Matricule « 45.610 » à Auschwitz

Lucien Godard en 1941 © DAVCC Caen
Lucien Godard à Auschwitz le 8 juillet 1942
Lucien Godard : né en 1895 à Paris 18ème ;  domicilié  à Paris 13ème ; mécanicien ajusteur ; communiste ; domicile perquisitionné le 23 octobre 1941 ; arrêté le 28 avril 1942 ;  interné au camp de Compiègne ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz où il meurt le 17 septembre 1942.

Lucien Godard est né le 1er avril 1895 au 19 rue Boinod à Paris (18ème) au domicile de ses parents. Il est le fils de Caroline, Joséphine Rombach, 22 ans et de Charles Joseph Godard, 26 ans, forgeron, son époux.
Lucien Godard habite les HBM du 18, rue Brillat-Savarin à Paris 13ème au moment de son arrestation.
Son registre militaire nous apprend qu’il mesure 1m 72, a les cheveux châtains foncés, les yeux marrons, le front moyen, le nez petit et retroussé, le visage allongé. Au moment du conseil de révision, il habite chez ses parents au 3, square Grange à Paris 13ème. Ses métiers successifs sont mentionnés : serrurier, mécanicien-ajusteur, puis de nouveau serrurier.

Les HBM du quartier Brillat-Savarin en 2013

Il a un niveaud’instruction n° 2 pour l’armée (sait lire et compter). Conscrit de la classe 1915, il est recensé dans le département de la Seine (matricule 2324). Il est mobilisé par anticipation (en vertu du décret de
mobilisation générale) à la fin de 1914, comme tous les jeunes hommes de sa classe depuis la déclaration de guerre. Il est affecté le 20 décembre 1914 au 104èmeRégiment d’infanterie. Après l’instruction militaire, le 24
mars juillet 1915, il est affecté au 44èmeRégiment d’infanterie. Il est « aux armées » face à la fameuse ligne Hindenburg jusqu’au 7 avril 1917 date à laquelle il est hospitalisé pour « gelure des pieds » contractée
à Itancourt (Aine), pendant 4 mois. Il retourne dans son régiment. Le 19 septembre 1917, il est condamné à 10 mois de prison avec sursis (peine amnistiée). Il est au front jusqu’au 7 juin 1918. Vraisemblablement
envoyé en permission, il ne rejoint pas le cantonnement dans les délais réglementaires. Il est alors inscrit sur le registre de la désertion (1). Le conseil de guerre de la 121èmeDivision d’infanterie le condamne à « trois mois de prison pour désertion (1) en temps de guerre à l’intérieur, circonstances atténuantes admises » et il est écroué à la prison militaire de Rouen le 28 juillet 1918. Il est transféré le 15 septembre 1918 au 129èmeRégiment d’infanterie. Après l’Armistice, il passe » à la 24èmesection de COA (Commis et Ouvriers Militaires d’Administration chargés du ravitaillement) le 3 janvier 1919. Le 9 janvier, il est transféré par mesure disciplinaire au 21èmeRI.
Il épouse Pauline, Georgette Dumilieu, le 17 avril 1919 à Paris 13ème. Elle née le 28 juin 1893 dans cet arrondissement. Le couple a trois enfants : Marguerite, née le 11 décembre 1919, Henri, né le 27 janvier 1921, et Jean-Marie, né le 25 janvier 1928, tous à Paris 13ème.
Il est démobilisé le 13 septembre 1919, « certificat de bonne conduite refusé ». Il avait été décoré de la Médaille militaire avec traitement (ces mentions sont raturées sur le registre), de la Médaille de la victoire, et de la Médaille commémorative de la Grande guerre.
Il va habiter au 53, boulevard Arago à Paris 13ème.
En juin 1926, il demeure au 8 passage Sigaud à Paris 13ème. De 1929 à 1932, il habite au 63, rue de la Fontaine à Mulard à Paris 13ème. Il est inscrit sur les listes électorales de 1930. Le 26 juillet 1930, son épouse décède à l’hôpital Cochin.
En 1931, il habite au 63, rue de la Fontaine à Musard (Paris 13ème) avec sa fille Marguerite et ses deux fils Henri et Jean-Marie.
Henri (né en 1921) et Jean (né en 1928).

