « Comité » du camp des politiques à Compiègne : cours, théâtre, sport et solidarité.Depuis le camp de Compiègne administré par la Wehrmacht, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, voir les deux articles du site : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942)  et «une déportation d’otages».

Lettre d’Antoine Laurent à sa femme où il mentionne que Pierre Lavigne est dans son wagon

Dans sa lettre (ci-contre) jetée le 6 juillet 1942 à Lérouville depuis le wagon qui les emporte à Auschwitz, Antoine Laurent mentionne sa présence et celle de Charles Dugny de Lérouville. C’est ce dernier qui se fait connaître des cheminots, qu’il connaît bien. «Personne n’a pu s’approcher du wagon, les Allemands les en empêchaient». Le train parti, les cheminots apportent à madame Dugny « un nombre considérable de lettres » qu’elle s’efforcera de faire parvenir à leurs destinataires, dont celle d’Antoine Laurent.

Depuis le camp de Compiègne, Pierre Lavigne est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942.

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante  « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité. Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau.

On ignore son numéro d’immatriculation à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942. Le numéro « 45736 ? » figurant dans mes deux premiers ouvrages sur le convoi du 6 juillet 1942 (éditions de 1997 et 2000) correspondait à une tentative de reconstitution de la liste du convoi par matricules. Cette reconstitution n’a pu aboutir en raison de l’existence de quatre listes alphabétiques successives, de la persistance de lacunes pour plus d’une dizaine de noms et d’incertitudes sur plusieurs centaines de numéros matricules. Il était donc hasardeux de maintenir ce numéro en l’absence de nouvelles preuves. Il ne figure plus dans mon ouvrage «Triangles rouges à Auschwitz».

Lire dans le site le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale ».  Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.

L’Est Républicain des 3- 4 juin 1945

Aucun document des archives SS préservées de la destruction ne permet de connaître la date de son décès à Auschwitz. Dans les années d’après-guerre, l’état civil français a donc fixé fictivement celle-ci au 15 septembre 1942.L’arrêté du 4 novembre 1993 portant apposition de la mention «Mort en déportation» sur les actes de décès (J.O. 4 janvier 1994) conserve cette date.
Le 3 juin 1945, son épouse, comme des dizaines d’autres épouses de déportés, fait paraître une demande d’informations dans « L’Est Républicain », à la rubrique « Recherche de déportés » destinée à recueillir des informations auprès des déportés rescapés.

Pierre Lavigne a été déclaré « Mort pour la France« . Le titre de « Déporté résistant » lui a été attribué le 2 avril 1954 et la carte (n°101821806) délivrée à un « ayant cause », son épouse.
Une plaque sur le mur de la mairie de Ville-sur-Cousances, honore sa mémoire et celle de Louis Mareschal, FFI. 

Plaque sur la Mairie

Il est également honoré sur le mémorial : « Aux Instituteurs de la Meuse Morts pour la France 1914-1918 – 1939-1945 » et sur le Livre d’or des Instituteurs de la Meuse morts pour la France.
Un hommage solennel lui a été rendu à Auschwitz par M. André Trouslard le 30 septembre 2015 au nom de l’amicale des Anciens et anciennes élèves des E.N. et I.U.F.M. de la Meuse

  • Note 1 : « La mère de Pierre et Marguerite, Adèle Lavigne, était fonctionnaire des Postes, et a ensuite fait presque toute sa carrière au Maroc. Elle s’est mariée à Rabat en 1928 avec Jean Dubeau, également employé des Postes. Lorsqu’ils ont pris leur retraite en 1952, ils sont rentrés en France et ont racheté la maison familiale de Montzéville. Le couple voyait souvent Emilienne et ses enfants. Il semblerait qu’ils soient allés vivre ensuite à Reims, où Jean Dubeau est décédé en 1976, puis Adèle en 1982. Adèle et Jean Dubeau sont enterrés dans un caveau familial à Montzéville« . Eve Rispal.
  • Note 2 : Henri Pasdeloup, cheminot de Saint-Mihiel (Meuse), est arrêté le 23 juin 1941 par la Gestapo. Interné à Compiègne il est déporté à Sachsenhausen (n° 59206), récit sur le départ des « 45000 », in « Sachso », page 36, par l’Amicale d’Oranienburg-Sachsenhausen.
  • Note 3 :  Contacté par l’intermédiaire de M. André Trouslard (Dossiers documentaires meusiens), monsieur Pierre Lefèvre, m’a envoyé cette photo parue dans son ouvrage. Il est Président de la DT Meuse de l’Association des Amis de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation, Président de l’UD des Résistants, Déportés, Familles de Fusillés et Disparus de la Meuse, Rédacteur des Dossiers Documentaires Meusiens, Au service de la paroisse Bienheureux Nicolas de l’Ornain, Membre de l’association des Écrivains meusiens « Plume ». Je le remercie vivement.

Sources

  • Fichier national de la Division des archives des victimes des conflits contemporains (DAVCC), Ministère de la Défense, Caen. Fiche individuelle consultée en octobre 1993.
  • Correspondances avec les mairies de Souilly, Jubécourt et Ville-sur-Cousances (juillet 1989, 1991 et 1993).
  • la veuve de Pierre Lavigne, contactée par téléphone, n’avait pas souhaité s’exprimer (13 février 1990).
  • Témoignage de madame Collin-Dugny.
  • © Site Internet Mémorial-GenWeb, relevé Alain Girod. Photo © Bernard Butet
  • ©  La Voix des Anciens (bulletin des Anciens et anciennes élèves des E.N. et I.U.F.M. de la Meuse) n° 61 de mai 2016, suite à l’hommage rendu le 30 septembre 2015 par les « Amis voyageurs » à Auschwitz.
  • Recherches et photos de famille envoyées par sa petite fille, madame Eve Rispal, que je remercie vivement.

Notice biographique rédigée par Claudine Cardon-Hamet en 2007, complétée en 2010, 2015, 2018 et  2021 ; Docteur en Histoire, auteur des ouvrages : « Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 », Editions Autrement, 2005 Paris et de «Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000. Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce site) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette notice. Pour la compléter ou corriger, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com

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