Rescapé d’Auschwitz, René Aondetto, a rassemblé dans un cahier de souvenirs adressé à Roger Arnould (cahier que celui-ci m’a transmis), des témoignages sur son incarcération à la Centrale de Poissy, au Dépôt de la Préfecture, puis aux camps de Voves et Compiègne. Lire dans le site Poissy, Dépôt, Voves, Compiègne : les lettres de René Aondetto. Il décrit ensuite son arrivée à Auschwitz les 8 et 9 juillet 1942. 

Claudine Cardon-Hamet, Pierre Cardon

En cas d’utilisation ou publication de cet article, prière de citer : « article publié dans le sire  « Déportés politiques à Auschwitz : le convoi dit des 45.000 » https://deportes-politiques-auschwitz.fr. Adresse électronique :  deportes.politiques.auschwitz@gmail.com

Le 8 juillet 1942, vers 13 heures, nous lisions : « Auschwitz » sur les bâtiments d’une
gare. Pour ma part, je n’avais jamais entendu ce nom auparavant. Nous étions tous affaiblis par ce voyage et étions déjà mis en condition pour que notre descente des wagons se fasse sans risque de réaction de notre part.

Dessin de Franz Reisz 1946

Le train ne s’arrêta pas à cette gare et durant les 3 kilomètres environ
qu’il parcourut lentement avant d’arriver au quai de débarquement du camp à cette époque, ceux qui avaient le souci et la force de regarder par une des lucarnes de notre wagon, lucarnes grillagées avec des fils de fer barbelés, virent un spectacle invraisemblable, incroyable, hallucinant, mais en réalité tragique : des détenus en tenue rayée de bagnards, là des hommes, là-bas des femmes, poursuivaient et frappaient avec de gros gourdins d’autres détenus habillés pareillement. 

Vu de loin, de ce train en marche, pour les non avertis que nous étions encore de cette organisation démentielle, ce spectacle nous frappait de stupeur et nous remplissait d’horreur. Nous ne pouvions distinguer
les détails qui différenciaient les uns des autres les acteurs de ces scènes incompréhensibles, mais nous réalisions soudain que nous allions être jetés ce milieu. Pour ma part, j’étais par cette vision : des détenus frappant d’autres détenus. J’avais pourtant été à Poissy et dans les grands dortoirs de cette centrale, au milieu des « droits communs » j’avais constaté le triste rôle de certains détenus, devenus « prévôts de quartier ». Ayant été au mitard, j’avais été, à ma grande surprise d’ailleurs, malmené sans raison par le prévôt des lieux. J’avais d’autre part, lu un livre écrit vers 1935 par un évadé de Dachau, je crois. C’était un artiste, antifasciste lui-même, qui avait prêté son concours aux organisations antifascistes du temps de la République de Weimar, et après son évasion, il s’était réfugié en Suisse. La lecture de son livre m’avait averti des méthodes employées par les SA. J’étais donc prêt au pire, mais le spectacle aperçu quelques minutes avant la descente du train me déconcertait, d’autant plus que je croyais que les détenus ne pouvaient être que des antifascistes conséquents ou de toutes façons des victimes des nazis.

C’est donc dans cet état d’esprit, nullement surpris par la réception brutale des SS que j’utilisais mes dernières ressources pour éviter le plus possible les coups et faire face au danger, mais habité par un mal bizarre au fond de moi-même, une sorte d’écœurement qui se dissiper quelques jours plus tard lorsque j’aurais découvert et compris l’abominable organisation démoniaque des nazis que tu expliques très bien dans « Les témoins de la nuit » en particulier page 176, dans le chapitre intitulé « la hiérarchie concentrationnaire ». Je sais maintenant que ceux qui n’ont pas vécu dans cet univers concentrationnaire, malgré tous nos efforts pour le leur décrire et leur expliquer, ne réaliseront jamais complètement ce qui en réalité est incommunicable. Mais cependant, ce n’est pas une raison pour que je cesse d’en parler en toute occasion.

