Matricule « 45.805 » à Auschwitz   Rescapé

Victor Louarn
Victor Louarn : né en 1919 à Concarneau (Finistère), où il habite ; sertisseur ; communiste ; arrêté le 11 juin 1941 ;  interné à Compiègne ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz, Sachsenhausen, Schwerin ; Rescapé, il meurt le 3 mars 1979.

Victor Louarn est né le 30 mars 1919 « en ville close » à Concarneau (Finistère).
Il habite chez ses parents au 13, rue des Remparts à Concarneau au moment de son arrestation.
Il est le fils de Jeanne Kermenguy, née en 1895 à Concarneau, employée de commerce chez Palmer et de Victor Louarn, marin, né en 1893 à Concarneau, son époux.
Il a deux frères, Fernand, Joseph, né le 3 mars 1914 et Théophile, né le 1er février 1921, et une sœur, Jeanne née le 19 mars 1925, tous trois à Concarneau.
Il est célibataire et travaille comme « mousse » chez Provost-Barbe à l’âge de 16 ans, puis comme régleur sertisseur à la conserverie Bouvais (devenue aujourd’hui centre des arts) au moment de son arrestation.

Sportif et courageux, Victor Louarn a été décoré de la médaille d’argent de sauvetage(marine marchande) en 1936 pour avoir sauvé de la noyade un marin-pêcheur sardinier, Pierre Bourhis tombé dans l’avant-port de Concarneau.
Le 5 août 1936, Victor Louarn s’est jeté tout habillé et a réussi à ramener le marin sur la cale. Cet acte de bravoure est rapporté dans plusieurs journaux locaux.

Victor Louarn, assis, deuxième en partant de la gauche

Théophile, son frère cadet de deux ans et lui, pratiquent le football à l’Union Sportive Concarnoise (photo ci-contre).
Sur la photo : Victor Louarn et ses copains de l’équipe de football de l’Union sportive concarnoise, en 1939. 1er rang, de gauche à droite : Gohec, Victor Louarn, Jean Autret, Louis Ravallec, Pierre Guillou. 2ème rang : debout Théophile Louarn, Fernand Louarn, inconnu, Louis Péron. 3 èm e rang : François Filastre, Auguste
Goanvic, Jean Hémon, inconnu.
Victor Louarn est mobilisé en 1939.

Le 14 juin 1940, l’armée allemande d’occupation entre dans Paris. La ville cesse alors d’être la capitale du pays et devient le siège du commandement militaire allemand en France. Le 19 juin 1940, après une campagne éclair, les premiers soldats allemands entrent dans Quimper. Le 20 juin, ils occupent Concarneau. Le 22 juin, l’armistice est signé : la moitié nord de la France et toute la façade
ouest sont occupées. Le 10 juillet 1940 le maréchal Pétain, investi des pleins pouvoirs par l’Assemblée nationale, s’octroie le lendemain le titre de « chef de l’Etat français ».

Concarneau : soldat allemands devant la porte de la Ville-close

Militant actif du Parti communiste avant guerre, Victor Louarn est, avec Alain Le Lay, secrétaire régional du Finistère et responsable du Parti communiste clandestin à Concarneau, à l’origine de la formation du Front National dans la région concarnoise. Ces activités motivent son arrestation par la police spéciale (française) de Quimper, le 11 juin 1941 pour distribution de tracts, avec 3 autres jeunes, dont son camarade Esprit Jourdain qui est arrêté le même jour que lui.
Il le verra mourir à Birkenau. 

Victor Louarn est déféré devant le Tribunal de Quimper le 12 juin 1941 pour «tentative
de reconstitution de la section des Jeunesses communistes
».
Condamné comme Esprit Jourdain à 6 mois de prison, il est incarcéré la prison de Quimper (Le Bourguen) entre le 12 juin 1941 et le 30 avril 1942.  Sa condamnation et celles d’autres militants (Esprit Jourdain, 24 ans, à 6 mois de prison et privation des droits civiques, René Mouton, 19 ans, et Jean Glémarec 20 ans, à 3 mois de prison, est relatée dans la presse locale… 

 

La Dépêche de Brest 24 juin 1941

dont l’Arvor du 29 juin, dont la parution en Breton est autorisée par la Propaganda Staffel  (l’Arvor, hebdomadaire, paraitra en Breton

L’Arvor du 29 juin 1941

et Français uniquement entre 1941 et 1944).

