L’article ci après concernant la politique allemande des otages est la reproduction intégrale des 7 premiers chapitres de mon premier ouvrage (aujourd’hui épuisé) «Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000., chapitres qui reprenaient des extraits de ma thèse de doctorat sur le convoi du 6 juillet 1942 à Auschwitz.

Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur également de « Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 » Editions Autrement, 2005 Paris. Prière de mentionner la référence du livre et le site présentant articles et notices biographiques des 1170 déportés du convoi du 6 juillet 1942 à Auschwitz. : https://deportes-politiques-auschwitz.fr

L’attentat du métro Barbès

La France sous le règne de la « Pax germanica »

       Jusqu’en juin 1941, la France vit sous le règne de  la Pax germanica. Celle-ci repose sur trois mythes qu’entretiennent les autorités allemandes et le régime de Vichy : une armée allemande invincible, un occupant « correct » et un gouvernement français souverain, capable de défendre les intérêts de la nation. En raison de sa situation géographique et de sa richesse, la France occupe une place importante dans le dispositif militaire allemand. Ses ressources humaines, agricoles, minières et industrielles sont mises au service de la machine de guerre nazie. Les clauses de l’armistice, signé le 22 juin 1940, sanctionnent l’effondrement de la France et organisent ce pillage. Pour tirer le maximum du pays avec le minimum de forces militaires, Hitler donne la priorité aux moyens politiques : la propagande, la séduction, l’utilisation de ceux qui sont prêts à s’accommoder de la présence des occupants, voire à les aider. Il n’exclut pas pour autant le recours à des moyens directs de coercition en cas de résistance. La convention d’armistice reconnaît à l’Allemagne l’exercice des « droits de la puissance occupante ». Pendant l’été 1940, dans certaines villes, des listes d’otages sont dressées parmi les notables. Des otages sont arrêtés puis généralement relâchés. Des condamnations à mort sont prononcées pour l’exemple. Le 26 mars 1941, Otto von Stülpnagel, Militärbefehlshaber in Frankreich (Commandant en chef des forces armées en France occupée), à la tête des forces d’occupation, dresse le récapitulatif détaillé des mesures répressives dont il dispose. Mais leur application reste limitée en raison du « calme » de la population.

Les nazis disposent, en effet, d’un atout majeur : l’existence du gouvernement du maréchal Pétain, qui, installé sur la défaite, fait accepter à la plupart de ses compatriotes, la capitulation, l’occupation militaire et l’exploitation du pays au profit de l’Allemagne. Sous la fiction d’un pouvoir souverain, le régime de Vichy sert aux Allemands tout à la fois de paravent et de courroie de transmission. La population française, dans sa majorité, n’en a pas conscience. Impressionnée par les victoires allemandes, désorientée par la déroute de l’armée française, traumatisée par l’exode, anesthésiée par les discours lénifiants et culpabilisants de Pétain, elle croit que la guerre est inexorablement perdue. Elle aspire, avant tout, à retrouver une vie normale et attend du gouvernement de Vichy qu’il rétablisse les fonctions essentielles de l’Etat et s’interpose entre elle et l’occupant.

Seule une minorité refuse la capitulation et entend poursuivre le combat à l’extérieur ou sur le territoire de la métropole. De Gaulle n’a rallié que quelques responsables de l’empire colonial. Quelques milliers de Français, seulement, l’ont rejoint à Londres. En France, la Résistance non communiste s’enracine, au cours de l’hiver 1940 et du printemps 1941, à partir de petits groupes créés autour de personnalités isolées et dans des familles d’esprit animées par le militantisme (catholiques, socialistes, syndicalistes de la CFTC et de la CGT) ou encore parmi les cadres de l’armée d’armistice. Elle s’organise en réseaux (réseaux de renseignement au profit des Anglais ou de la « France Libre », réseaux de passage vers la zone Sud ou vers la Grande-Bretagne) et en mouvements, tournés vers la population, et dont la presse s’efforce de contrecarrer l’abattement général et l’idéologie vichyssoise. Mais elle est encore ultra minoritaire, diffuse et isolée dans l’opinion. Cependant, la répression s’est déjà abattue sur elle. Le groupe du Musée de l’Homme, préfiguration des grands mouvements de Résistance, est touché par les premières arrestations, en janvier 1941. Le même mois, le lieutenant de vaisseau Honoré d’Estienne d’Orves, Maurice Barlier et Jean-Louis Doornick sont arrêtés puis condamnés à mort pour espionnage, en mai 1941.