Mon intention était de t’aviser seulement des lettres que j’ai réussi à récupérer et voilà que je revis notre arrivée à Auschwitz ! Je n’ai certainement rien à t’apprendre (Roger Arnould à qui il écrit est un résistant déporté à Buchenwald le 12 mai 1944 et libéré le 11 avril 1945. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages édités par la FNDIRP), mais puisque je suis parti, je vais te parler de notre réception, jusqu’à notre première nuit à Birkenau, c’est-à-dire la deuxième des « 45.000 ». Peut-être d’autres camarades
te l’ont-ils racontée ? Tant pis.

L’entrée du camp principal, Auschwitz I

Donc, rapidement, le 8 juillet 1942, nous arrivons au milieu de la journée. Nous sommes conduits à Auschwitz central. Nous avons dû abandonner sur le quai, valises, balluchons, musettes. Nous franchissons la grande porte en passant devant les SS du poste de garde. Ce portail est surmonté d’une grande inscription métallique « Arbeit macht frei » (le travail rend libre). Nouvelle surprise, d’un autre genre, après le spectacle horrifique que nous venions de voir  du train, après la descente brutale des wagons et l’abandon de nos bagages : nous entrons dans le camp en musique. 

Dessin de Mieczysław Kościelniak

Un orchestre important, composé de tous les instruments inimaginables, joue les « gladiateurs » à la cadence allemande, qui nous permettra de marcher plus tard, squelettiques dans nos tenues rayées en long, les jambes raides, les bras collés au corps, en colonne par cinq (Il s’agit de « Arbeitslager March » Marche des Travailleurs du Camp, composée par un détenu de l’orchestre, Henry Krol). Sur un côté de la courte partie de l’allée d’entrée du camp, avant de tourner à droite dans l’allée principale, nous remarquâmes au sommet de plusieurs poteaux des groupes de figurines sculptées dan le bois et représentant, le dos courbé, et représentant  tous les types de la population
méritant selon « l’éthique » nazie un « stage de redressement ».

Nous nous arrêterons dans l’allée principale, après les cuisines, devant les Blocks 26 et 27 (je crois ?). Nous mourrons de soif et un détenu arrose les fleurs devant les Blocks à côté de nous, mais pas question de nous désaltérer. Ceux qui ont voulu s’y risquer ont été brutalement frappés par notre escorte. Nous sommes conduits derrière les deux Blocks précités. Déshabillage dehors. Nous allons abandonner tous nos vêtements, nos portefeuilles, nos papiers, nos montres, nos alliances, tout, sans exception. Je réussis à garder ma ceinture. Toutes les parties pileuses de notre corps sont tondues, mais le visage ne sera pas rasé, ce jour-là et nous entrons dans un Block où les uns après les autres nous passons devant une baignoire remplie au tiers par un liquide à odeur forte : c’est la
désinfection ! Un SS d’un coup de poing en pleine figure me fait basculer à la renverse dans cette baignoire. Aussitôt redressé, il faut sortira baignoire et en courant passer dans un temps record sous la douche. Pas question de savon ni d’essuyage.

Après ces opérations, nous recevons avec une chemise et nos vêtements rayés de bagnards, une coiffure (Mütze), des claquettes qui ne tiennent pas aux pieds sans chaussette ni mouchoir. Une chance pour notre convoi, tout est neuf. Habillés en rayé, nous serons photographiés de face avec notre numéro matricule sur la poitrine.
En 1946, j’aurais la surprise de trouver cette photographie rue Leroux (le siège de la FNDIRP). Nous ne sommes pas tatoués ce jour-là. Nous le serons sur l’avant bras gauche quelques mois plus tard, à la suite d’une évasion de Russes non Juifs.

Lorsque nous sommes arrivés le 8 juillet 1942, les détenus non Juifs  de toutes les nationalités n’étaient pas tatoués. Au moment du tatouage, j’étais avec Bordy, Brumm, Fontaine, Lecocq, Monjauvis, Montégut, Penner, Petitjean, Vendroux (sauf René Bordy, ils feront tous partie des 119 rescapés) et peut-être encore quelques autres, au Kommando Schlosserei et au Block 15. Pour certains d’entre nous, le tatouage sera bien fait, c’est-à-dire petit et sans précipitation : c’est Vendroux (Pierre Vendroux), de Chalon-sur-Saône qui nous fera cette petite opération (ce camarade est décédé quelques années après la Libération).

