Matricule « 45 608 » à Auschwitz

Georges Giraud le 8 juillet 1942
Georges Giraud : né en 1889 à Bourges (Cher) ; domicilié 17ème ; forgeron ; blessé et prisonnier en 1914 ; communiste ; arrêté le 1er mars 1941 ; condamné à 6 mois de prison, écroué à Fresnes et Poissy ; interné à aux camps de Rouillé et Compiègne ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz, où il meurt le 8 août 1942.

Georges Giraud habite au 13, rue Dulong à Paris (17ème) au moment de son arrestation.
Il est né le 12 avril 1889 au 98, rue nationale à Bourges (Cher), au domicile de ses parents.
Georges Giraud est le fils de Thérèse Verdy, 42 ans (née en 1846), sans profession et de Louis, Michel Giraud, 46 ans (né le 6 mars 1843 à Garigny, Cher), charron, son époux.
Il est le cadet d’une fratrie de 9 enfants (François, né en 1867, Louis, né en 1870, Eugènie, née en 1872, couturière, Jeanne, née en 1875, Marie, née en 1878, Blanche, née en 1878, institutrice,
Frédéric, né en 1881 et Charles, né en 1884). Leurs parents se sont mariés le 31 janvier 1866 à Villequiers (Cher).
Au moment du conseil de révision de 1912, Georges Giraud habite Paris 12ème.
Il exerce le métier de forgeron. Son registre matricule militaire indique qu’il mesure 1m 66, a les cheveux châtain, les yeux gris, le front couvert et le nez petit, le menton rond à fossette, le visage ovale et la bouche petite. Il a un niveau d’instruction « n°3 » pour l’armée (sait lire, écrire et compter, instruction primaire développée).
Conscrit de la classe 1909, Georges Giraud est
incorporé au 133èmeRégiment d’infanterie cantonné à Belley (Ain) le 17 septembre 1910. Il est envoyé en congé de démobilisation le 25 septembre 1912 en attendant son passage dans la réserve, « certificat de bonne conduite » accordé. Il « se retire » au 7, place Rabelais à Bourges.
Puis il « monte » à Paris et habite au 36, rue Claude Decaen (Paris 12ème). En mars 1914, il a déménagé au 3, rue Buffon à Montreuil.

Camp de Landshud (Bavière)

Il est « rappelé à l’activité militaire » le 9 août 1914 en vertu du décret de mobilisation
générale du 1er août. Son régiment est envoyé au front.
Georges Giraud est blessé et fait prisonnier le 20 août 1914 à Sarrebourg (selon le registre. Mais à cette date le 133ème est devant Mulhouse). Il est fait prisonnier et il est envoyé au camp de triage de Landshut (Durchgangslager) en Bavière jusqu’à son rapatriement le 8 novembre 1918 (accords de Berne). Il « passe » à la 8ème section du COA (commis et ouvriers de l’armée) le 8 janvier 1919. Il est démobilisé le 4 août 1919 et se retire au 23, rue Buffon à Montreuil-sous-bois. Il est ensuite domicilié au 305, rue du Faubourg-Saint-Antoine à Paris 11ème.
Georges Giraud épouse Honorine, Émilienne Morand à Paris 11ème, le 25 décembre 1919. Elle est couturière, née à Bourges le 15 octobre 1893 (elle est décédée le 25 mars 1980 à Antibes), domiciliée à la même adresse du 305, rue du Faubourg-Saint-Antoine. Le couple aura un enfant.
Son père Louis Giraud décède à Bourges le 20 février 1920.
En 1928, le couple habite rue du milieu à Noisy-le-grand (ancienne Seine et Oise / Seine-Saint-Denis). Cette même année Georges Giraud, sans affectation dans la réserve militaire est maintenu à disposition du ministère de la guerre pour la défense passive. En 1929, Georges Giraud habite au 5, rue Saussure, quartier des Batignoles dans le 17ème.
En 1936, séparé de son épouse, il vit maritalement chez Joséphine Carini, au 13, rue Dulong. Née en 1886, elle est papetière à Bécon-les-Bruyères (Seine-et-Oise). En 1931 elle vit dans cet appartement avec ses deux enfants (Louis, né en 1907 et Marcelle née en 1910).
Georges Giraud adhère au Parti communiste à la fin de 1938 et est adhérent à une cellule du 17ème arrondissement jusqu’à la dissolution des organisations communistes.

Le 14 juin 1940, les troupes de la Wehrmacht entrent dans Paris, vidée des deux tiers de sa population. La ville cesse d’être la capitale du pays et devient le siège du commandement militaire allemand en France. Le 22 juin, l’armistice est signé. Le 10 juillet 1940 le maréchal Pétain, investi des pleins pouvoirs par l’Assemblée nationale, s’octroie le lendemain le titre de « chef de l’Etat français » et lance la « révolution nationale » en rupture avec nombre de principes républicains (confusion des pouvoirs législatifs et exécutifs ; rejet du multipartisme, suppression des syndicats et du droit de grève, antisémitisme d’état…).