 

 

Victor Louarn est remis aux autorités allemandes à leur demande le 30 avril 1942. 

Celles-ci l’internent au camp allemand de Royallieu à Compiègne (le Frontstalag 122), le 1er mai 1942, en vue de sa déportation comme otage. Depuis ce camp administré par la Wehrmacht, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».

Depuis le camp de Compiègne, Victor Louarn est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante trois « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité. Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau.

L’ entrée du camp d’Auschwitz I

Victor Louarn est enregistré à leur arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 (11 heures du matin) sous le numéro 45805. Ce matricule sera tatoué sur son avant-bras gauche quelques mois plus tard.

Sa photo d’immatriculation à Auschwitz n’a pas été retrouvée parmi les 522 que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz.

Lire dans le site le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale ».  Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks. Le 13 juillet : « Nous sommes interrogés sur nos professions. Les spécialistes dont ils ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et s’en retournent à Auschwitz I, ils sont approximativement la moitié de ceux qui restaient de notre convoi. Les autres, dont je suis nous restons à Birkenau où nous sommes employés pour le terrassement et pour monter des baraques appelées Block ». Pierre Monjault.  Il est témoin de l’horreur au quotidien, décrite minutieusement par René Maquenhen (lire dans le site, La journée-type d’un déporté d’AuschwitzDe
nombreux « 45 000 » sont morts sous les coups de leurs bourreaux : « Christophe Le Meur – rapporte Victor Louarn  est si cruellement frappé à coups de manche de pioche, qu’il est mort peu de temps après ».
La faim a poussé certains « 45 000 » à absorber des ingrédients bien étrangers à la gastronomie française : « C’est à Raïsko, dans ce « paradis » que Victor Louarn apprit à connaître le goût des mulots. Lorsqu’il entra au kommando des « pommes de terre », Louarn, épuisé, mourant de faim, se décida un matin à attraper une souris qu’il dépeça et mangea toute crue. (…) Ce n’est pas par appétit que Louarn ingurgita bientôt 25 à 30 mulots par jour, mais c’est pour échapper aux épouvantables douleurs qui tenaillaient son estomac vide, c’est pour tenter de sauvegarder un équilibre physique et moral qui, chaque jour, l’abandonnait davantage. (…) Les SS apprirent finalement la
chose et, évidemment, s’en réjouirent. Ils décidèrent que des Israélites seraient désignés pour pourchasser les rongeurs dans les silos de pommes de terre. C’était pour les SS une distraction d’un nouveau genre et ils ne paraissaient vraiment satisfaits que lorsque, après avoir fracassé la tête d’un mulot sur un manche de pelle, Louarn dépouillait l’animal et le mangeait. Il est vrai que, pendant ce temps, Louarn échappait aux coups. Il est revenu chez lui à Concarneau
». (Emmanuel Michel).

Le Kommando de la Forge

Victor Louarn est affecté au Kommando de la Forge. Il y travaille avec Ferdinand Bigaré, Raymond Boudou, Eugène Charles, Gabriel Lacassagne, Marceau Lannoy, Jules Le Troadec.
Un soir (le 16 ou le 17 mars 1943), après l’appel, la plupart des «45000» survivants à Birkenau (vingt-cinq) sont rassemblés. Consignés dans un block, dix-huit d’entre eux, dont Victor Louarn, sont conduits le lendemain sous escorte au camp principal, Auschwitz I.

En application d’une directive datée du 21 juin 1943 accordant aux détenus français des KL la possibilité de correspondre avec leur famille et de recevoir des colis renfermant des vivres, il reçoit le 4 juillet 1943, comme les autres détenus politiques français d’Auschwitz, l’autorisation d’échanger des lettres avec sa famille – rédigées en allemand et soumises à la censure – et de recevoir des colis contenant des aliments.
Entre le 14 août 1943 et le 12 décembre 1943, il est en quarantaine au Block 11 avec la quasi totalité des Français survivants. Lire
l’article du site « les 45000 au block 11
.
  Le 12 décembre, les Français quittent le Block 11 et retournent dans leurs anciens Kommandos.
Le 3 août 1944, il est à nouveau placé en “quarantaine”, au Block 10, avec la majorité des “45000” d’Auschwitz I. Lire La
Résistance dans les camps nazis
.
Il est transféré à Sachsenhausen le 29 août 1944 avec un groupe de 29 autres « 45000 ». Lire dans le site , « les itinéraires suivis par les survivants »