Dessin de Mieczysław Kościelniak

Une fois habillés en tenue rayée, tandis que nous attendions dans cette grande allée du camp, la fin des formalités d’entrée, nous allions assister encore à un spectacle horrible : une camionnette bâchée va passer à côté de nous et s’arrêter un peu plus loin devant le dernier Block de l’allée qui est (nous l’apprendrons plus tard) le Krankenbau
(l’infirmerie). Déjà nous somme intrigués, car la camionnette a laissé une trace sanglante sur la chaussée. Effectivement, les bâches levées, nous voyons plusieurs détenus en tenue rayée, inertes et ensanglantés, en vrac sur le plancher de la voiture. D’autres détenus sortent du Block voisin et se précipitent , tirent les corps, les laissant tomber sur le sol, et chacun soulevant ensuite un des corps inertes et couverts de sang par les pieds, les traine rapidement en courant. La tête du malheureux raclée sur le sol
caillouteux laissant une trainée sanglante. En un rien de temps, tous les corps ont disparu derrière le côté du bâtiment (le 28 je crois). Étaient-ils morts ? 

Dans quelques jours ces spectacles seront devenus coutumiers et laisseront insensibles ceux qui auront la force ou plutôt la faculté de résister à l’effet qu’ils produisent, tout en restant conscients et dignes, sans être contaminés par cette ambiance d’inhumanité si diaboliquement organisée. La robustesse, la santé et la chance aidant, quelques uns de ceux-là survivront, et je peux que tous les
camarades de mon convoi avec lesquels je me suis trouvé dans les Kommandos d’Auschwitz et principalement à la Scholssereiet à la DAW, puisSiemensà Gross Rosen, se sont tous conduits courageusement et avec dignité.

Mais les premiers jours, cela aura été terrible pour tous, et en deux mois, 60 à 70% d’entre nous seront disparus. Ce soir du premier jour, nous attendrons jusqu’à la nuit la fin des formalités et nous assisterons à la rentrée en musique des Kommandos revenant du « travail » ; nouveau spectacle ahurissant et inimaginable par une personne qui n’a pas été concernée.
Je n’arrive plus à me souvenir comment nous furent remis les deux morceaux d’étoffe blanche rectangulaires sur lesquels étaient imprimés notre numéro matricule et comment nous avons procédé pour les coudre sur notre veste et notre pantalon.
Mais, dès toutes ces opérations terminées pour chacun de nous, nous sommes dirigés les uns après les autres vers un Block récemment construit et dont les pièces étaient encore vides de tout matériel, le Block 13.

Dans le « Patriote Résistant » de septembre 1972, n° 395, je lis « dans leurs témoignages, plusieurs rescapés signalent que le premier des leurs qu’ils virent périr a été abattu par un SS au Block 13 le 9 juillet, soit le lendemain de l’arrivée ». En fait, nous n’avons passé que la nuit au block 13, mais durant cette nuit, il est possible qu’un des nôtres fût abattu (Selon René Maquehen, « l’un de nous qui avait eu à cœur de conserver son alliance (…) la fit tomber au pied du SS. Lorsque le SS s’en aperçut, il la ramassa et nous fit comprendre que se coupable ne se dénonçait pas, il en tuerait quatre à la place. Notre camarade se fit connaître (…) Le SS le prit alors par la tête et avec l’aide du chef de Block  se mit à le battre à coups de bâton et de pied, si bien qu’ils le tuèrent » (Triangles rouges page 108). 

Le lendemain, dès le départ des Kommandos, nous quitterons ce Block et tout le convoi des « 45.000 » sera conduit à Birkenau.

