Matricule « 45.789 » à Auschwitz

Photo dans la salle Letellier, à la confédération CGT à Montreuil
Robert Letellier : né en 1902 à Caen (Calvados) ; domicilié à Paris 10ème ;  tourneur sur métaux ; responsable syndical, communiste ; arrêté le 26 juin 1941 ; interné au camp de Compiègne ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz où il meurt.

Robert Letellier est né le 23 mai1902 au 20 rue Laplace à Caen (Calvados). Il habite au 46 rue de Lancry à Paris 10ème au moment de son arrestation.
Il est le fils naturel d’Adèle, Marie, Louise Letellier, 44 ans, journalière, veuve de Charles Letellier, décédé en 1890. Il travaille à 17 ans comme tourneur sur métaux à la Société Métallurgique de Normandie (SMN) à l’usine de Mondeville (Calvados) près de Caen « où il fut embauché pour la première fois en 1919 et se syndiqua à la CGT, mais qu’il quitta cependant à plusieurs reprises pour un emploi plus rémunérateur avant d’y revenir plus durablement dans le contexte des débuts de la crise économique. Il se syndiqua à la CGTU en 1924, à son retour du service militaire » (Le Maitron).
Il se marie à Paris 5ème le 11 octobre 1924 avec Armandine, Emilienne Frilley. Le couple a trois enfants : Odette, Gisèle et Georges. Il milite alors à la cellule communiste de son entreprise (boulevard Brune). Puis il revient avec sa famille dans la région caennaise.

La SMN, site Colombelles, quartier du Plateau

La notice du Maitron, qui s’appuie sur les archives de Moscou, du Calvados et sur le dossier personnel de Robert Letellier à la SMN, précise : « Militant communiste très actif, il fut élu le 2 février 1930 secrétaire régional, assisté de Duhomme, secrétaire adjoint, de François Quellier, trésorier, de Turbiau, responsable syndical (ancien secrétaire régional nommé délégué régional permanent de la CGTU), de Fernand Yvon et de Marcel Tourmente, des Jeunesses communistes. Début 1932, il était également secrétaire de la cellule d’usine de Mondeville, forte de quinze adhérents, mais la cellule périclita et Letellier resta hors du parti de mi-1932 à mai 1933. Aussi en 1934, n’apparaît-il plus que comme trésorier adjoint de la région
communiste du Calvados, dont le secrétaire était Victor Durand. Il redevint très vite le secrétaire de la fraction syndicale communiste dans l’Union régionale CGTU, le trésorier de l’UR (avril 1933), et un des membres du bureau
régional communiste en juin 1934.
Robert Letellier prit une grande part aux événements qui devaient marquer la période du Front populaire dans le Calvados. Après la manifestation antifasciste qui eut lieu à Caen en février 1934, il fut arrêté, «passé à tabac» et relâché presque immédiatement. Pendant deux ans, il multiplia les conférences de propagande et les débats contradictoires aux quatre coins du Calvados. Son activité militante lui valut de subir des brimades dans la cadre de son travail : ouvrier qualifié, il fut d’abord changé de poste à l’intérieur de la SMN pour se retrouver simple manœuvre, avant d’être purement et simplement congédié au début de l’année 1934, avec la mention «à ne plus réembaucher» portée sur son dossier. Il succéda alors à Lucien Chapelain comme secrétaire départemental des syndicats unitaires (18ème région).
En décembre 1935, lors du congrès départemental de l’unité, il fut élu à la commission administrative de l’UD réunifiée dont il devint secrétaire adjoint auprès de Marie Langlois. Ne délaissant pas ses activités politiques, Robert Letellier fut candidat aux élections municipales de 1935 à Caen (…). Il se présenta également aux élections législatives de 1936 dans la première circonscription de Caen». De 1933 à 1939, il est élu conseiller prud’homal.
Il a vraisemblablement participé au 25ème Congrès confédéral de la CGT à Nantes, les 14-17 novembre 1938. Selon Jean-Paul Nicolas (syndicaliste à la Fédération nationale des industries chimiques CGT et collaborateur du Maitron), il est vraisemblable que Robert Letellier y ait participé, quoique ne figurant pas sur la liste des 28 délégués de la Fédération de la Chimie. Il était sans doute délégué au titre de l’Union départementale du Calvados.