En 1941 Georges Giraud est employé comme manœuvre aux établissements Kellner-Bechereau (1), au 185, rue Edouard Vaillant à Boulogne-Billancourt, au salaire horaire de 8 francs 60.

PV de la brigade spéciale

Georges Giraud est arrêté le 1er mars 1941 par deux inspecteurs de la Brigade spéciale des RG, « B. » et « V », (lire dans le site La Brigade Spéciale des Renseignements généraux).

Lors de la perquisition à son domicile, les inspecteurs saisissent une brochure imprimée «Nous accusons», deux brochures ronéotypées intitulées « La politique communiste », un tract imprimé « Pour le salut du peuple de France » et deux carnets à souche émanant des comités populaires de chômeurs de la Région parisienne ». (PV de saisie du 2 mars 1941 et note blanche des RG).
Lors de l’interrogatoire, Georges Giraud, conformément aux consignes du Parti communiste clandestin, nie toute activité clandestine et affirme avoir reçu ce matériel de propagande à son domicile « il y a trois ou quatre jours, d’un individu que je ne connais pas. C’est la troisième fois que je reçois des tracts de ce genre, et je les ai brûlés à chaque fois ».
Le commissaire principal André Baillet (Renseignements Généraux) inculpe Georges Giraud d’infraction aux articles 1 et 3 du décret du 26 septembre 1939 (dissolution du Parti communiste). Il est conduit au Dépôt et mis à disposition du procureur (1) le 2 mars.
Le 7 mars 1941, il est condamné à 6 mois de prison par la 18ème chambre correctionnelle de la Seine.
Il est écroué à la Maison d’arrêt de Fresnes du 19 mars au 21 mai 1941. A cette date, il est transféré à celle de Poissy. Le 19 septembre 1941, à la date d’expiration normale de sa peine
d’emprisonnement (levée d’écrou), le préfet de police de Paris, François Bard, ordonne son internement administratif en application de la loi du 3 septembre 1940 (2).

CSS de Rouillé ©  VRID

Maintenu au Dépôt de la préfecture de Paris, Georges Giraud est transféré au camp de Rouillé (3) le 9 octobre 1941, au sein d’un groupe de soixante détenus, pour la plupart communistes de la région parisienne (40 détenus viennent du dépôt de la Préfecture de Police de Pariset  20 viennent de la caserne des Tourelles, transformée en lieu de détention).
Lire dans le site : le-camp-de-Rouillé ‎
Début mai 1942, les autorités allemandes adressent au directeur du camp de Rouillé une liste de 187 internés (4) qui doivent être transférés au camp allemand de Compiègne (le Frontstallag 122). Le nom de Georges Giraud (n° 89 de la liste) y figure et c’est au sein d’un groupe de 168 internés qu’il arrive au camp de Royallieu à Compiègne le 22 mai 1942. La plupart d’entre eux seront comme lui déportés à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet.

Depuis ce camp administré par la Wehrmacht, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».

Depuis le camp de Compiègne, Georges Giraud est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante  « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité. Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau.
Auguste Monjauvis, rescapé, se souvient qu’ils étaient dans le même wagon et qu’ils ont passé plusieurs nuits sans dormir (en fait les nuits des 6 et 7 juillet).

Georges Giraud est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro «45608» selon la liste par matricules du convoi établie en 1974 par les historiens polonais du Musée d’Etat d’Auschwitz.
Sa photo d’immatriculation (5) à Auschwitz a été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz.
Lire dans le site le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale ».  Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.

« Dès les premiers jours nous étions très souvent battus– témoigne Auguste Monjauvis – et Georges Giraud fut le plus touché, âgé et très faible. Il est emmené à l’infirmerie, et je ne l’ai plus jamais revu ».

Georges Giraud meurt à Auschwitz le 8 août 1942 d’après le certificat de décès établi au camp d’Auschwitz (in Death Books from Auschwitz, Tome 2 page 348). Selon le récit d’Henri Peiffer, lors d’une première « sélection », il est sauvé par le Lageraltätester (doyen du camp, détenu ayant la responsabilité de la gestion interne du camp), qui le fait descendre du camion qui l’emmenait vers la chambre à gaz. Mais il n’échappe pas
à une deuxième « sélection ».
Un arrêté ministériel du 6 juillet 1993 paru au Journal Officiel du 18 août 1993, porte apposition de la mention «Mort en déportation» sur les actes et jugements déclaratifs de décès de Georges Giraud. Mais il indique une date erronée : « décédé le 30 août 1942 à Auschwitz (Pologne) ». Il serait
souhaitable que le ministère prenne en compte, par un nouvel arrêté, la date portée sur son certificat de décès de l’état civil d’Auschwitz, accessible
depuis 1995. Lire dans le blog l’article expliquant les différences de dates entre celle inscrite dans les «Death books» et celle portée sur l’acte décès de l’état civil français) Les dates de décès des « 45000 » à Auschwitz.

