L’évacuation de Mauthausen, récit de René
Petitjean.

Carte des évacuations des 45.000.  © Claudine Cardon-Hamet

La dispersion des survivants du
convoi du 6 juillet 1942,
commencée en 1944, augmente au fil des mois, à mesure
que se multiplient les évacuations des camps dans lesquels ils sont affectés.
Comme pour la période précédente, l’éparpillement des survivants rend vaine
toute tentative de reconstitution détaillée de leur histoire. Toutefois, leurs
témoignages permettent de rendre compte de l’effroyable tragédie dans laquelle
furent plongés les « 45 000 », à l’égal des autres déportés.
Contrairement à ce qu’ils redoutaient, les détenus des camps de concentration
ne furent pas tous exterminés à l’approche des armées libératrices. A partir de
janvier 1945, les détenus valides furent conduits par les SS vers le centre de
l’Allemagne. D’après plusieurs témoignages, Hitler aurait ordonné de liquider
tous ceux qui ne pourraient être évacués afin qu’ils ne tombent pas entre les
mains des Alliés. Bien souvent, ces transferts furent précédés par l’exécution
totale ou partielle des malades et des plus faibles, et par celle d’un certain
nombre de Juifs et de détenus considérés comme dangereux.

Ces évacuations furent, en outre, réalisées dans des
conditions inhumaines qui entraînèrent une mortalité extrêmement élevée. Cela
en raison du chaos dans lequel était plongé le Reich, de la précipitation dans
laquelle elles s’effectuèrent et du mépris que les SS avaient toujours affiché
pour la vie des détenus. L’historien allemand Martin Broszat estime que, dans
les mois et les semaines qui précédèrent la fin de la guerre, au moins un tiers
des quelque sept cent mille détenus enregistrés en janvier 1945 perdirent la
vie du fait de ces évacuations. Lire dans le blog : Les
évacuations : les 45000 pris dans le chaos des évacuations (janvier-mai 1945)

Claudine Cardon- Hamet

Le camp de Sachsenhausen

Le 21 avril 1945, le camp de
Sachsenhausen est évacué en direction de la mer Baltique. Commence une
terrible « Marche de la Mort »
: 240 km
vers l’Est. René
Petitjean
, et ses camarades, Henri
Mathiaud
(un clichois comme lui) et René Maquenhen,
vont finalement se retrouver dans la région de Schwerin. Ce récit décrit les dix
premiers jours de cette « marche de la mort » a été publié en 1946 dans
le livre édité par l’Amicale d’Auschwitz, « Témoignages sur Auschwitz » (pages 33 à 38).

« C’est l’évacuation ! Des groupes
de cinq cents à huit cents sont formés sur la grand-place, et notre groupe part
sur les grandes routes d’Allemagne, à pied, avec une couverture. Nous marchons,
les premiers jours, allégrement. Nous couchons dans les taillis, les bois, les
fossés par tous les temps. Les nuits sont froides et détrempent nos
couvertures ; nos couches par temps de pluie sont intenables. Lorsqu’on
peut avoir des branchages et des feuilles, c’est mieux qu’à même le sol. Nous
repartons souvent sans manger. Nous mangeons quelques feuilles d’arbres,
tendres et vertes, mais les étapes sont longues, nous sommes harassés de
fatigue. La faim oblige à chaparder des pommes de terre ou rutabagas lorsqu’on
passe près de silos sur le bord de la route, des épis de blé ou de seigle dont
nous extrairons les grains que nous ferons cuire à la halte prochaine. Mais,
attention, les S.S. sont sans pitié, ils tirent sur les Häftlingen (déportés) que nous sommes.

Nous touchons cinq pommes de
terre ce jour pour calmer notre faim. On parle beaucoup de colis de la
Croix-Rouge qui est dans les parages et nous sommes harassés par la marche,
mais il faut quand même aller. Les S.S., derrière notre colonne, nous poussent.

Les Russes sont derrière. Ils
avancent vite, avec leurs motorisés. Beaucoup de camarades, à bout,
abandonnent, se laissent glisser à terre, sur le bas côté de la route ;
sans pitié, c’est le coup fatal. Fusillé à la mitraillette. Le revolver de l’officier
claque derrière la nuque. Toutes les colonnes voient ce sort réservé aux
faibles, aux malades, aux blessés. Des centaines, des milliers de corps
jalonnent les routes, visages tuméfiés, contractés, dont le sang coule de la
petite plaie. Les étapes successives de jour et même de nuit maintenant nous
affaiblissent. Nous portons les malades, les blessés aux pieds ; nous nous
secourons dans la limite de nos forces, malgré tout, des camarades français
abandonnent cette marche forcée, désespérée, sachant comme elle se termine.

Nous traversons Newripen,
Wittstock, et les Russes nous poursuivent. Les S.S. nous brutalisent
à coups de crosse, à coups de poing. Il faut avancer vite ; nous venons de
couvrir 45 kilomètres,
et pas un arrêt. Les cadavres s’échelonnent, tout homme qui s’arrête, qui ne
peut marcher, est un homme mort. Les silos de pommes de terre ont aussi leurs
morts, ceux qui ne voulaient pas mourir de faim.