       Sur le Parti communiste, Section française de l’Internationale communiste, pèsent les choix diplomatiques de l’Etat soviétique. Daladier fait saisir les journaux communistes le 25 août 1939 : le PCF y justifie le pacte germano-soviétique qu’il présente comme un ultime moyen de détourner l’agressivité de Hitler de l’Union soviétique, menacée d’isolement par l’échec des négociations tripartites avec la France et la Grande-Bretagne. Toutefois, il conserve la ligne, définie au moment du Front populaire, de défense du progrès social, des libertés démocratiques et de la nation face à la montée du fascisme. Ses députés votent, le 2 septembre, les crédits exceptionnels demandés par le gouvernement. Le 26 septembre, ses organisations sont interdites après l’occupation de l’Est de la Pologne par l’Union soviétique. A la fin septembre, le PCF opère un tournant stratégique : il adopte les nouvelles analyses de l’Internationale communiste dictées par Staline qualifiant, comme en 1914, le conflit de guerre injuste résultant de l’affrontement d’impérialismes rivaux et appelant les communistes des pays belligérants à agir pour la signature d’une paix immédiate. Les arrestations opérées parmi ses militants, puis parmi ses députés, la dissolution de plus de 300 conseils municipaux, la remise en cause – au nom de la défense nationale – d’un certain nombre d’acquis du Front Populaire par le gouvernement, alors que la France n’engage pas de véritables opérations militaires pour soutenir la Pologne, sont autant d’arguments repris par la direction du PCF pour accréditer la thèse de l’Internationale. Affaibli par la mobilisation, par l’ampleur de la répression et par la défection d’une partie de ses élus, le Parti désormais clandestin, doit reconstruire une structure élémentaire d’organisation. Fin mai 1940, face à l’invasion allemande, il renoue brièvement  avec la ligne de défense patriotique contre la « domination étrangère ». Mais, après l’armistice, il centre sa propagande sur la dénonciation des « responsables de la défaite » (les hommes politiques de la IIIème République, les capitalistes) et la condamnation du régime de Vichy, sans mettre en cause directement les Allemands. En l’absence de véritables perspectives politiques et militaires, il affirme, jusqu’au printemps 1941, que la France ne pourra recouvrer sa liberté et son indépendance – thèmes centraux de ses publications clandestines – que par un « gouvernement du Peuple » et une révolution sociale. Il s’efforce de mobiliser les différentes catégories de la population dans des comités populaires pour la défense de leurs droits et de leurs conditions d’existence : comités de base d’une CGT clandestine, comités de femmes, comité de défense de l’Université, comité de médecins, etc..

A partir de janvier 1941, l‘Humanité clandestine dénonce de plus en plus nettement l’occupant et la collaboration. Dans ses mots d’ordre, la lutte pour l’indépendance nationale devient prioritaire et cesse de dépendre de la réalisation de la révolution sociale. En mars-avril 1941, le PCF prend contact avec des personnalités non communistes en vue de constituer un Front National de lutte pour la Liberté et l’Indépendance de la France. Dans la seconde quinzaine de mai, le texte de l’appel est achevé. Dans le Nord et le Pas-de-Calais, dépendant du Commandant militaire pour la Belgique et la France du Nord, les communistes lancent une grève qui touche plusieurs dizaines de milliers de mineurs entre le 28 mai et le 10 juin, et conduit à la perte d’un quart de la production mensuelle de charbon du bassin. Mais la persistance du vocabulaire pacifiste, la désignation des « objectifs impérialistes » de la Grande-Bretagne, la méfiance exprimée vis-à-vis du général de Gaulle entravent l’essor des initiatives anti-allemandes du PCF ainsi que sa politique de rassemblement.