Georges Giraud est déclaré « Mort pour la France » et homologué « Déporté politique » le13 février 1954. Georges Giraud est homologué comme Résistant au titre de la résistance Intérieure Française (RIF) comme appartenant à l’un des cinq mouvements de Résistance (FFC, FFI, RIF, DIR, FFL). Cf. service historique de la Défense, Vincennes  GR 16 P 257932.

  • Note 1 : L’ingénieur Béchereau, un des concepteurs du fameux avion « Spad », s’associe en 1931 avec le carrossier Kellner pour créer la société « Kellner-Béchereau ».
  • Note 2 : L’internement administratif a été institutionnalisé par le décret du 18 novembre 1939, qui donne aux préfets le pouvoir de décider l’éloignement et, en cas de nécessité, l’assignation à résidence dans un centre de séjour surveillé, « des individus dangereux pour la défense nationale ou la sécurité publique ». Il est aggravé par le gouvernement de Vichy en 1941. La loi du 3 septembre 1940 proroge le décret du 18 novembre 1939 et prévoit l’internement administratif de « tous individus dangereux pour la défense nationale ou la sécurité publique ». Les premiers visés sont les communistes
  • Note 3 : Le camp d’internement administratif de Rouillé (Vienne) est ouvert le 6 septembre 1941, sous la dénomination de «centre de séjour surveillé», pour recevoir 150 internés politiques venant de la région parisienne, c’est-à-dire membres du Parti Communiste dissous et maintenus au camp d’Aincourt depuis le 5 octobre 1940. D’autres venant de prisons diverses et du camp des Tourelles. / In site de l’Amicale de Châteaubriant-Voves-Rouillé.
  • Note 4 : Dix-neuf internés de la liste de 187 noms sont manquants le 22 mai. Cinq d’entre eux ont été fusillés (Pierre Dejardin, René François, Bernard Grimbaum, Isidore Pertier, Maurice Weldzland). Trois se sont évadés (Albert Belli, Emilien Cateau et Henri Dupont). Les autres ont été soit libérés, soit transférés dans d’autres camps ou étaient hospitalisés.
  • Note 5 : 522 photos d’immatriculation des « 45.000 » à Auschwitz ont été retrouvées parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation du camp d’Auschwitz. A la Libération elles ont été conservées dans les archives du musée d’Etat d’Auschwitz. Des tirages de ces photos ont été remis par Kazimierz Smolen (ancien détenu dans les bureaux du camp d’Auschwitz, puis directeur du Musée d’Etat d’Auschwitz) à André Montagne, alors vice-président de l’Amicale d’Auschwitz, qui me les a confiés.

Sources

  • Archives de la Préfecture de police, Cartons occupation allemande, BA 2374.
  • Carton Brigades Spéciales des Renseignements généraux (BS1), aux Archives de la Préfecturede police de Paris. Procès verbal de l’interrogatoire de Georges Giraud.
  • Liste du 22 mai 1942, transfert vers Compiègne (Centre de Documentation Juive Contemporaine XLI-42).
  • Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (BAVCC), Ministère dela Défense, Caen. Fiche et dossier individuels consultés en octobre 1993. Note blanche des RG. Témoignage d’Henri Peiffer et d’Auguste Monjauvis, rescapés du convoi.
  • © Site Internet Légifrance.gouv.fr
  • © Site Internet Mortsdanslescamps.com
  • Liste (incomplète) par matricule du convoi du 6 juillet 1942 établie en 1974 par les historiens du Musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau (Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (Ministère de la Défense, Caen) indiquant généralement la date de décès au camp.
  • Photo d’immatriculation à Auschwitz : Musée d’état Auschwitz-Birkenau / collection André Montagne.© Musée d’Auschwitz Birkenau.
  • Death Books from Auschwitz(registres des morts d’Auschwitz), Musée d’Étatd’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres (incomplets) des certificats de décès établis au camp d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
  • © Etat civil et Registres matricules militaires du Cher.
  • Camp de Landhud. © St Maximin.

Notice biographique mise à jour en 2010, 2013, 2019 et 2021 à partir d’une notice succincte rédigée en janvier 2001 pour l’exposition organisée par l’association « Mémoire Vive » à la mairie du 20ème arrondissement, par Claudine Cardon-Hamet (docteur en Histoire, auteur des ouvrages :Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Autrement, Paris 2005) et de Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé), qui reproduit ma thèse de doctorat (1995). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce site) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette notice.
Pour la compléter ou la corriger, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *