François Dupont le 8 juillet 1942

Matricule « 45.509 » à Auschwitz

François Dupont : né en 1889 à Montluçon (Allier) ; domicilié à Pierrefitte (Seine  / Seine-St-Denis) ; machiniste, cantonnier ; communiste ; arrêté le 9 novembre 1940 ; interné aux camps d’Aincourt, de Voves et de Compiègne ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz où il meurt le 10 août 1942.

François Dupont est né le 11 octobre 1889 à 7 heures du matin au domicile de ses parents, rue des Forges à Montluçon (Allier). Il habite au 8, impasse Mathieu Gillet à Pierrefitte (Seine  / Seine-St-Denis) au moment de son arrestation. Il est le fils de Marie Mathély, 28 ans, sans profession et de Jean Dupont, maréchal-ferrant, 26 ans, son époux. Il a une soeur, Louise, Solange (1892-1971).

l’impasse Gillet

Appelé au service militaire en 1909, il est rendu à la vie civile au bout de deux ans. Il est rappelé sous les drapeaux lors de la mobilisation générale, au début d’août 1914.
Il est blessé à Verdun. Après l’armistice, il n’est libéré de ses obligations militaires que le 9 août 1919 (mais le 28 avril 1919 il a épousé Alice, Marie Yxé à Decazeville en Aveyron). Elle est née le 12 juillet 1896 à la Malayrie, commune de Lunan (Lot). A son retour, le couple habite rue du cimetière à Decazeville, où il a trouvé un emploi de machiniste.

François Dupont vient ensuite habiter en région parisienne où il travaille comme cantonnier à la ville de Saint-Denis (Seine / Seine-St-Denis). Il habite au n° 6, rue d’Aubervilliers à Saint-Denis.
Le 8 août 1925 il se marie à Saint-Denis avec Germaine Stennau. Elle est née en 1896 en région parisienne.

François Dupont est père de trois enfants : Gilbert, né en 1923 à Alger, Josiane en 1926 et Lucette née en 1931.
En 1936, la famille a déménagé à Pierrefitte, au 8 impasse Mathieu Gillet (il est inscrit sur les listes électorales de la ville à cette date).
François Dupont est membre du Parti communiste.

Le 13 juin la Wehrmacht occupe Pantin. Le 14 juin 1940, l’armée allemande occupe Drancy et Gagny et entre par la Porte de la Villette dans Paris, vidée des deux tiers de sa population. La ville cesse d’être la capitale du pays et devient le siège du commandement militaire allemand en France. Les troupes allemandes occupent toute la banlieue parisienne les jours suivants.  Le 22 juin, l’armistice est signé. Le 10 juillet 1940 le maréchal Pétain, investi des pleins pouvoirs par l’Assemblée nationale, abolit la République et s’octroie le lendemain le titre de « chef de l’Etat français ». Il lance la « révolution nationale » en rupture avec nombre de principes républicains (confusion des pouvoirs législatifs et exécutifs ; rejet du multipartisme, suppression des syndicats et du droit de grève, antisémitisme d’état…).

Suivant les instructions du régime de Vichy, et devant la recrudescence de distributions de tracts et d’inscription communistes dans l’Est parisien, la police surveille systématiquement les militants communistes connus de ses services avant-guerre.
François Dupont  est arrêté à Pierrefitte le 9 novembre 1940, peut être le même jour que Marcel Poullain dont la date d’arrestation est incertaine.

Après la grande rafle du 5 octobre 1940, opérée par la police française avec l’accord de l’occupant à l’encontre des principaux responsables communistes d’avant-guerre de la région parisienne (plus de 300), la répression continue, car si les RG se sont félicité de ces arrestations, la propagande communiste n’a pas cessé. Le 26 octobre une nouvelle rafle de 38 militants est décidée par le Préfet. Cette répression à l’encontre des anciens membres du Parti communiste continue le 9 novembre. Comme lors des précédentes rafles, le Préfet de police de Paris, François Bard, a ordonné l’« internement administratif » de François Dupont  en application de la Loi du 3 septembre 1940 (1).

Le camp d’Aincourt

Des militants communistes de St Denis, Pierrefitte, Romainville, Bagnolet et Puteaux sont arrêtés ce même jour.
Comme eux, François Dupont est interné administrativement le jour même au « Camp de séjour surveillé » d’Aincourt. Lire dans le site : Le camp d’Aincourt.

Lors de la « révision trimestrielle » de son dossier, le 25 février 1941, le commissaire Andrey directeur du camp émet un avis négatif sur une éventuelle libération « reste communiste » écrit-t-il : les internés administratifs à Aincourt en 1940 n’ont en effet pas été condamnés : la révision trimestrielle de leurs dossiers est censée pouvoir les remettre en liberté, s’ils se sont amendés… Andrey, dont l’anticommunisme est connu,  a émis très peu d’avis favorables, même s’il reconnait la plupart du temps la bonne tenue de l’interné ce qui est le cas pour François Dupont.
Fin 1941, le camp d’Aincourt est saturé et surtout sa proximité avec Paris «inquiète les autorités qui craignent toujours une attaque du camp ». « Le
rassemblement des éléments les plus agités et les plus déterminés du Parti communiste aux portes de Paris » pose des problèmes de sécurité au Préfet
de Seine-et-Oise. Il ira même jusqu’à proposer le transfert du camp en Algérie (…) afin d’écarter de France, des députés et des conseillers municipaux communistes de la région parisienne (…).
Les autorités craignent toujours une attaque du camp. Cette situation motivera la fermeture d’Aincourt et l’ouverture du Centre de séjour surveillé de Voves. Ce dernier offre des infrastructures déjà existantes pour interner des civils et sa situation géographique évite un éloignement trop important de la région parisienne tout en évitant une présence trop importante de militants communistes (Stéphane Fourmas).
Le CSS de Voves est ouvert le 5 janvier 1942 avec un premier contingent de 32 internés d’Aincourt choisis pour leurs qualifications professionnelles (aménagement du camp). Lire dans ce site : Le camp de Voves

Le camp de Voves

Le 5 mai 1942 François Dupont est transféré avec 148 autres internés d’Aincourt au Camp de séjour surveillé de Voves (Eure-et-Loir). Il est enregistré par l’administration française du camp sous
le n° 354.
Dans deux courriers en date des 6 et 9 mai 1942, le chef de la Verwaltungsgruppe de la Feldkommandantur d’Orléans envoie au Préfet de Chartres deux listes d’internés communistes du camp de Voves à transférer au camp d’internement de Compiègne à la demande du Militärbefehlshabers Frankreich, le MBF, commandement militaire en France.
François Dupont figure sur la première liste de 81 noms qui vont être transférés le 10 mai 1942 à
Compiègne.
Le directeur du camp a fait supprimer toutes les permissions de visite « afin d’éviter que les familles assistent au prélèvement des 81 communistes pris en
charge par l’armée d’occupation »
.  La prise en charge par les gendarmes allemands s’est effectuée le 10 mai 1942 à 10 h 30 à la gare de Voves. Il poursuit « Cette ponction a produit chez les internés présents un gros effet moral, ces derniers ne cachent pas que tôt ou tard ce sera leur tour. Toutefois il est à remarquer qu’ils conservent une énergie et une conviction extraordinaire en ce sens que demain la victoire sera pour eux ». Il indique également « ceux qui restèrent se mirent à chanter la «Marseillaise» et la reprirent à trois reprises ».

Sur les deux listes d’un total de cent neuf internés, arrivés au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Frontstalag 122) les 10 et 22 juin 1942, 87 d’entre eux seront déportés à Auschwitz.

Depuis ce camp administré par la Wehrmacht, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».

Depuis le camp de Compiègne, François Dupont est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante  « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité. Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau.

Il est immatriculé le 8 juillet 1942

François Dupont est enregistré  à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro «45835» selon la liste par matricules du convoi établie en 1974 par les historiens polonais du Musée d’Etat d’Auschwitz, et la liste dite n°3.
Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute réquisition – sera désormais sa
seule identité pour ses gardiens.

Son matricule sera tatoué sur son avant-bras
gauche quelques mois plus tard. Sa photo d’immatriculation (1) à Auschwitz a été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz.

Lire dans le site le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale ».  Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.

Aucun des documents sauvés de la destruction ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz, ne nous permet de savoir dans quel camp il est affecté à cette date.

Dessin de Franz Reisz, 1946

François Dupont meurt à Auschwitz le 10 août 1942 d’après le certificat de décès établi au camp d’Auschwitz (in Death Books from Auschwitz Tome 2 page 246 et le site internet © Mémorial et Musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau) où il est mentionné avec ses dates, lieux de naissance et de décès, avec l’indication « Katolisch » (catholique). Le même jour vingt autres de ses camarades « 45.000 » sont déclarés décédés à l’état civil d’Auschwitz (« 80 % des 45000 meurent dans les 6 premiers mois, pages 126 à 129 in Triangles rouges à Auschwitz »).

Un arrêté ministériel du 29 mars 1989 paru au Journal Officiel du 28 mai 1989 porte apposition de la mention «Mort en déportation» sur son acte de naissance et jugement déclaratif de décès et reprend (avec un jour supplémentaire : le 11 août date qui correspond à la liste des morts relevés lors de l’appel du jour suivant) la date portée sur le certificat de l’état civil d’Auschwitz.

François Dupont est déclaré « Mort pour la France » et homologué « Déporté politique ».
Son nom est inscrit sur le monument aux morts de la commune.

  • Note 1 : L’internement administratif a été institutionnalisé par le décret du 18 novembre 1939, qui donne aux préfets le pouvoir de décider l’éloignement et, en cas de nécessité, l’assignation à résidence dans un centre de séjour surveillé, « des individus dangereux pour la défense nationale ou la sécurité publique ». Il est aggravé par le gouvernement de Vichy fin 1940. La loi du 3 septembre 1940 proroge le décret du 18 novembre 1939 et prévoit l’internement administratif de « tous individus dangereux pour la
    défense nationale ou la sécurité publique
    « . Les premiers visés sont les communistes.
  • Note 2 : 524 photos d’immatriculation des « 45.000 » à Auschwitz ont été retrouvées parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation du camp d’Auschwitz. A la Libération elles ont été conservées dans les archives du musée d’Etat d’Auschwitz. Des tirages de ces photos ont été remis par Kazimierz Smolen (ancien détenu dans les bureaux du camp d’Auschwitz, puis directeur du Musée d’Etat d’Auschwitz) à André Montagne, alors vice-président de l’Amicale d’Auschwitz, qui me les a confiés.

Sources

  • Courrier de M. Daniel Biotton, maire de Pierrefitte (18 mai 1993).
  • Témoignage de Fernand Devaux (19/12/1985).
  • Fichier national de la Division des Archives des Victimes des Conflits Contemporains (DAVCC ex BAVCC), Ministère de la Défense, Caen. Fiche individuelle consultée en décembre 1992.
  • Archives de la Préfecture de police de Paris, cartons occupation allemande, BA 2374.
  • Mémoire de maîtrise d’Histoire sur Aincourt d’Emilie Bouin, juin 2003. Premier camp d’internement des communistes en zone occupée. dir. C. Laporte. Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines / UFR des Sciences sociales et des Humanités.
  • Archives du CSS d’Aincourt aux Archives départementales des Yvelines, cotes W.
  • © Le CSS d’Aincourt, in blog de Roger Colombier.
  • Stéphane Fourmas,Le centre de séjour surveillé de Voves (Eure-et-Loir) janvier 1942 – mai  1944, mémoire de maîtrise, Paris-I (Panthéon-Sorbonne), 1998-1999.
  • Liste (incomplète) par matricule du convoi du 6 juillet 1942 établie en 1974 par les historiens du Musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau (Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (Ministère de la Défense, Caen) indiquant généralement la date de décès au camp.
  • Décédés du convoi de Compiègne en date du 6/7/1942. Classeur Ausch. 1/19,liste N°3 (Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (Ministère de la Défense, Caen).
  • Liste (incomplète) par matricule du convoi du 6 juillet 1942 établie en 1974 par les historiens du Musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau (Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (Ministère de la Défense, Caen) indiquant généralement la date de décès au camp.
  • Death Books from Auschwitz(registres des morts d’Auschwitz), Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres (incomplets) des certificats de décès établis au camp d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
  • Photo d’immatriculation à Auschwitz : Musée d’état Auschwitz-Birkenau / © collection André Montagne.
  • © Le CSS d’Aincourt, in blog de Roger Colombier.
  • © Le CCS de Voves, photographie de l’entrée du camp vers 1942. Archives départementales d’Eure et Loir.

Notice biographique rédigée en novembre 2007 (complétée en 2014,  2019, 2020 et 2022) par Claudine Cardon-Hamet (docteur en Histoire, auteur des ouvrages : Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé) et de Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Autrement, Paris 2005) .  Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce site) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette notice biographique. Pour la compléter ou la corriger cette notice biographique, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com  

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