Auschwitz le 8 juillet 1942

Matricule « 45.264 » à Auschwitz

René Boissy : né en 1895 à Paris 10ème ; domicilié à Garges-lès-Gonesse (Seine-et-Oise / Val d'Oise) ; menuisier ; CGT , communiste ; arrêté le 20 janvier 1941 ; interné aux camps d’Aincourt et de Compiègne ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz où il meurt le 18 septembre 1942.

René Boissy est né le 21 février 1895 (et non le 19 comme indiqué sur les registres d’Auschwitz) à l’hôpital Lariboisière, 2, rue Ambroise Paré à Paris 10ème.
Il habite depuis 1929 au 28 bis, rue Maurice Berteaux à Garges-lès-Gonesse (Seine-et-Oise / Val d’Oise) au moment de son arrestation.
Sa mère, Hélène, Louise Desouliers, 17 ans, couturière est couturière et son père Aimé, Auguste Boissy, 35 ans, est menuisier. Ils sont domiciliés au 90 rue, Rochechouard (Paris 10ème). Il est apprenti menuisier.
Le 9 mai 1913, il est condamné à deux mois de prison pour « rébellion aux agents ».
Son registre militaire (matricule n° 3810 du 4ème bureau de la Seine) nous apprend qu’il mesure 1m 56 a les cheveux châtains, les yeux gris, le front ordinaire et le nez moyen, le visage ovale. Il travaille
comme menuisier et habite chez ses parents au 12, rue Charles Albert à Paris 18ème. Il a un niveau d’instruction n° 3 pour l’armée (sait lire, écrire et compter, instruction primaire développée).
Le 1er août 1914 la mobilisation générale est décrétée. Il habite alors au 44, avenue de la Gare à Saint-Ouen. Conscrit de la classe 1915, il est mobilisé par anticipation en 1914, comme tous les conscrits de sa classe. Il est mobilisé le 19 décembre 1914 au 10ème Bataillon de chasseurs à pieds. Après l’instruction militaire, il part « aux armées » le 29 avril 1915. Il est blessé à l’épaule gauche le 26 mai 1915 lors des combats d’Aix-Noulette lors de la seconde bataille d’Artois. Evacué blessé le même jour. Après convalescence, il est renvoyé au front le 19 avril 1916. Le registre note une « interruption de service » du 3 avril au 2 mai 1917. Manquant à l’appel le 15 octobre 1917, il est « déclaré déserteur » trois jours plus tard (c.f. note 1). La désertion comporte plusieurs degrés de gravité qui diffèrent si elle a lieu « à l’intérieur » ou au front, en présence ou non de l’ennemi. Pour René Bussy, soldat depuis 2 ans 11 mois, qui a été blessé au combat en mai 1915, il s’agit d’une désertion alors qu’il est soit en cantonnement soit en permission, donc « à l’intérieur ». Arrêté après-guerre à Paris par la prévôté, il est « rayé des contrôles de la désertion » le 21 février 1919. Il est condamné à cinq ans de travaux publics pour désertion à l’intérieur en temps de guerre le 2 avril 1919 par le Conseil de guerre de la 43ème division d’Infanterie.
Il commence à subir sa peine au pénitencier militaire d’Albertville (Savoie). Le 15 août 1920, par décret du 15 août 1920, il bénéficie d’une remise du restant de sa peine. Mis en liberté, il est dirigé pour affectation le 25 août 1920 sur le 159ème régiment d’infanterie par décision du général gouverneur de la région de Lyon. Le 19 octobre suivant, il est « renvoyé dans ses foyers », « certificat de bonne conduite refusé ». Sa peine est amnistiée par la loi du 29 avril 1921.
En avril 1921, il habite au 16, rue de la Vieuville, à Paris 18eme . En novembre 1921, René Boissy déménage au 20, rue Feutrier, dans le même arrondissement. Il s’inscrit sur les listes électorales du 18e en 1922. En 1926, il est en ménage à cette adresse avec Georgette Lizerand, qu’il épousera en 1928 (registre du recensement).
René Boissy épouse Georgette, Charlotte Lizerand, 24 ans, le 7 janvier 1928 à Paris XVIIIème. Née le 20 octobre 1903 à Saint-Ouen (Seine/Seine-Saint-Denis), elle est mécanicienne. Au moment de son mariage, la mère de René Boissy est blanchisseuse et habite au 142, rue de Ménilmontant.
Pas d’adresse connue pour son père.
En septembre 1929 le jeune couple vient habiter au 30, avenue Maurice-Berteaux à Garges-lès-Gonesse (Seine-et-Oise / Val-d’Oise).
En 1934, la commission de réforme de la Seine lui octroie un taux d’invalidité inférieur à 10 % pour «cicatrice souple de l’épaule gauche
sans amyotrophie».
René Boissy est membre du Parti communiste, et secrétaire de la cellule Paul Vaillant-Couturier de Garges-lès-Gonesse (le nom est donné à la cellule après le décès du dirigeant communiste le 10 octobre 1937).
Le 30 août 1939, à la veille de la déclaration de guerre, il est rappelé à l’armée, convoqué au dépôt d’infanterie n° 212. Il est affecté au 212eme Régiment d’Infanterie de Réserve. Le 19 février 1940, il est affecté à la 5ème Compagnie de travailleurs militaires, rattachée au dépôt d’infanterie n°131.