Délégation de la FNIC-CGT au congrès confédéral de Nantes – 1938

Effectivement sur cette photo des congressistes, il semble bien être le délégué en haut à droite de la photo, porteur d’un chapeau. Sur cette même photo figure un autre militant, Louis Burtin (le 3ème en haut en partant de la gauche) qui sera déporté comme lui à Auschwitz. Plusieurs autres responsables syndicaux qui posent sur cette photo ont été fusillés par les nazis : Jean Poulmarch, Jean Carasso, Louis Canton, Henri Messager (document et recherches de Jean-Paul Nicolas).
Robert Letellier divorce en 1939 (jugement du 6 juin 1939 / Tribunal civil de la Seine).
Peu avant guerre, il quitte le Calvados, où sévit alors une féroce répression contre les militants ouvriers. Il s’installe à Paris et devient secrétaire de la fédération CGT des industries chimiques en 1939.
Il se remarie le 22 mai 1940 à Yzeure (Allier) avec Anna Sugrañes Boix, dont le frère, José Sugrañes Boix, sera déporté à Mauthausen.

Le 14 juin 1940, les troupes de la Wehrmacht entrent dans Paris, vidée des deux tiers de sa population. La ville cesse d’être la capitale du pays et devient le siège du commandement militaire allemand en France. Le 22 juin, l’armistice est signé. Le 10 juillet 1940 le maréchal Pétain, investi des pleins pouvoirs par l’Assemblée nationale, s’octroie le lendemain le titre de « chef de l’Etat français » et lance la « révolution nationale » en rupture avec nombre de principes républicains (confusion des pouvoirs législatifs et exécutifs ; rejet du multipartisme, suppression des syndicats et du droit de grève, antisémitisme d’état…).
Le couple a un garçon, Robert. Ils habitent au 46, rue de Lancry à Paris 10ème, à deux pas de la Bourse du Travail, rue du Château d’eau. Militant syndical et communiste du Calvados, il est connu à Paris où il s’est  installé en 1939.
Robert Letellier est arrêté le 26 juin 1941 à son domicile par des Feldgendarmes lors de la rafle de plus de 70 militants communistes à Paris.

Extrait de la liste des RG du 26 juin 1941, montage à partir du début de la liste © Pierre Cardon

La liste des Renseignements généraux répertoriant les communistes internés administrativement le 26 juin 1941, mentionne pour Robert Letellier : «Meneur particulièrement actif ».
Cette arrestation s’inscrit dans le cadre de la grande rafle commencée le 22 juin, jour de l’attaque hitlérienne contre l’Union soviétique. Sous le nom «d’Aktion Theoderich», les Allemands arrêtent plus de mille communistes dans la zone occupée, avec l’aide de la police française. en application du décret-loi du 18 novembre 1939 : « individus dangereux pour la défense nationale et pour la sécurité publique ».D’abord placés dans des lieux d’incarcération contrôlés par le régime de Vichy (ici l’Hôtel Matignon), ils sont
envoyés, à partir du 27 juin 1941, au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Oise), administré par la Wehrmacht et qui ce jour là devient un camp de détention des ennemis actifs du Reich.
Robert Letellier est donc interné le même jour au camp de Royallieu qui est devenu le 22 juin 1941 le «Frontstalag 122» destiné à l’internement des «ennemis actifs du Reich». Royallieu est alors le seul camp en France sous contrôle direct de l’armée allemande.
A Compiègne, il est affecté au bâtiment A2, chambre 13. Il reçoit le numéro
matricule 241. Robert Letellier participe aux activités officielles du comité des loisirs (Le « Comité » du camp des politiques à Compiègne).

Compiègne, 29 avril 1942 / PV du comité des loisirs / bâtiment A2

Guy Lecrux, qui tient le procès verbal de la réunion du comité des loisirs du bâtiment A2 qui a lieu le 29 avril 1942, le mentionne comme un des participants du programme artistique de la fête prévue pour le 6 avril suivant, programme placé sous la responsabilité des « camarades Gaillard et Baillon ».

Depuis ce camp administré par la Wehrmacht, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».

