Matricule « 45.673 » à Auschwitz

Jean Hugues le 8 juillet 1942 à Auschwitz
Jean Hugues : né en 1911 à Paris 14ème, où il habite ; machiniste à l’Opéra ; communiste ;  arrêté le 19 octobre 1940, relâché en décembre ; arrêté le 28 avril 1942 ; interné au camp de Compiègne ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz où il meurt à Birkenau le 16 janvier 1943.

Jean Hugues est né le 26 juin 1911 à Paris (14ème). Il habite au 25, rue Gassendi à Paris (14ème) au moment de son arrestation.  Il est le fils de Marie Bassède, 27 ans, sans profession, et de Joseph Hugues, 29 ans, employé des Postes, né le 27 juillet 1881 à Perpignan. Ses parents, mariés le 28 avril 1906, habitent au 11 rue des Suisses dans cet arrondissement à sa naissance. Sa mère sera par la suite employée PTT, après le décès de son mari (engagé volontaire, sergent, Joseph Hugues meurt des suites de maladie le 19 octobre 1918 à l’hôpital militaire de Saint Servan).
Il a une sœur, Madeleine (épouse Petit), et un frère, Jacques.
Conscrit de la classe 1931, Jean Hugues est appelé au service militaire (d’un an), qu’il effectue au 21ème Régiment d’infanterie de ligne à Chaumont-en-Bassigny, Haute-Marne.

Depuis le 26 mars 1936, il travaille comme machiniste à l’Opéra Garnier de Paris (in « Quand l’Opéra entre en Résistance » et le témoignage de Georges Marin, rescapé du convoi). Il adhère au Parti communiste en 1936.

ouvrage de Guy Hervy, Guy Krivopissko, Aurélien Poidevin, Axel Porin

Sportif, il est adhérent à l’Union Athlétique Jean Jaurès (UAJJ), affiliée à la FSGT-USGT (1).
Après 1936, il habite au 43, avenue Reille, à Paris 14ème .
A la déclaration de guerre du 3 septembre 1939, il est « rappelé à l’activité », et mobilisé dans un régiment de pionniers.

Le 14 juin 1940, les troupes de la Wehrmacht entrent dans Paris, vidée des deux tiers de sa population. La ville cesse d’être la capitale du pays et devient le siège du commandement militaire allemand en France. Le 22 juin, l’armistice est signé. Le 10 juillet 1940 le maréchal Pétain, investi des pleins pouvoirs par l’Assemblée nationale, s’octroie le lendemain le titre de « chef de l’Etat français » et lance la « révolution nationale » en rupture avec nombre de principes républicains (confusion des pouvoirs législatifs et exécutifs ; rejet du multipartisme, suppression des syndicats et du droit de grève, antisémitisme d’état…).

Il est démobilisé en juillet 1940, et retrouve son emploi à l’Opéra.

Pendant l’Occupation : «Jean Hugues rejoint rapidement le groupe de résistance formé en 1940 autour de Jean Rieussec. Il semble d’ailleurs être l’un des fondateurs de la cellule communiste clandestine qui voit le jour à la Réunion des théâtres lyriques nationaux la même année. Il milite aussi dans le 14ème arrondissement où il habite. Soupçonné de distribution et de collage de tracts, il est arrêté une première fois le 15 octobre 1940. Il est relâché deux mois plus tard et reprend ses activités illégales.  Il contribue ainsi à l’essor du Front national pour l’Indépendance de la France (mouvement de résistance créé à l’initiative de Parti communiste), à l’Opéra et dans son quartier de résidence (in « Quand l’Opéra entre en Résistance »).

Selon les archives de la Préfecture de police de Paris, c’est le 19 octobre 1940 que Jean Hugues est interpellé de nuit (vers 23 heures), par deux gardiens de la paix du commissariat du quartier Plaisance, alors qu’il circule à vélo sur l’avenue du Maine (Paris 14ème).

Ces agents trouvent dans sa musette des tracts et des papillons « communistes », un cachet en caoutchouc avec la faucille et le marteau, et un tampon humide.

1941 : l’Opéra Garnier pavoisé de croix gammées

Son appartement est perquisitionné : la police trouve deux cartes du parti communiste (année 1939-1940) à son nom, et un lot de brochures et de livres. Le lendemain, le commissaire de police inculpe Jean Hugues pour infraction à l’ordonnance allemande du 20 juin 1940 (« apposition de tracts non visés par la censure ») et le met à disposition
des autorités allemandes. Il est conduit au dépôt de la préfecture. Le 7 novembre, il est remis aux autorités allemandes qui le transfèrent à la prison militaire du Cherche-Midi, réquisitionnée. Il est relâché en décembre.