Les orientations successives et contradictoires de la ligne suivie par le Parti communiste se lisent dans l’Humanité clandestine, rédigée par Jacques Duclos. Mais elles ne rendent pas complètement compte de l’action menée sur le terrain par les militants communistes, ni du sens qu’ils entendaient donner à celle-ci. Certains aspects de cette politique ne pouvaient être révélés, pour ne pas favoriser une remise en cause, par Hitler, du pacte germano-soviétique. Ainsi, les archives de l’Internationale communiste font apparaître qu’en juin et juillet 1940, Maurice Thorez et André Marty réfugiés à Moscou, et le Comité exécutif de l’Internationale ont adressé à la direction parisienne du PCF des consignes leur recommandant de multiplier les actions de masses pour affaiblir l’occupant, tout en évitant de faire apparaître officiellement le Parti. Ces directives parviennent à Paris au moment où Maurice Tréand conduit des négociations avec les autorités allemandes, avec l’accord de Jacques Duclos., dans l’espoir de tirer parti de l’existence des traités germano-soviétiques – pour obtenir la reparution légale de Ce Soir et de l’Humanité. Le télégramme du 19 juillet précise : Indispensable redoubler vigilance contre manoeuvres des occupants. Etait juste entreprendre démarches pour obtenir presse légale mais entrevue avec Abetz faute, car danger compromettre Parti et militants. Au moyen méthodes strictement clandestines, sans propagande ouverte, sans engager le Parti et en observant loyauté, nécessaire susciter résistance passive des larges masses sous toutes formes contre envahisseurs. Evitant toute action prématurée qui ferait jeu occupants, nécessaire encourager manifestations ouvertes du mécontentement populaire à condition préparation soignée, orientations convenables et participation larges masses, les femmes avant tout.(…) En posant justement question secours, allocations reprise du travail, éviter pousser reprise production dans branches qui renforceraient occupants au point de vue militaire. Nécessaire déclencher campagne de masse contre utilisation territoire et ressources pays comme base pour continuation de la guerre. (…) Toutes les ressources du pays pour soulager misère du peuple non pour servir à la guerre de l’occupant. (…) Ligne de organiser et diriger mécontentement masses contre clique gouvernementale pour atteindre ses protecteurs absolument juste. (…) Nécessaire souligner dans propagande orale et écrite que seule classe ouvrière entraînant toutes couches laborieuses sous direction laborieuse et dans la voie du socialisme peut sauver la France et assurer son indépendance.[1] Ainsi, à partir de cette date, les comités populaires créés par le Parti communiste n’ont plus seulement pour objectif de renouer avec la classe ouvrière et de redémarrer l’action revendicative, mais aussi de freiner la collaboration avec l’Allemagne, de gêner le pillage économique de la France et, en résumé, de porter atteinte à l’Allemagne. De même, l‘Université Libre, de tonalité anti-allemande mais écrite sous des pseudonymes, paraît en octobre 1940, grâce à la mise à la disposition de Georges Politzer, Jacques Solomon et Jacques Decour, de l’appareil technique d’impression du Parti communiste, dirigé par Pierre Villon, sur la recommandation de Jacques Duclos[2]. Toutefois, l’apparente neutralité du Parti communiste envers l’occupant ne trompe pas les services de renseignements allemands[3]. Le 9 septembre 1940, Knochen, à la tête de la Sipo-SD, l’antenne française de l’Office central de la Sécurité du Reich (RSHA) note : les communistes favorisent en pratique l’ambiance anti-allemande[4].

