Matricule « 45.436 » à Auschwitz

Camille Delattre : né en 1904 à Paris 14ème ; domicilié  à Paris 19ème ; menuisier ; communiste ; arrêté le 6 mars 1941, condamné à 6 mois de prison : Santé, Fresnes, Poissy ; interné aux camps de Rouillé et Compiègne ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz, où il meurt le 3 octobre 1942.

Camille Delattre est né le 11 juin 1904 à la maternité de Port Royal, 113, boulevard du Port Royal, Paris 14ème.

Le 1,2 rue Botzaris

Il est domicilié 12, rue Botzaris à Paris 19ème au moment de son arrestation. Il est le fils de Léonide, Julienne Pichide, 32 ans, cartonnière et de Léon Delattre, 36 ans, cartonnier son époux. Ses parents habitent au 20, rue du Parc à Joinville-le-Pont.  Il est menuisier.
Il est recensé en 1936 au 12, rue Botzaris, où il habite seul. Camille Delattre est membre du Parti communiste
avant-guerre, et secrétaire de la cellule du quartier Combat.
Conscrit de la classe 1924, il est mobilisé à la déclaration de guerre.

Le 14 juin 1940, les troupes de la Wehrmacht entrent dans Paris, vidée des deux tiers de sa population. La ville cesse d’être la capitale du pays et devient le siège du commandement militaire allemand en France. Le 22 juin, l’armistice est signé. Le 10 juillet 1940 le maréchal Pétain, investi des pleins pouvoirs par l’Assemblée nationale, s’octroie le lendemain le titre de « chef de l’Etat français » et lance la « révolution nationale » en rupture avec nombre de principes républicains (confusion des pouvoirs législatifs et exécutifs ; rejet du multipartisme, suppression des syndicats et du droit de grève, antisémitisme d’état…).

Quelques mois après l’occupation de Paris par l’armée allemande, la recrudescence d’inscriptions à la craie, collages de papillons gommés et diffusions de tracts dans le 19ème arrondissement, a alerté les services de la Préfecture de police, à l’hiver 1940-1941. Des enquêtes et filatures sont effectuées dans les milieux communistes du 19ème par les inspecteurs du commissariat du quartier Combat et ceux de la Brigade
spéciale des Renseignements généraux.

RG : liste des ex secrétaires de cellules démobilisés

Le 5 février 1941, les Renseignements généraux recensent quatre «ex-secrétaires de cellule» du quartier Combat  «récemment démobilisé» : Camille Delattre, Alphonse Ducreux, Bataille, Colin.

Camille Delattre est arrêté le 6 mars 1941 par la police française, pour distribution de tracts communistes. Le même jour un autre militant, Alfred Marinelli, est également arrêté pour les mêmes motifs.
Camille Delattre est inculpé d’infraction aux articles 1 et 3 du décret du 26 septembre 1939 (1). Il est écroué le même jour à la Maison d’arrêt de la Santé et mis à disposition du Procureur. Le 7 mars, Camille Delattre comparait devant la 12ème chambre du tribunal correctionnel de la Seine, tout comme
Alfred Marinelli. Condamné à une peine de prison de 6 mois, il est transféré le 13 mars 1941 à la Maison d’arrêt de Fresnes.

La centrale de Poissy

Puis à la Maison centrale de Poissy. Depuis le 21 mai 1941, le directeur de la Centrale de Poissy transmet au Préfet de Seine-et-Oise,« en exécution des notes préfectorales des 14 novembre 1940 et 18 février 1941 », des dossiers de détenus communistes de la Seine devant être libérés à l’expiration de leur peine d’emprisonnement au cours des mois suivants.

Le 29 août Camille Delattre quitte Poissy : il doit être libéré à la date d’expiration normale de sa peine d’emprisonnement. Comme sa fiche au DAVCC ne porte pas mention d’une nouvelle arrestation, on sait également que pour la plupart des détenus communistes libérables de Poissy, le Préfet prévoit leur internement administratif, en application du décret du 18 novembre 1939 et de la loi du 3 septembre 1940 (2).

Fiche d’Eugène Thédé

Toutefois il demande au directeur de Poissy que ces
militants soient « interné à sa (leur) sortie de Poissy dans cet établissement, en attente qu’une place soit disponible à Aincourt » (voir ci-contre la fiche d’Eugène Thédé).
Le CSS d’Aincourt est en effet complètement saturé à cette époque.
Cette disposition concerne plusieurs détenus (André Amarot, François Dallet, Georges Deschamps, Albert Faugeron, Raymond Langlois, Léon Lecomte, Pierre Marin, Marcel Nouvian, Eugène Thédé… Ses futurs compagnons de déportation). Ils seront finalement internés, comme Camille Delattre, qui est envoyé au Dépôt de la Préfecture de police de Paris le 19 septembre.

Le Centre d’Internement Administratif de Rouillé (3) ayant ouvert en septembre 1941, le Préfet de Police de Paris, François Bard, ordonne le 19 septembre 1941 l’internement administratif de
Camille Delattre, en application de la Loi du 3 septembre 1940 (2). Il est alors écroué au Dépôt en attente de son transfert.

Le 9 octobre 1941, Camille Delattre est transféré au camp de Rouillé, au sein d’un groupe de soixante communistes de la région parisienne (40 détenus viennent du dépôt de la Préfecture et  20 autres viennent de la caserne des Tourelles).  Partis de la gare d’Austerlitz « à 8 h 25, ils
arrivent  à Rouillé à 18 h 56
 ».