Enfin, un arrêt qui nous comble de joie ! Nous cantonnons dans une ferme.
Nous allons pouvoir nous reposer sur un bon lit de paille, que je m’apprêtais à
faire pour moi et mes amis, mais je suis arrêté par un S.S. qui me
met un coup de poing en plein visage. Mon nez saigne et j’ai un œil au beurre
noir ; ça ne fait rien.

Le commandant fait dire par le Dolmetscher (traducteur) :
«  Vous n’avez pas eu à manger hier, ce soir vous aurez un kilo de
pommes de terre chacun »  !

Un gîte et à manger ! C’est
vraiment trop nous combler, nous autres bagnards. Chacun se pourlèche en
préparant sa couche moelleuse et captivante. Que d’invectives pour faire
reculer le voisin qui empiète le terrain. Il y a si peu de place pour tous.
Hélas ! Que d’efforts superflus ! Un agent de liaison arrive en moto,
tout poussiéreux et en sueur. Il est 9 heures du soir. Un commandement rauque
s’élève : «  Antreten  »
(rassemblement) ! Il faut partir, et vite… Les «  Rouskis  »
sont là, tout près, à vingt kilomètres.

Adieu, lit et pommes de
terre ! Et nous voilà de nouveau, cette fois, non plus sur la route, mais
à travers chemins de terre, à travers champs, prés, bois, taillis, poussés,
battus, mais avec cet ultime espoir qui nous réchauffe le cour. «  Ils  »
sont là, derrière, «  Ils  » viennent, qu’« ils » viennent
vite avant que d’autres ne tombent !

Nous allons plus lentement,
simulons des efforts. On s’engueule entre nous : « Tu vas trop
vite, hé, ballot ! ». « Ta gueule, toi, j’marche moins vite
que toi ! »

Eux, ces messieurs les « Schleus »,
sont agités, nerveux, mauvais. Les voitures à bras que nous traînons ne vont
pas assez vite à leur gré. Le commandant nous fait arrêter pour que chaque S.S. reprenne
son sac sur le dos. Les voitures n’avancent pas plus vite. Doucement, les
«  potes » sont derrière et il est minuit. C’est le 1er
mai. On avance difficilement dans les trous et les bosses des champs par cette
nuit noire, sans lune. On ne voit pas à 4 mètres devant soi. On
marche par petits groupes de cinquante à quatre-vingts. Défense de parler.

Les jantes crissent dans les
ornières. Les bras sont tendus, mais les forces « contraires ». Les
voitures s’embourbent, nous n’avançons plus qu’à peine et un sourire inonde de
joie notre visage ; mais un coup de crosse dans le visage nous rappelle à
l’ordre, dent cassée, et ce maudit nez qui saigne encore. C’est une
vache ! Mais « Ils » viennent, « Ils  » sont
derrière, pas très loin, et les tirs s’opèrent devant nous, sur la gauche. On
nous fait stopper. On revient sur nos pas. Les S.S. ne savent plus
quoi faire, car des lueurs de flammes jaillissent des lance-flammes, sans doute
encore loin. Les S.S. parlent entre eux. Nous essayons vainement de
surprendre leurs dialogues. Nous voyons que toutes les colonnes s’arrêtent
derrière nous. Les avions survolent au petit jour. Nous attendons dans un bois,
près d’un pont de pierre du chemin de fer.

Après trois heures de repos, nous
repartons. Le commandant de notre groupe ne sait plus quoi faire. Nous marchons
toujours vers le nord ».

Ils voient deux camions de la Croix Rouge internationale
qui leur donnent des vivres et des cigarettes et les informent qu’ils seront
sans doute libérés la nuit : les Russes ne sont pas loin. Ils se réfugient la
nuit du 2 au 3 mai dans les hangars du château de Traumark, où René
Petitjean
, René Maquenhen
et Henri
Mathiaud
vont vivre ce que René Petitjean décrit comme « des moments
rocambolesques ».

La canonnade est proche. Les
gardiens SS se sont enfuis pendant la nuit. Les Soviétiques qui les libèrent les
installent au château de Traumark « le
château est à vous dit le Russe, prenez ce dont vous avez besoin, aménagez une
salle pour les malades, d’autres pour vous coucher. Vous avez en face vous 100
bêtes à tuer, plus que vous ne pourrez en manger (…) ». C’est la « vie
de château
 » comme l’écrit René Maquenhen. Certains succombent à ce
brutal changement de régime, la « suralimentation » succédant sans
transition à la famine Après quelques déboires à cause de chevaux, ils sont
conduits le 10 mai par les Russes à la caserne « Adolf Hitler » à
Schwerin. Le 12, ils sont remis aux troupes américaines. Le 27 mai, ils sont
rapatriés, par le chemin de fer, via Bréda, Anvers et Bruxelles.

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