Le Block 13

Le Block 13

Dans ce Block 13, notre mise en condition allait se parfaire et il en sera de même la nuit suivante, dans la baraque de Birkenau qui s’appellera « Block » également. Lorsque je suis arrivé au Block 13 le 8 au soir, il faisait nuit. L’entrée du Block était maintenue dans l’obscurité et dès que j’eus franchi la porte j’ai été aveuglé par une torche électrique dans la lumière de laquelle, près de moi, surgit un pistolet
automatique braqué sur moi, tenu par une main sortant d’une manche de veste de
SS. Autour de lui, dans le noir, braillant des mots que je ne comprenais pas, se démenaient d’autres personnes à son service. Je les entendais, mais ne les voyais pas, aveuglé par le faisceau lumineux. Je reçus des coups imprévisibles et dans les déplacements inévitables que je faisais sous ces coups, je finis par apercevoir dans la lumière du faisceau qui ne me quittait pas, un récipient que l’on me tendait et que je saisis instinctivement. Ne comprenant pas un mot de ce que l’on disait en vociférant, cela aurait pu continuer longtemps. Mais le pistolet du SS suivait mes déplacements et sa présence me préoccupait tellement que je ne ressentais pas la douleur provoquée par les coups. Dès que j’eus cette gamelle en mains, il y fut versé environ un demi-litre d’une soupe liquide assez chaude. C’était la première depuis le départ de Compiègne… Mais je n’eus pas le loisir de l’apprécier, car un des séides d’un coup de genou dans le fond de la gamelle me le fit projeter en plein visage. Gros rires et je fus emmené dans le « dortoir ». C’était une grande pièce au rez-de-chaussée, dans un coin de laquelle il y avait une brouette en forte tôle : c’était l’urinoir (1). Quant à nous, au fur et à mesure de notre arrivée, nous devions nous accroupir et nous encastrer entre les genoux du camarade
arrivé précédemment (2). Nous nous sommes finalement assis pour tenir toute la nuit, car à partir du moment où la pièce fut remplie, nous n’avons pas eu de visites de contrôle. Mais je ne crois pas que nous étions tous dans la même pièce, d’ailleurs le récit de Petitjean (« Témoignage sur Auschwitz » page 33) est quelque peu différent (3). Je me souviens qu’au matin la brouette débordait et que nous avons été rassemblés devant les cuisines avant notre départ pour Birkenau, sans réussir à me souvenir si nous avions eu droit à une mixture quelconque avant le départ (ils n’en ont pas eu, seulement des coups de schlague raconte René Petitjean (3).

A Auschwitz, on appelait la tisane du matin « herbata ». Jamais je n’ai bu de café durant ma déportation (sauf une fois durant notre
quarantaine au Block 11. Le 1ernovembre 1943 nous avions été emmenés par chemin de fer dans une sucrerie des environs et avions déchargé des trains de betteraves. La direction de l’usine, au milieu de l’après-midi avait fait distribuer un café très sucré. Il y a eu des histoires surprenantes durant cette « quarantaine »).

  • Note 1 de René Aondetto : ces brouettes étaient très lourdes et affaiblis comme nous étions, aux kommandos de la terrasse où nous irons dans les tous premiers temps à Birkenau, nous parvenions à peine à le soulever étant vides !
  • Note 2 de René Aondetto : dans les wagons tombereaux lors du transfert de Gross-Rosen à Leitmeritz (le 10 février 1945) – avec Richard Girardi et les deux jeunes hollandais (Johann Beckman et Frans Beckman) – c’est dans cette même position insoutenable que nous devrons nous installer, mais avec un contrôle constant des SS installés à chaque extrémité des wagons : celui qui se redressait avait droit à une balle dans la tête).
  • Note 3 récit de René Petitjean dans « Témoignages sur Auschwitz, p 33) : « Notre première nuit se passe, empilés dans le block qui servait à la désinfection des vêtements et à la fois de chambre à gaz. Deux salles pleines à craquer. Dans la salle du fond, nous sommes tous serrés, dans l’impossibilité de nous asseoir. Je tombe évanoui. Nous campons, tant bien que mal, pour la nuit – avec menace de mort si l’un de nous regarde dehors par la fenêtre. La rentrée dans ce block s’était effectuée un à un et au fur et à mesure que nous entrions, deux chefs de block nous frappaient de leur schlague sans arrêt. Peu de nous passent au travers. Revisite des poches, on s’empare des alliances, on fait ouvrir la bouche, et toujours menace de mort. Le lendemain matin, nous sentons l’odeur du café des cuisines, peut-être en aurons-nous ? On nous rassemble devant les cuisines, mais, en fait de café, nous essuyons force coups de schlague ».

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