Le camp de Rouillé @ Amicale VRID

Début mai 1942, les autorités allemandes adressent au commandant du camp de Rouillé une liste de 187 internés qui doivent être transférés au camp de Compiègne. Le nom de Camille Delattre (n° 61 de la liste) y figure et c’est le 22 mai 1942, au sein d’un groupe de 168 internés (4) qu’il arrive au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Frontstalag 122). La plupart d’entre eux seront déportés à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet.

Depuis ce camp administré par la Wehrmacht, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».

Depuis le camp de Compiègne, Camille Delattre est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942.

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante  « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité. Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau.

Camille Delattre est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro«45436» selon la liste par matricules du convoi établie en 1974 par les historiens polonais du Musée d’Etat d’Auschwitz et sur le site © Mémorial et Musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau.
Sa photo d’immatriculation à Auschwitz n’a pas été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz.
Lire dans le site le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale ».  Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau (Brzezinka), situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.

 Aucun des documents sauvés de la destruction ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz, ne nous permet de savoir dans quel camp il est affecté à cette date. On peut néanmoins penser que menuisier de profession, il a été ramené à Auschwitz I.

Dessin de Franz Reisz, 1946

Camille Delattre meurt à Auschwitz le 3 octobre 1942 d’après le certificat de décès établi au camp d’Auschwitz (in Death Books from Auschwitz Tome 2 page 218 et le site internet © Mémorial et Musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau) où il est mentionné avec ses dates, lieux de naissance et de décès, et avec l’indication « glaubenslos » (athée).

Un arrêté ministériel du 16 janvier 2008 paru au Journal Officiel du 30 février 2008 porte apposition de la mention «Mort en déportation» sur ses actes et jugements déclaratifs de décès. Mais il comporte une date erronée : « décédé le 15 décembre à Auschwitz (Pologne) ». Il serait souhaitable que le Ministère prenne en compte, par un nouvel arrêté,
la date portée sur son certificat de décès de l’état civil d’Auschwitz, accessible depuis 1995 et consultables sur le site internet du © Mémorial et Musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau. Lire dans le site l’article expliquant les différences de dates entre celle inscrite dans les «Death books» et celle portée sur l’acte décès de l’état civil français). Les dates de décès des « 45000 » à Auschwitz

Camille Delattre est déclaré « Mort pour la France » et homologué « Déporté politique ». La carte est attribuée à Mme Germaine Delattre, sans doute sa sœur (d’après l’état civil, il n’est pas marié), domiciliée au 18, rue Dauphine à Paris 6ème.

  • Note 1 : Reconstitution de ligue dissoute à la suite de la dissolution du Parti communiste, et propagande notoire des doctrines de la IIIème internationale
  • Note 2 : La loi du 3 septembre 1940 proroge le décret du 18 novembre 1939 et prévoit l’internement administratif sans jugement de « tous individus dangereux pour la défense nationale ou la sécurité publique« . Les premiers visés sont les communistes.
  • Note 3 :Le camp d’internement administratif de Rouillé (Vienne) est ouvert le 6 septembre 1941, sous la dénomination de «centre de séjour surveillé», pour recevoir 150 internés politiques venant de la région parisienne, c’est-à-dire membres du Parti Communiste dissous et maintenus au camp d’Aincourt depuis le 5 octobre 1940. D’autres venant de prisons diverses et du camp des Tourelles. / In site de l’Amicale de Châteaubriant-Voves-Rouillé.
  • Note 4 : Dix-neuf internés de la liste de 187 noms sont manquants le 22 mai. Cinq d’entre eux ont été fusillés (Pierre Dejardin, René François, Bernard Grimbaum, Isidore Pertier, Maurice Weldzland). Trois se sont évadés (Albert Belli, Emilien Cateau et Henri Dupont). Les autres ont été soit libérés, soit transférés dans d’autres camps ou étaient hospitalisés.

Sources

  • Fichier national de la Division des archives des victimes des conflits contemporains (DAVCC), Ministère de la Défense, Caen. Fiche individuelle consultée en octobre 1993.
  • Maison centrale de Poissy, Archives départementales des Yvelines.
  • Camp de Séjour Surveillé de Rouillé : archives départementales de la Vienne.
  • Archives de la Préfecture de police de Paris, Cartons occupation allemande, BA 2374.
  • Liste du 22 mai 1942,liste de détenus transférés du camp de Rouillé vers celui de Compiègne (Centre de Documentation Juive Contemporaine XLI-42).
  • Fichier national de la Division des archives des victimes des conflits contemporains (DAVCC), Ministère de la Défense, Caen. Fiche individuelle consultée en octobre 1993.
  • Liste (incomplète) par matricule du convoi du 6 juillet 1942 établie en 1974 par les historiens du Musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau (Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (Ministère de la Défense, Caen) indiquant généralement la date de décès au camp.
  • Death Books from Auschwitz(registres des morts d’Auschwitz), Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres (incomplets) des certificats de décès établis au camp d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
  • © rue Botzaris in © Street view.
  • © Poissy Maison centrale, in © blog de Jacky Tronel.
  • © Site Internet Legifrance.
  • © Le CCS de Rouillé. In site Amicale Chateaubriand, Voves, Rouillé.
  • © Dessin de Franz Reisz, in « Témoignages sur Auschwitz », ouvrage édité par l’Amicale des déportés d’Auschwitz
    (1946).

Notice biographique mise à jour en 2010, 2013, 2019 et 2021 à partir d’une notice succincte rédigée en janvier 2001 pour l’exposition organisée par l’association « Mémoire Vive » à la mairie du 20ème arrondissement, par Claudine Cardon-Hamet (docteur en Histoire, auteur des ouvrages :Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Autrement, Paris 2005) et de Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé), qui reproduit ma thèse de doctorat (1995). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce site) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette notice. Pour la compléter ou la corriger, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com

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