Lucien Leducq

La mort de Lucien Leducq : témoignage de René Maquenhen

René Maquenhen a dédicacé au fils de son camarade Lucien Leducq un exemplaire du livre de Raymond Montégut, paru en 1973 et intitulé « Arbeit macht frei » (« le travail rend libre » mot d’ordre à la terrible et tragique ironie inscrit sur les portiques à l’entrée des camps de concentration nazis, dont celui d’Auschwitz).

« Au fils de mon camarade de lutte et de misère, Lucien Leducq « Arbeit macht frei » le prix pour notre liberté, car pour nous il n’y en avait pas ».

Sur plusieurs pages de l’ouvrage, René Maquenhen a retracé quelques souvenirs de leur épopée commune où figure Lucien Leducq, jusqu’à leur dernière poignée de mains en septembre 1942.

Le livre de Raymond Montégut

Avant guerre

René Maquenhen a connu Lucien Leducq alors qu’il travaillait à l’usine Maillard à Incheville. Ils sont tous deux syndicalistes et communistes : «… Il y avait Boubert, Lucien Leducq, Barriot, René Chapelle. On se réunissait au bureau de section de Mers-les-bains. Lucien était très sérieux et aimé. On préparait sérieusement les réunions syndicales et politiques. Il voulait mesurer les résultats des actions. Il m’avait incité à enrôler ma femme, non seulement au Parti communiste, mais aussi à ce qu’elle prenne des responsabilités »…
« J’ai compris qu’il avait raison. Dans la région on forma des comités de femmes contre la guerre et le fascisme, dont ma femme devint la secrétaire et co-responsable pour Oust Marest, Ponts et Marais et Mers, avec la femme de Lucien et celle de Barriot
. Et c’est tout ce beau travail qui a porté ses fruits en juin 1940. A l’arrivée de nazis, la région mersoise et de la Bresle a été une des régions que l’armée d’occupation a eu le plus de mal à combattre ».

L’arrestation

« Bien que nous sachions que nous étions surveillés par la Gestapo en civil, notre activité redoubla. Nous avons transformé nos pratiques syndicales
et politiques en actions anti-nazies, contre l’armée d’occupation. Nous faisions des tracts appelant la population à s’unir et se grouper, incitant au
sabotage contre le matériel de guerre. Cela fut fait en premier lieu au Dépôt et au Matériel SNCF. Et ce sont les plus beaux tracts qui ont fait l’objet de
notre arrestation. Tel a été mon avis et celui de Lucien. Ces tracts étaient destinés à être connus des soldats allemands, et cela devait être fait par nos
propres moyens : soit les placer dans les vestiaires des soldats dans les lieux où ils travaillaient ou dans la caserne, tout cela à la même heure !
Si ma mémoire est bonne, c’était le 19 ou 20 octobre 1941. L’arrestation eut lieu 4 jours après, soit le 23 octobre 1941
 ».

Interrogatoire

« Nous avons été frappés à l’interrogatoire, pour qu’on leur donne les noms de camarades de diverses organisations. Je me porte garant que Lucien,
comme moi, est resté muet
 ».

A Compiègne, une cellule de cheminots

« A Compiègne, nous avons formé une cellule de cheminots, Lucien Leducq, moi et  Adélard Ducrocq secrétaire du Parti communiste de Eu, arrêté en février 1941 que nous avons retrouvé à Compiègne. Nous devions nous évader par groupes de 5. Il y avait avec nous Barriot et Elis ». René Maquehen évoque alors l’évasion du 22 juin et le bombardement de représailles et les punitions. Lire dans le site 22 juin 1942 : évasion de 19 internés et Le
bombardement du camp de Compiègne dans la nuit du 23 au 24 juin 1942

René Maquenhen à Auschwitz, auto portrait

A Auschwitz

A Auschwitz René Maquenhen a été affecté affecté au block 19, un Kommando qui travaillait à charrier de la terre
dans des wagonnets. Lucien Leducq est au block 22, affecté au « Kommando des couvreurs » :

« Je rencontrais souvent Lucien. Il n’avait pas abandonné l’idée de rester groupés, de s’organiser et de chercher à s’évader. Notre dernière rencontre a eu lieu en septembre 1942. Il portait des tuiles pour couvrir le bâtiment 14. C’était terrible ! Monter, descendre l’échelle. Par manque de vitamines il avait les pieds enflés, ce qui était aussi mon cas, mais moins. Il me dit vers 18 heures (il venait de terminer) : le chef de notre block – le 22 où il était rattaché- m’a dit que ceux qui avaient les pieds enflés pouvaient s’ils le voulaient aller se reposer dans un autre camp, qu’ils y seraient bien. Je lui déconseillais, en lui disant que c’était peut-être un piège. Il me répondit « tous les jours je faiblis et plus je ralentis le travail, plus il (le Kapo) frappe, surtout lors de la descente vers le bas de l’échelle, il ne me frappe pas lorsque je suis chargé pour ne pas casser les tuiles ». Je n’avais rien à ajouter. C’était dur de se faire juge. Il me serra une poignée de main, le souvenir m’en reste toujours. Ses dernières paroles furent « je vais encore bien réfléchir et peut-être que là où j’irais, j’aurais peut-être l’occasion de me tirer ». 

Le camion des inaptes au travail. Dessin de Franz Reisz 1946

J’ai appris deux jours après que tous ceux qui sont partis comme lui dans le camion sont passés par la chambre à gaz de Birkenau, un camp dépendant d’Auschwitz I ».

Envoi de Fanny Leducq, arrière petite fille de Lucien Leducq.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.