Le 1er mars 1941, à Paris 6ème, Jean Hugues épouse Marguerite Le Ny. Elle est née en septembre 1906, et travaille comme ouvreuse au Théâtre Montparnasse. Le couple a un fils, Jean-Pierre, qui naît le 10 novembre 1941 (il est décédé le 1er décembre 2010).

Jean Hugues est arrêté une seconde fois à son domicile le 28 avril 1942 par la police allemande et la police française, lors d’une rafle concernant tout le département de la Seine et visant des militants du Parti communiste clandestin ou considérés comme tels. Lire dans le site La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942). Suivant cette politique des otages, les autorités d’occupation ordonnent l’exécution d’otages déjà internés et le 28 juin, arrêtent 387 militants (avec le concours de la police parisienne), dont la plupart avaient déjà été arrêtés une première fois par la police française pour « activité communiste » depuis l’interdiction du Parti communiste (le 26 septembre 1939) et libérés à l’expiration de leur peine. Les autres sont connus ou suspectés par les services de Police. Il s’agit de représailles ordonnées à la suite d’une série d’attentats à Paris (le 20 avril un soldat allemand de première classe est abattu au métro Molitor, deux soldats allemands dans un autobus parisien, le 22 avril un militaire allemand est blessé à Malakoff). Lire le témoignage de Claude Souef : La rafle des communistes du 28 avril 1942 à Paris. Les hommes arrêtés sont rapidement conduits au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Oise), administré et gardé par la Wehrmacht (le Frontstalag 122).

Jean Hugues est interné le jour même au camp de détention allemande de Royallieu à Compiègne (Frontstalag 122). Depuis ce camp administré par la Wehrmacht, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».

Depuis le camp de Compiègne, Jean Hugues est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942.

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante  « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité. Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau.

Jean Hugues est enregistré à Auschwitz sous le numéro « 45673 ».

Sa photo d’immatriculation (2) à Auschwitz a été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz.
Lire dans le site le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale ».  Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.

Jean Hugues meurt à Birkenau, le 16 janvier 1943, d’après le certificat de décès établi au camp d’Auschwitz (in Death Books from Auschwitz, tome 2, page 479).

Après son départ de Compiègne, son épouse fait des démarches auprès de la délégation générale du gouvernement français dans les territoires occupés afin d’obtenir des nouvelles de son mari (mention d’un dossier dit « de Brinon » au BAVCC). Pendant toute l’Occupation, elle va bénéficier du soutien financier des machinistes. « La solidarité se poursuit après-guerre : le syndicat parraine son fils à partir de 1945 et fleurit à chaque 1er mai sa
tombe ainsi que celle de Raymond Amblard » (« Quand l’Opéra entre en Résistance 
»). « L’euphorie suscitée par la libération de la capitale ne peut effacer les peines et les angoisses de l’heure. A Paris comme ailleurs en France, on pleure et on enterre les morts. On attend inquiet, le retour des « absents ». À Garnier, les personnels s’interrogent sur le sort de Jean Hugues déporté en Allemagne depuis le 6 juillet 1942. Ils envisagent de parrainer collectivement son fils », in « Quand l’Opéra entre en Résistance ».

Jean Hugues est homologué comme « Déporté politique ». La mention «Mort en déportation» est apposée sur son acte de décès, arrêté du 10 août 1992, paru au Journal Officiel du 29 septembre 1992.

A la Libération, l’épouse de Jean Hughes a déposé un dossier d’homologation (service historique de la Défense, Vincennes GR 16 P 298650) au titre de la Résistance intérieure française (RIF) comme appartenant à l’un des mouvements de Résistance. Il n’y a pas d’homologation mentionnée sur le site du SHD. Mais son nom est inscrit sur la plaque commémorative à la Bourse du Travail de Paris, rue du Château d’Eau – «A la Mémoire des dirigeants de Syndicats tombés dans les combats contre le nazisme pour la libération de la France». Le 25 avril 2005, il est cité avec celui de deux autres
« 45000 » (René Royer et René Deslandes) par le maire du 14ème lors de la journée de la Déportation.