Depuis le camp de Compiègne, Robert Letellie est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942.

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante  « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité. Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau.

Robert Letellier est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro «45420» selon la liste par matricules du convoi établie en 1974 par les historiens polonais du Musée d’Etat d’Auschwitz.
Sa photo d’immatriculation à Auschwitz n’a pas été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz.

Lire dans le site le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale ».  Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.
Il est signalé à l’infirmerie d’Auschwitz du 3 au 24 août 1942. Henri Peiffer le décrit : brun, plutôt trapu.

Robert Letellier meurt à Auschwitz le 31 août 1942 d’après le certificat de décès établi au camp d’Auschwitz (in Death Books from Auschwitz Tome 2 page 714). Deux rescapés, Gustave Raballand et Eugène Charles ont signé une attestation de sa mort à Auschwitz « vers septembre 42 », que le
ministère a transformée en «15 septembre 1942» à la Libération « mention 4 » sur son acte de naissance (26/11/1947). Lire dans le blog l’article expliquant les différences de dates entre celle inscrite dans les «Death books» et celle portée sur l’acte décès de l’état civil français : Les dates de décès des « 45000 » à Auschwitz.
Un arrêté ministériel du 10 novembre 1994 paru au Journal Officiel du 11 janvier  1995 porte apposition de la mention «Mort en déportation» sur les actes et jugements déclaratifs de décès de Robert Letellier. Cet arrêté corrige le précédent qui indiquait « mort le 15 septembre 1942 à Auschwitz », et le remplace en « mort le 31 août 1942 à Auschwitz ».

Il est homologué comme « Déporté politique » en 1955. La municipalité de Caen a donné son nom à une rue de la ville.

Une salle de réunion dans les locaux de la Fédération CGT de la Chimie

Salle Robert Letellier au centre confédéral CGT à Montreuil © Jean-Paul Nicolas

(FNIC) porte son nom au Centre Confédéral de Montreuil (Communication et photo : groupe IHS de la FNIC CGT).

Sources

  • Archives en ligne du Calvados.
  • Jean Maitron, Dictionnaire biographique du Mouvement ouvrier, tome 34, page 331. Version électronique : notice de Gabriel Désert et Jean Quellien.
  • Photo remise à André Montagne, rescapé de Caen.
  • Témoignages de Roger Abada et Henri Peiffer.
  • Listes incomplètes du registre de Compiègne reconstitué après guerre, et recopiées au DAVCC par André Montagne, rescapé, et Claudine Cardon-Hamet (n° 236 à 648 et 933 à 1359).
  • Cahier de Guy Lecrux.
  • Fichier national de la Division des archives des victimes des conflits contemporains (DAVCC), Ministère de la Défense, Caen. Fiche et dossier individuels de Guy Letellier consultée en octobre 1993.
  • Liste (incomplète) par matricule du convoi du 6 juillet 1942 établie en 1974 par les historiens du Musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau (Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (Ministère de la Défense, Caen) indiquant généralement la date de décès au camp.
  • Liste des détenus ayant été soignés à l’infirmerie d’Auschwitz (DAVCC. Ausch 3/T3).
  • Recherches et photos de Jean-Paul Nicolas à Montreuil, Fédération des industries chimiques CGT (FNIC), où les salles de réunions portent les noms de fusillés et déportés de la branche Chimie-Pétrole : salle Robert Letellier DB 1170.
  • © Musée d’Auschwitz Birkenau. L’entrée du camp d’Auschwitz 1. Archives de la Préfecture de police de Paris. Renseignements généraux, Liste
    des militants communistes internés le 26 juin 1941.
  • Courriels de Robert Letellier son fils, 2018, pour des précisions d’état civil.

Notice biographique mise à jour en 2010, 2013, 2019 et 2021 à partir d’une notice succincte rédigée en janvier 2001 pour l’exposition organisée par l’association « Mémoire Vive » à la mairie du 20ème arrondissement, par Claudine Cardon-Hamet (docteur en Histoire, auteur des ouvrages :Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Autrement, Paris 2005) et de Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé), qui reproduit ma thèse de doctorat (1995). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce site) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette notice. Pour la compléter ou la corriger, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com

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