Le 21 avril 1945, le camp est évacué en direction de la Baltique, par colonnes de 500 détenus, en direction de Schwerin puis de Lübeck ou de Hambourg. Certains « 45 000 » sont libérés par les Soviétiques au cours de ces terribles « marches de la mort », au début mai : Daniel Nagliouck, René Maquenhen, Georges Marin, Henri Mathiaud, Auguste Monjauvis, René
Petitjean.
Victor Louarn est également libéré, le 2 mai par les Soviétiques.  Il regagne la France le 23 mai 1945.

Mais il est atteint de tuberculose pulmonaire, et la mort de son frère cadet, déporté à Buchenwald, l’a profondément affecté.
A son retour il habite au 8, rue Jean Bart à Concarneau.
Il y devient mareyeur, activité qu’il doit cesser en 1958 pour cause de maladie.
Il se marie à Concarneau le 13 avril 1946 avec Thérèse Le Floch, née en 1921. Ils ont deux filles, Josette, née en 1947 et Andrée, née en 1950.
La famille habite alors au 16, rue des Roses à Concarneau. 

Le titre de «Déporté Résistant» est attribué à Victor Louarn le 26 septembre 1952.
Victor Louarn est mort le 3 mars 1979 des suites de sa maladie. 

Victor Louarn est homologué comme Résistant, au titre des Forces Françaises combattantes (FFC) et comme Déporté Résistant (DIR), comme appartenant à l’un des cinq mouvements de Résistance (FFC, FFI, RIF, DIR, FFL). Cf. service historique de la Défense, Vincennes GR
16 P 377614.
Des obsèques solennelles lui rendent hommage à Concarneau en présence d’une nombreuse assistance «associations patriotiques avec drapeau, FNDIRP de
Concarneau et de Quimper conduite par Jean Bernard, du maire et du conseil municipal. Selon ses volontés son cercueil fut recouvert du drapeau de notre section, ni fleurs, une seule couronne de notre section locale
» (Thérèse Louarn).

Une rue de la Ville close rappelle le sacrifice de son frère Théophile, né le 21 février 1921 à Concarneau. Condamné en février 1943 par la Cour spéciale de Rennes avec 26 autres jeunes communistes, interné à Compiègne, il est déporté à Buchenwald dans le convoi du 22 janvier 1944. Il est affecté au camp de Dora-Mittelbau. Théophile Louarn meurt à Elrich le 27 mars 1945.  Il est est homologué comme Résistant, au titre des Forces Françaises Libres (FFI), appartenant à l’un des cinq mouvements de Résistance (FFC, FFI, RIF, DIR, FFL). Cf. service historique de la Défense, Vincennes GR
16 P 377613.
La veuve de Victor, Thérèse Louarn est décédée en 2010 à Concarneau.

Sources

    • Lettres manuscrites de Victor Louarn à Roger Arnould (1972).
    • Photo d’identité tirage papier.
    • Documents envoyés à Roger Arnould par le secrétaire de la section de la FNDIRP de Concarneau, Gilbert Troisième.
    • Lettre de madame Thérèse Louarn (1979).
    • Archives municipales de Concarneau.
    • Témoignage de Roger Abada (1989).
    • Brochure : «Concarneau sous l’occupation», p. 4, 6 ,7.
    • Eugène Kerbaul, Cahiers d’Histoire de l’IRM, 1985, n° 22, page 100.
    • Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, Le Maitron, Claude Pennetier (dir), éditions de l’Atelier, tome 34, page 203.
  • Photo de groupe : Il s’agit d’une photo du club de foot de Concarneau (USC). En aucun cas elle n’a put être prise au camp de Compiègne, comme l’indique par erreur © Ouest France, édition du 5 juillet 2012 (il s’agit de l’équipe de 1939). Coupure envoyée par Madame Geneviève Le Goanvic et Lucien Corolleur. Madame Bernardini m’informe que son père Auguste Le Goanvic, né en 1920 figure également sur cette photo (le troisième en haut à gauche).

Notice biographique rédigée en juillet 2001 (complétée en 2017 et 2021) par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : « Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 », Editions Autrement, 2005 Paris et de «Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce site) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette notice. Pour la compléter ou la corriger, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.