Selon les souvenirs de famille, il y avait dans les coulisses de l’Opéra une plaque commémorative à son nom. Guy Hervy, un des co-auteurs de Quand l’Opéra entre en Résistance m’a confirmé par téléphone en janvier 2020qu’elle existe toujours. Un film sur la Résistance à l’Opéra a été tourné à partir des découvertes faites au moment de la rénovation du Palais Garnier (tracts, agendas illégaux…). Ci-contre le lien avec la bande annonce du film avant son passage à la télévision (France 5), transmise par Guy Hervy. Il est également l’auteur d’un article  paru dans « Le syndicalisme dans la France occupée » (Michel Margairaz et Danièlle Tartakowsky) pp. 273 à 284 intitulé « activités syndicales , revendicatives officielles et travail illégal de 1940 à 1944 à l’Opéra de Paris », où il explique l’utilisation du syndicat légal par les militants ex-CGTU de l’Opéra. Il y mentionne les noms des combattants volontaires de la Résistance, de l’orchestre ou de la machinerie, comme Jean Hughues, qu’il cite.

  • Note 1 : Pendant l’Occupation sous l’impulsion de René Deslandes, jeune responsable communiste, ce club devient le « Club sportif omnisports du 14ème », club « officiel » qui remplace l’ancienne UAJJ, et dont René Deslandes dépose en septembre 1941 les nouveaux statuts (le club est affilié au groupement Borotra et à la FSGT collaborationniste). Cette couverture va permettre aux jeunes communistes – dont beaucoup étaient membres du précédent club et des Auberges de jeunesse – de se réunir au grand jour. Plusieurs des jeunes du 14ème qui seront déportés avec lui – ou fusillés – y sont licenciés : Georges Amable, André Aubouet, Albert Faugeron (45529), René Deslandes (45465), Pierre Le Jop (45000), Jean Nicolaï (45000), Gabriel « Gaby » Ponty (45000), Raymond Tardif (2). Certains seront membres des « Bataillons de la jeunesse » (2).
  • Note 2 : Jean Garreau, appartenait au club des motards du 14ème et à l’Union athlétique Jean-Jaurès. Il apprenait à nager aux jeunes de son club à la piscine de la Butte aux Cailles. Il est arrêté en 1942 au cours d’une action des Jeunesses communistes : jugé au procès de la
    Maison de la Chimie, il est fusillé le 17 avril 1942, avec André Aubouet et René Tardif. Ils avaient abattu un officier allemand le 20 janvier
    1942 au métro Bienvenüe. Georges Amable, coureur à pied et cycliste, vainqueur de nombreuses courses au vélodrome de la Cipale au bois de Vincennes, est déporté comme résistant à Buchenwald. Il sera tué en tentant de s’évader du train.
  • Note 3 : Dans une notice biographique préparée dans des délais très courts pour une exposition parisienne de l’association « Mémoire Vive » (et reprise depuis, sans mon accord, sur le site Internet de celle-ci), j’avais attribué par erreur à Jean Hugues, une participation à des actions contre deux librairies, allemande et italienne.

Sources

  • Guy Hervy, Guy Krivopissko, Aurélien Poidevin, Axel Porin, Quand l’Opéra entre en Résistance Ed. Œil d’Or, août 2007, page 55. Avec l’accord de Guy Krivopissko, conservateur du MRN, juillet 2012.
  • Témoignage de Georges Marin, rescapé du convoi. (1992).
  • Témoignage d’André Deslandes, in Revue d’Histoire du 14ème arrondissement de Paris, n° 29 (1984-85).
  • Death Books from Auschwitz (registres des morts d’Auschwitz), Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres (incomplets) des certificats de décès établis au camp d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
  • Fichier national de la Division des archives des victimes des conflits contemporains (DAVCC), Ministère de la Défense, Caen. Fiche individuelle consultée en décembre 1992.
  • Archives de la Préfecture de police de Paris. les Lilas.
  • © Site Internet Légifrance.gouv.fr
  • © Site Internet Mémorial-GenWeb.
  • Revue d’Histoire du 14ème, n°29, p. 72, M. Cottard, février 1989.

Notice biographique mise à jour en 2010, 2013, 2019 et 2021 à partir d’une notice succincte rédigée en janvier 2001 pour l’exposition organisée par l’association « Mémoire Vive » à la mairie du 20ème arrondissement, par Claudine Cardon-Hamet (docteur en Histoire, auteur des ouvrages :Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Autrement, Paris 2005) et de Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé), qui reproduit ma thèse de doctorat (1995). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce site) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette notice. Pour la compléter ou la corriger, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com 

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