D’autre part, on décèle entre les membres du Parti communiste, au sein du groupe dirigeant en France et à Moscou comme au niveau des cadres et des militants, des sensibilités différentes, des divergences d’analyse que ne permettent pas de considérer le PCF comme un bloc monolithique. Il constitue un ensemble d’autant moins homogène que les difficultés de liaison, liées à la clandestinité, multiplient les lieux de décision, laissent à chacun une marge d’initiative et de manoeuvre relativement importante, affaiblissent la rigueur du « centralisme démocratique ». A l’extrême, deux orientations fondamentales sont perceptibles. La première donne la priorité à la défense de l’URSS, « patrie du socialisme », accepte (et poursuit parfois jusqu’aux limites de la compromission, comme ce fut le cas pour les tentatives de reparution de l’Humanité), la logique du pacte[5]. L’autre maintient, malgré la définition impérialiste de la guerre, la ligne antifasciste, considère le pacte comme une concession provisoire, et cherche à mener sans attendre la lutte directe contre l’occupant. Ainsi, dans plusieurs régions de la zone occupée, dès l’hiver 1940-41, de petits groupes armés effectuent des sabotages et des attentats – non revendiqués – contre les Allemands[6]. La plupart sont le fait de membres de l’OS, « Organisation spéciale », créée à partir d’octobre 1940 pour assurer la protection des militants communistes à l’occasion de distributions de tracts, de collages d’affichettes et de papillons et de prises de parole dans des lieux publics. Ces groupes se constituent essentiellement en région parisienne, dans le Nord, en Bretagne, dans le Bordelais et dans le Limousin. Ils se recrutent parmi les jeunes communistes et, notamment, parmi les anciens des Brigades internationales ou au sein de la MOI, « Section de la main d’oeuvre immigrée » dans laquelle militent de nombreux réfugiés juifs.

En conséquence, pour Otto von Stülpnagel, la situation de la France est peu préoccupante. Il se contente de laisser agir ou de faire intervenir la police française et se maintient dans une apparente réserve. Au début de juin 1941, il considère que le pays est sûr. Cependant, le déclenchement de la guerre contre l’URSS, le départ d’une partie des troupes allemandes à l’Est et la montée de la Résistance en Europe vont amener les nazis à modifier leur politique d’occupation à l’Ouest.

Le tournant du 22 juin 1941

       En attaquant l’URSS, le 22 juin 1941, Hitler s’engage dans une étape qu’il juge décisive pour l’accomplissement du « Reich millénaire ». La guerre qu’il livre sur le sol soviétique est, à ses yeux, le grand combat contre l’adversaire idéologique et « racial » du peuple germanique, le « judéo-bolchevisme ». Sous ce vocable, il rassemble deux des principaux ennemis du Volk : les communistes et les Juifs qui sont censés les inspirer. Une directive du Haut-commandement de la Wehrmacht sur la « conduite des troupes » définit en mai 1941, le bolchevisme comme l’ennemi mortel de la nation national-socialiste allemande. C’est contre cette idéologie destructrice et contre ses adeptes que l’Allemagne engage la guerre. Ce combat exige des mesures énergiques et impitoyables contre les agitateurs bolcheviks, les francs-tireurs, les saboteurs et les Juifs, et l’élimination allemande de toute résistance active ou passive.[7]. En même temps, la conquête du vaste et riche territoire de l’URSS doit assurer, à la « race des seigneurs », « l’espace vital » (Lebensraum) indispensable à son épanouissement[8]. De fait, l’idée d’acquérir le Lebensraum – qui est au coeur même de l’idéologie hitlérienne – par la conquête de la Russie procédait d’un amalgame par lequel l’expansion de l’Allemagne vers l’est, l’anéantissement du bolchevisme et l’extermination des Juifs se mêlaient à des impératifs d’ordre stratégique, à la doctrine de l’autosuffisance économique et à des ambitions de domination mondiale. D’où une guerre à double face : d’un côté des opérations militaires à des fins de conquête territoriale, de l’autre l’assassinat en masse de Juifs et de communistes en vue de conserver le Lebensraum. Les effets sanglants de cette guerre d’anéantissement ne se cantonnent pas aux seuls champs de bataille mais retentissent sur l’ensemble de la politique répressive allemande[9]. Car Hitler est résolu à écraser, par la terreur, à l’Est comme à l’Ouest, toute opposition qui viendrait entraver son effort de guerre. Le jour même de l’attaque contre l’Union Soviétique, des mesures préventives sont prises, dans les pays occupés, contre les militants communistes – arrestations et perquisitions à leur domicile – et des ordres sont donnés pour punir avec la plus extrême sévérité toute manifestation d’hostilité à l’encontre de la puissance occupante. En France, au cours d’une opération, codée sous le nom d’Aktion Theoderich, dans la zone occupée, plus de mille communistes sont arrêtés par les forces allemandes et par la police française. D’abord placés dans des lieux d’incarcération contrôlés par le régime de Vichy, ils sont envoyés, à partir du 27 juin, au camp de Royallieu à Compiègne, administré par la Wehrmacht et réservé à la détention des « ennemis actifs du Reich »[10]. Cent deux de ces hommes seront déportés dans le convoi du 6 juillet 1942.