Le 14 juin 1940, les troupes de la Wehrmacht entrent dans Paris, vidée des deux tiers de sa population. La ville cesse d’être la capitale du pays et devient le siège du commandement militaire allemand en France.. Les troupes allemandes occupent toute la banlieue parisienne et les départements voisins les jours suivants.  Le 10 juillet 1940 le maréchal Pétain, investi des pleins pouvoirs par l’Assemblée nationale, abolit la République et s’octroie le lendemain le titre de « chef de l’Etat français ». Il lance la « révolution nationale » en rupture avec nombre de principes républicains (confusion des pouvoirs législatifs et exécutifs ; rejet du multipartisme, suppression des syndicats et du droit de grève, antisémitisme d’état…).

René Boissy est démobilisé le 10 août 1940.
Au début de l’occupation allemande, il est chômeur et s’inscrit au Fonds national de Chômage, institué par la Loi du 27 novembre 1940.
Surveillé par la Police en raison de ses activités politiques d’avant-guerre, il est considéré par le commissaire de police de Gonesse comme « responsable du jet ou de l’affichage des tracts communistes sur le territoire de la commune ». Des tracts ont en effet été lancés à la volée le 18 janvier 1941 à la limite de Stains.
Le commissaire de police de Gonesse décide – sans preuves – de faire arrêter quatre anciens militants communistes de Garges-lès-Gonesses – dont René Boissy – en vue de leur internement administratif (arrêté postdaté au 21 janvier, alors que les militants ont déjà été transférés à Aincourt). Lire dans le site :  Le camp d’Aincourt.

Le camp d’Aincourt. © Blog de Roger Colombier

Georgette Boissy, atteinte d’encéphalite léthargique (maladie
nécessitant la présence d’une personne) demande au Préfet une mesure de libération de son mari (29 avril 1940). Au questionnement du Préfet, le commandant du camp, le commissaire Andrey, dont l’anticommunisme est bien connu, répond que Boissy quoique n’ayant jamais été puni, reste un communiste convaincu et n’est pas digne d’une mesure de bienveillance, demandant néanmoins une contre enquête (l’épouse de René Boissy a fourni un certificat médical) (2).

Le 27 juin 1941, 88 internés d’Aincourt – dont René Boissy – sont transférés au camp allemand de Compiègne le Frontstalag 122. (Mémoire de maîtrise d’Emilie Bouin) via l’hôtel Matignon. Ils ont tous été désignés par le directeur du camp, avec l’aval du préfet de Seine-et-Oise. Ce transfert s’inscrit dans le cadre d’une grande rafle concernant les milieux syndicaux et communistes. En effet, à partir du 22 juin 1941, jour de l’attaque hitlérienne contre l’Union soviétique, les Allemands arrêtent plus de mille communistes avec l’aide de la police française (nom de code de l’opération : «Aktion Theoderich»).
Il est interné le jour de l’ouverture du camp comme camp d’internement administratif allemand.
Depuis ce camp administré par la Wehrmacht, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».

Depuis le camp de Compiègne, René Boissy est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante  « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité. Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau.