L’usine Gnôme et Rhône

Lucien Godard travaille comme mécanicien ajusteur chez Gnome-et-Rhône (entreprise produisant des moteurs d’avion, nationalisée après la Libération) au 68 – 86 boulevard Kellermann, quartier Maison Blanche Paris 13ème (future SNECMA). Il côtoie dans cette usine Maurice Fontès, Henri Marti et Marceau Tellier qui seront déportés avec lui à Auschwitz.
Lucien Godard est membre de la 13ème section de Paris-Ville du Parti communiste et adhérent aux Amis de l’Union soviétique.
Il devient alors secrétaire de l’Amicale des locataires de son immeuble.
En avril 1937, il travaille comme serrurier à la Société LMT « Matériel téléphonique », au 46/47 quai de Boulogne Billancourt, jusqu’au 13 mai 1939.
Pour cet emploi dans une entreprise travaillant pour l’armement, il est classé « affecté spécial » dans le cadre de la « réserve militaire ». Le 15 mai 1939, il travaille aux Laboratoires LMT (matériel téléphonique) au 46 avenue de Breteuil à Paris 7ème. Ce nouvel emploi le classe à nouveau comme « affecté spécial » dans le cadre de la réserve militaire. A la déclaration de guerre, il est donc mobilisé sur son lieu de travail. Il est rayé de la réserve par mesure disciplinaire le 6 mars 1940 (la plupart des affectés spéciaux syndicalistes et/ou communistes sont radiés à cette époque) et placé dans la position « sans affectation ». En effet, père de famille de quatre enfants, il a été ramené à la classe « 1907 ».

Le 14 juin 1940, les troupes de la Wehrmacht entrent dans Paris, vidée des deux tiers de sa population. La ville cesse d’être la capitale du pays et devient le siège du commandement militaire allemand en France. Le 22 juin, l’armistice est signé. Le 10 juillet 1940 le maréchal Pétain, investi des pleins pouvoirs par l’Assemblée nationale, s’octroie le lendemain le titre de « chef de l’Etat français » et lance la « révolution nationale » en rupture avec nombre de principes républicains (confusion des pouvoirs législatifs et exécutifs ; rejet du multipartisme, suppression des syndicats et du droit de grève, antisémitisme d’état…).

Au début de l’occupation allemande, il travaille à la Halle aux Vins (Paris 12ème), embauché comme manœuvre par la société SSAP (Service Selected American Product). Il vit maritalement avec Suzanne B., veuve, née le 9 novembre 1906 à Paris 14ème, blanchisseuse, demeurant au 36, boulevard Arago (Paris 13ème).
Pendant l’Occupation, les anciens syndicalistes et / ou communistes connus sont surveillés par les Renseignements généraux, et leurs domiciles perquisitionnés. Le 23 octobre 1941, la police française perquisitionne son domicile. Sans résultat.

Lucien Godard est pourtant arrêté le 28 avril 1942 à Paris comme otage communiste, lors d’une rafle organisée par l’occupant dans tout le département de la Seine, et visant des militants du Parti communiste clandestin ou considérés comme tels. Lire dans le site La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942). Suivant cette politique des otages, les autorités d’occupation ordonnent l’exécution d’otages déjà internés et le 28 juin, arrêtent 387 militants (avec le concours de la police parisienne), dont la plupart avaient déjà été arrêtés une première fois par la police française pour « activité communiste » depuis l’interdiction du Parti communiste (le 26 septembre 1939) et libérés à l’expiration de leur peine. Les autres sont connus ou suspectés par les services de Police. Il s’agit de représailles ordonnées à la suite d’une série d’attentats à Paris (le 20 avril un soldat allemand de première classe est abattu au métro Molitor, deux soldats allemands dans un autobus parisien, le 22 avril un militaire allemand est blessé à Malakoff). Lire le témoignage de Claude Souef : La rafle des communistes du 28 avril 1942 à Paris.
Les hommes arrêtés, dont Lucien Godard,  sont rapidement conduits au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Oise), administré et gardé par la Wehrmacht (le Frontstalag 122).
Depuis ce camp administré par la Wehrmacht, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».

Depuis le camp de Compiègne, Lucien Godard est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942.

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante  « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité. Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau.

Son numéro d’immatriculation lors de son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 est désormais connu. Il s’agit du matricule « 45610 » . Le numéro « 45610″ suivi d’un point d’interrogation figurait déjà dans mes deux premiers ouvrages sur le convoi du 6 juillet 1942 et correspondait à une tentative de reconstitution de la liste du convoi par matricules. Ce numéro, quoique plausible, n’avait pu être considéré comme sûr en raison de l’existence de quatre listes alphabétiques successives, de la persistance de lacunes pour plus d’une dizaine de noms et d’incertitudes sur plusieurs centaines de numéros matricules. Et il ne figure plus dans mon livre Triangles rouges à Auschwitz.
Mais après la sortie de dernier ouvrage, la comparaison avec une photo de 1941 qui figure dans son dossier personnel aux archives du DAVCC permet de confirmer ce numéro.