       A l’annonce de l’entrée des troupes allemandes en URSS, les Français commencent à reprendre espoir. L’ouverture de ce nouveau front, à l’Est, modifie les données de la guerre. Ils attendent que Hitler connaisse le même sort que Napoléon en Russie. La Résistance profite de ces changements[11]. Plusieurs journaux clandestins invitent la population à manifester le 14 juillet et à Paris : ce jour-là, la police arrête 1667 personnes pour « port de cocardes tricolores ». Pour l’Internationale communiste, l’agression de l’Union soviétique par l’Allemagne nazie modifie les caractères du conflit. Staline définit celui-ci comme une guerre de défense patriotique et de libération des peuples asservis par le fascisme[12]. Georges Dimitrov, Secrétaire de l’IC, recommande dès le 22 juin 1941 aux partis communistes « d’alléger la lutte du peuple soviétique », de « déployer un mouvement de masse de libération à l’arrière européen des armées fascistes », « d’unir la lutte pour l’indépendance de ces peuples avec le soutien de l’URSS comme principale force antifasciste ».

Jacques Duclos lance un appel au peuple de France dans l’Humanité datée du 22 juin 1941 :(…) Hitler occupe la France et de nombreux pays européens mais la guerre qu’il vient de déclarer contre l’U.R.S.S. va l’obliger à vider notre pays de bon nombre de ses soldats. Pourquoi n’en profiterions-nous pas ? Quoi qu’il fasse Hitler est perdu, il sera écrasé comme Napoléon le fut et des millions d’hommes salueront d’enthousiastes « bravos » l’effondrement de ce criminel (…). Ouvriers, paysans, intellectuels français, l’heure de notre libération approche. (…) Le Parti Communiste Français, exprimant la pensée profonde des masses laborieuses de notre pays, appelle tous les français et toutes les françaises à réaliser le Front National de lutte pour l’indépendance de la France. (…) Aujourd’hui chaque Français se sent solidaire des millions de travailleurs soviétiques qui demain écraseront l’hitlérisme et de fait aideront la France à reconquérir sa liberté. C’est pourquoi la lutte la plus petite menée en France contre nos oppresseurs hâtera l’heure de la défaite de la réaction internationale, de la barbarie et de l’oppression qu’est l’armée hitlérienne. Français, Françaises, haut les coeurs, l’heure de la délivrance approche; nous chasserons les troupes de Hitler hors de notre territoire et nous ferons tous ensemble Une France Libre Forte Et Heureuse (…).[13]

       Les communistes français sont soulagés et dynamisés. L’agression hitlérienne contre la « patrie du socialisme » et le retour à la thématique du Front Populaire libèrent les énergies. Ils ne doutent pas de la supériorité de l’Armée rouge, ni de la proximité de la victoire. Les conditions de lutte se clarifient. Les Français concourront à leur propre libération en aidant, par tous les moyens, l’Union soviétique et en se préparant à « bouter » les hitlériens hors de France, en paralysant les défenses de l’ennemi et en mettant en place une armée populaire. Fin juin, Charles Tillon est chargé d’organiser l’action des groupes armés. Déjà, en mars 1941, il avait suggéré à Jacques Duclos la création d’un dispositif qui unifierait les divers groupes déjà existants et deviendrait l’embryon de direction d’une formation de l’action armée en zone occupée[14].Mais à cette date, il n’avait reçu le feu vert de Jacques Duclos que pour la mise en place d’un service de renseignement du Parti ayant pour double mission de rechercher des armes et de recueillir des informations sur les forces d’occupation, sur leurs services et sur leurs moyens de communication. En juin, dans la conjoncture nouvelle, Eugène Hénaff, évadé le 19 juin du camp d’internement français de Châteaubriant, lui est adjoint pour assurer la coordination des groupes de l’OS[15]. Cependant, les directives concernant l’action directe contre l’occupant n’apparaissent que progressivement dans l’Humanité. Le numéro du 2 juillet ne donne aucune consigne d’actions violentes mais recommande seulement de réduire, sur le lieu de travail, la production destinée à l’Allemagne et de développer grèves et luttes revendicatives. Cependant, sur le front soviétique, la situation devient de plus en plus alarmante. L’Armée rouge recule. Le 1er juillet, Dimitrov envoie un télégramme au PCF : Désorganisez par tous moyens possibles production des armes. Formez petits détachement pour destruction des usines de guerre, des dépôts de naphte, des ponts, chemins de fer, routes, communications télégraphiques et téléphoniques. Empêchez par tous les moyens transports des troupes et des armes.[16] L’OS effectue en juillet 1941 des sabotages sur les voies ferrées et sur les câbles téléphoniques utilisés par l’armée allemande. Vingt et une attaques sont officiellement recensées. Le colonel Hans Speidel, chef de la section militaire de l’Etat-major allemand dénombre au total 54 « actions terroristes » contre la Wehrmacht pour ce seul mois[17]. Un appel général au sabotage est lancé par l’Humanité le 29 juillet. Et le numéro du 15 août mentionne, pour la première fois, des sabotages ferroviaires, un incendie dans un entrepôt de fourrage, sans faire état toutefois du déraillement spectaculaire d’Epinay sur Seine dans la nuit du 17 au 18 juillet.

Les premières mesures allemandes de terreur

       Les autorités s’inquiètent des réactions de la population française. Le gouvernement de Pétain estime qu’il est de sa compétence de se charger du rétablissement de l’ordre. Dès le 25 juin, Darlan, vice-président du conseil des ministres, ordonne au secrétaire général de la police Chavin « de mettre à l’étude d’urgence les questions suivantes : aggravation très sévère des peines prévues pour la répression des menées anti-nationales, pouvant aller, dans certains cas, jusqu’à la peine capitale, et institution d’une juridiction spéciale d’exception ».[18] Le 18 juillet, Pucheu, homme à poigne et anticommuniste notoire, est nommé ministre de l’Intérieur. Les Allemands agissent de leur côté. Les cours martiales allemandes prononcent des condamnations à mort pour l’exemple. Le 19 juillet, José Roig est condamné et fusillé pour avoir prononcé des paroles injurieuses pour l’armée allemande. Le 24 juillet, un jeune ouvrier communiste, André Masseron, est exécuté à son tour pour avoir participé, à Paris, à l’une des manifestations patriotiques du 14 Juillet. Les communistes ne se laissent pas intimider. L’Humanité du 29 juillet réplique à l’exécution d’André Masseron par un défi : Le sang de ce camarade et de tous les martyrs de la liberté crie : « Vengeance! ». Les brutes nazies croient nous effrayer avec leurs exécutions ; elles ne réussissent qu’à soulever une vague de haine qui les emportera. (…) Nous vengerons nos morts. Le 1er août, le général Müller de l’O.K.H. (Haut-commandement de l’armée de terre) vient à Paris tenir conférence, et recommande que soient renforcées les mesures de répression à l’image de celles prises à l’Est. Il préconise, notamment, le recours à l’exécution d’otages[19]. Le 6 août, le Feldmarschall von Witzleben, Commandant en chef de l’armée de l’Ouest, convoque les commandants des trois armées stationnant en France pour discuter, entre autres questions, de l’attitude de la population et de la jeunesse ouvrière. Pétain, quant à lui, intervient publiquement : le 12 août, dans un discours radiodiffusé, il alerte les Français « sur le vent mauvais » qu’il sent se lever, depuis quelques semaines, de plusieurs régions de France. Le maréchal, dont le crédit est encore très grand auprès de ses compatriotes, les met en garde contre la Résistance et use de la menace. Le 13 août 1941, les jeunes communistes manifestent boulevard Saint-Denis à Paris. Les Allemands arrêtent plusieurs d’entre eux. Devant les premières manifestations de rue et les premières opérations armées qui prouvent l’existence d’éléments déterminés à agir, Otto von Stülpnagel annonce, par l’avis du 14 août 1941, que toute activité communiste est passible de la peine de mort.

       Le Parti Communiste Français étant dissous, toute activité communiste est interdite en France. Toute personne qui se livre à une activité communiste, qui fait de la propagande communiste ou qui tente d’en faire, bref, qui soutient, en quelque manière que ce soit, des agissements communistes, aide les ennemis de l’Allemagne.

       Le coupable devra s’attendre à être condamné à mort par une cour martiale allemande. Toute personne qui se trouve en possession de tracts anti-allemands doit les remettre immédiatement au service militaire allemand le plus proche. Celui qui ne les aura pas livrés sera frappé d’une peine allant jusqu’à quinze ans de travaux forcés. J’attends de la sagesse de la population que chacun contribue à empêcher les éléments irresponsables de soutenir les ennemis de l’Allemagne.

       Je vous mets en garde contre les suites graves qui doivent découler de l’attitude hostile des milieux communistes, non seulement pour les coupables eux-mêmes, mais encore pour la population entière du territoire occupé.

       Cet avis, diffusé auprès de la population française de toute la zone occupée, par l’intermédiaire de la radio, de la presse et par voie d’affiches, ne s’adresse pas seulement aux membres du Parti communiste et à ses sympathisants, mais également au reste de la population. Celle-ci ne doit pas se rendre complice des « ennemis de l’Allemagne ». Le lendemain, un tribunal militaire spécial prononce cinq nouvelles condamnations à mort. Deux d’entre elles font l’objet d’une affiche allemande confirmant la mise en demeure du 14 août. Elle annonce, le 19 août, l’exécution du nommé Henri Gautherot et du Juif Tyszelman Smulz, condamnés pour activité en faveur de l’ennemi, ayant pris part à une manifestation communiste dirigée contre les troupes d’occupation allemandes[20]. En soulignant les origines juives de l’un des condamnés, l’occupant entend accréditer la thèse de l’implication des Juifs dans les activités communistes anti-allemandes[21]. Et c’est sous ce prétexte que les occupants commencent, dans la nuit du 19 au 20 août, les premières opérations qui marquent la seconde vague d’arrestations de Juifs parisiens, succédant à celle de mai 1941[22]. Entre le 19 et le 23 août, des soldats allemands, aidés par 2400 policiers français, arrêtent les hommes âgés de 18 à 50 ans dans le XIème arrondissement, et dans d’autres quartiers de Paris à la suite, écrit l’édition du 21 août d’Aujourd’hui, des manifestations communistes qui s’étaient produites ces derniers temps dans le XIème arrondissement, et auxquelles avaient pris part, comme on le sait, de nombreux Juifs. Au total, 4232 personnes sont emmenées à Drancy dont le camp est gardé et administré par des gendarmes français. Les Allemands continuent de se servir de la police française. Mais ils interviennent désormais dans de nombreuses opérations, tout en veillant à ce que la présence des forces françaises soit bien évidente. Elle leur est nécessaire pour procéder aux arrestations et pour limiter les réactions anti-allemandes de la population. Parallèlement, les tribunaux allemands se préparent à juger les contrevenants au décret du 14 août. Werner Best, SS-Brigadeführer et responsable des questions de police au sein de l’état-major administratif allemand, s’adresse le 19 août à de Brinon, Délégué général du gouvernement de Vichy pour les territoires occupés. Le gouvernent français doit faire parvenir d’urgence, au tribunal militaire le plus proche, les dénonciations, les procédures et les dossiers concernant l’activité, la propagande ou les tentatives de propagande communiste, ainsi que toute tentative pour soutenir le communisme[23]. L’occupant prend ainsi ouvertement en main la répression des activités communistes.

       Le 21 août, en plein jour, au métro Barbès, Pierre Georges, le futur colonel Fabien, tue un aspirant de marine, Moser. En l’absence de von Stülpnagel, Ernst Schaumburg, Commandant militaire du Gross-Paris, fait paraître l’avis suivant qui représente le point de départ du système des otages.:

Le 21 août, au matin, un membre de l’armée allemande a été victime d’un assassinat à Paris.

En conséquence, j’ordonne :

I – A partir du 23 août, tous les Français en état d’arrestation, que ce soit par les autorités allemandes en France, ou qui sont arrêtés pour le compte de celles-ci, sont considérés comme otages.