Il est immatriculé le 8 juillet 1942

Il est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro 45264. Ce numéro matricule que j’ai reconstitué en absence de référence aux registres du camp, correspond à une photo d’immatriculation à Auschwitz.

Cette photo d’immatriculation (1) à Auschwitz a été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz.

Lire dans le site le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale ».  Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.

Dessin de Franz Reisz, 1946

René Boissy meurt à Auschwitz le 18 septembre 1942 d’après le registre d’état civil de la municipalité d’Auschwitz (in Death Books from Auschwitz Tome 2 page 133). Cent quarante huit «45000» ont été déclarés comme lui décédés à l’état civil d’Auschwitz les 18 et 19 septembre, ainsi qu’un nombre important de détenus d’autres nationalités : il est probable qu’ils sont tous morts gazés à la suite d’une vaste «sélection» interne des «inaptes au travail», opérée sans doute dans les blocks d’infirmerie, et non, comme indiqué sur le registre d’Auschwitz, mort de «pneumonie» à 16 h 40. Les SS indiquaient des causes naturelles fictives sur ces certificats pour masquer ces meurtres collectifs.

L’arrêté ministériel du 25 août 1987 a porté apposition de la mention «Mort en déportation» sur son acte de décès (Journal Officiel du 2 octobre 1987).
Son nom est inscrit sur le monument aux morts, au cimetière de Garges-lès-Gonesses.

  • Note 1Désertions. L’armée française estime qu’environ 15 000 soldats auraient déserté ses rangs chaque année pendant la guerre 14-18. De mai à juin 1917 on constate une grave crise de discipline. Mutineries, désertions, mutilations volontaires pour ne pas retourner au front se multiplient. La plupart des déserteurs on connu les gaz, les marmitages, sont montés à l’assaut des tranchées allemandes. Ces désertions – lourdement condamnées – sont les conséquences de la dureté des conditions de vie : boue, froid, vermine, épidémies, permissions peu
    nombreuses et souvent retardées, état lamentable des cantonnements de repos, contact permanent avec le sang et la mort. Mais surtout en 1917, conséquences d’ordres aveugles qui envoient des milliers d’entre eux à la boucherie, sans discernement. Pour ne pas aller à une mort quasi-certaine, pour revoir leur famille dont ils n’ont plus de nouvelles, des soldats se rendent coupables d’insubordination en désertant.
  • Note 2 : Ces démarches n’aboutiront pas. Le 5 mai 1942, le préfet de Seine-et-Oise transmet à la Feldkommandantur 758 de Saint-Cloud une liste d’anciens internés d’Aincourt à la libération desquels il oppose un avis défavorable. Pour René Boissy il indique : « doit être considéré
    comme un militant dangereux pour l’ordre public
     ».
  • Note 3 : 524 photos d’immatriculation des « 45.000 » à Auschwitz ont été retrouvées parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation du camp d’Auschwitz. A la Libération elles ont été conservées dans les archives du musée d’Etat d’Auschwitz. Des tirages de ces photos ont été remis par Kazimierz Smolen (ancien détenu dans les bureaux du camp d’Auschwitz, puis directeur du Musée d’Etat d’Auschwitz) à André Montagne, alors vice-président de l’Amicale d’Auschwitz, qui me les a confiés.

Sources

  • © Archives de France, état civil en ligne, Paris Xème.
  • Mairie de Garges, 19 juin 1992.
  • Fichier national de la Division des archives des victimes des conflits contemporains (DAVCC), Ministère de la Défense, Caen. Fiche individuelle consultée en juin et juillet 1992.
  • Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (Archives de Caen du ministère de la Défense). « Liste communiquée par M. Van de Laar, mission néerlandaise de Recherche à Paris le 29.6.1948« , établie à partir des déclarations de décès du camp d’Auschwitz.Liste V (n°31518), Liste S (n°40).
  • © Site Internet Mémorial-GenWeb
  • © The Central Database of Shoah VictimsNames
  • Registres matricules militaires de la Seine.
  • Recensements de 1931 et 1936 Garges-lès-Gonesses

Notice biographique rédigée en 2011, complétée en 2016, 2018 et 2022, par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : «Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 », Editions Autrement, 2005 Paris et de «Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette notice biographie. Pour la compléter ou la corriger, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com.

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