Sa photo d’immatriculation à Auschwitz n’a pas été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz.  Lire dans le site le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale ».  Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.

Dessin de Franz  Reisz, 1946

Selon les registres du camp d’Auschwitz, il est mort le 17 septembre 1942.
Lucien Godard est déclaré « Mort pour la France». Un arrêté ministériel du 13 septembre 1993 paru au Journal Officiel du 24 octobre 1993 porte apposition de la mention «Mort en déportation» sur ses actes et jugements déclaratifs de décès. Cet acte mentionne « décédé le 10 avril 1945 à Flossenbürg ».
Mais les attestations qui ont servi, en 1947, à établir l’acte de décès officiel de Lucien Godard, (présentes dans son dossier au DAVCC), reposent sur le témoignage de deux anciens compagnons de déportation de son homonyme, Jacques Godard, né le 2 août 1910 à Louviers, déporté NN décédé le 10 avril 1945 à Flossenbürg.
Il s’agit donc d’une confusion entre Lucien Godard, mort le 17 septembre à Auschwitz et Jacques Godard, mort le 10 avril 1945 à Flossenbürg.
Il est homologué (GR 16 P 260524) au titre de la Résistance intérieure française (RIF) comme appartenant à l’un des mouvements de Résistance.

  • Note 1 : Désertions. L’armée française estime qu’environ 15 000 soldats auraient déserté ses rangs chaque année pendant la guerre 14-18. De mai à juin 1917 on constate une grave crise de discipline. Mutineries, désertions et mutilations volontaires pour ne pas retourner au front se multiplient. La plupart des déserteurs ont connu les gaz, les marmitages, sont montés à l’assaut des tranchées allemandes. Ces désertions – lourdement condamnées – sont les conséquences de la dureté des conditions de vie : boue, froid, vermine, épidémies, permissions peu
    nombreuses et souvent retardées, état lamentable des cantonnements de repos, contact permanent avec le sang et la mort. Elle sont aussi la conséquence d’ordres aveugles qui envoient des milliers d’entre eux à la boucherie, sans discernement. Pour ne pas aller à une mort quasi-certaine, pour revoir leur famille dont ils n’ont plus de nouvelles, des soldats se rendent coupables d’insubordination en désertant.
  • Note 2 : Dans le cadre de la Loi Loucheur, l’architecte De Rutte construit des logements sociaux selon les canons de « l’Art nouveau », accordant une attention particulière à l’ornementation des façades, notamment pour le 18/24, rue Brillat-Savarin. Extrait de Paris Habitat .

Sources

  • Extrait de naissance avec mention du décès (Mairie du 18ème).
  • © Archives  de Paris en ligne.
  • Fichier national et dossiers de la Division des archives des victimes des conflits contemporains (DAVCC), Ministère de la Défense, Caen. Fiche individuelle et dossier consultés en octobre 1993.
  • Témoignages d’Auguste Monjauvis.
  • « Les Parisiens en Résistance, Paris 13ème », par Serge Boucheny.
  • Le 13ème arrondissement de Paris, du Front populaire à la Libération, EFR, 1977) ouvrage collectif de Louis Chaput, Germaine Willard, Roland Cardeur, Auguste Monjauvis et son frère Lucien.
  • Death Books from Auschwitz(registres des morts d’Auschwitz), Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres (incomplets) des certificats de décès établis au camp d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés.
  • Site du Mémorial-Musée d’Auschwitz.
  • Archives de la Préfecture de police de Paris, Cartons occupation allemande, BA 2374.
  • © Dessin de Franz Reisz, in « Témoignages sur Auschwitz », ouvrage édité par l’Amicale des déportés d’Auschwitz (1946).
  • Photo du 18/24, rue Brillat-Savarin @ Street View
  • Registres matricules militaires de la Seine.

Notice biographique mise à jour en 2010, 2013, 2019 et 2021 à partir d’une notice succincte rédigée en janvier 2001 pour l’exposition organisée par l’association « Mémoire Vive » à la mairie du 20ème arrondissement, par Claudine Cardon-Hamet (docteur en Histoire, auteur des ouvrages :Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Autrement, Paris 2005) et de Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé), qui reproduit ma thèse de doctorat (1995). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce site) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette notice. Pour la compléter ou la corriger, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com 

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