II – En cas de nouvel acte, un nombre d’otages correspondant à la gravité de l’acte commis, sera fusillé.

Le choix des communistes d’abattre des membres de l’armée allemande

       En tuant au grand jour des membres de la Wehrmacht et en particulier des officiers, les auteurs de ces attentats savaient qu’ils déclencheraient inévitablement des représailles de la part de l’occupant, seraient recherchés par les polices française et allemande et risqueraient le poteau d’exécution. Car aucun chef d’armée ne pouvait tolérer que la vie de ses soldats soit ainsi menacée. La question qui se pose alors est de comprendre les motivations et les objectifs de ceux qui lancèrent ces attentats, de savoir précisément quand, et par qui, cette décision a été prise et pourquoi celle-ci fut maintenue malgré la brutalité de la riposte allemande. Stéphane Courtois considère que la direction du PCF voulait prouver en actes – même symboliques – sa fidélité à Staline et enclencher volontairement le cycle « provocation-répression » pour utiliser les ressorts du terrorisme : En provoquant la mort de camarades soit tués au combat, soit assassinés comme otages, le terrorisme sacralise en quelque sorte toute l’organisation et l’action du Parti (…) Il touche aussi la grande masse de la population, les sympathisants, les sceptiques et même les adversaires. En politique, le martyre est le plus souvent payant ! En suscitant le cycle provocation-répression, le Parti cherche aussi à créer un choc psychologique chez tous les Français, à réveiller en eux la vieille haine nationaliste du « boche » du « prussien », à creuser définitivement le fossé entre Français et occupant, en appelant à la « haine sacrée contre l’envahisseur ». Mais si, au début, la campagne terroriste est censée correspondre aux nécessités de la lutte de libération nationale, elle nous semble en août 1941, relever avant tout du devoir, pour la direction politique française, et sa solidarité avec l’URSS en guerre[24]. Stéphane Courtois et Denis Peschanski ont écrit, en 1987, que la décision d’abattre des Allemands était, probablement, l’application d’une directive de l’Internationale appelant le PCF au sabotage, puis à tuer l’ennemi. Ils se fondaient sur les instructions que le Parti communiste yougoslave avait reçues, dans les premiers jours de juillet 1941. Celles-ci l’incitaient à commencer une guerre de partisans derrière les lignes ennemies, (…) à utiliser tous les moyens possibles pour terroriser l’ennemi et lui faire sentir qu’il (était) assiégé.[25] A l’opposé, l’attentat du métro Barbès a été présenté, pendant un temps, par le PCF, comme une initiative des responsables des groupes armés de la jeunesse communiste, voire de Pierre Georges, lui-même[26]. Ce point de vue est actuellement soutenu par Raymond Dallidet qui avait succédé à Arthur Dallidet, comme agent de liaison du secrétariat du Parti, après l’arrestation de son frère en février 1942[27]. Dans La France dans la tourmente, Roger Bourderon et Germaine Willard ont attribué la consigne de tuer des Allemands au triangle de direction formé par Jacques Duclos, Benoît Frachon et Charles Tillon[28].

       Les archives de la Troisième Internationale semblent écarter l’hypothèse d’une directive générale ou particulière d’organiser, dans les pays occupés à l’Ouest de l’Europe, des attaques contre des membres isolés de la Wehrmacht. Et l’exemple de la Belgique montre que l’action directe à l’arrière du front européen, recommandée par l’Internationale, n’impliquait pas forcément que les communistes s’en prennent aux officiers et aux soldats allemands. La lutte armée débute en Belgique, en août 1941, mais uniquement sous la forme de sabotages et d’attentats à l’explosif dirigés contre des biens de la Wehrmacht. Les communistes belges ne s’attaquent aux personnes qu’en mars 1942 et, seulement, aux collaborateurs. Ce n’est qu’entre le 13 décembre 1942 et le 12 janvier 1943 qu’ils abattent des membres de la Wehrmacht en riposte aux fusillades d’otages, ordonnées par le Commandant militaire de Belgique, en représailles de l’exécution de plusieurs collaborateurs. L’arrêt des fusillades d’otages entraîne, en 1943, la cessation des attentats contre les Allemands (mais nullement contre les civils belges)[29]. Les archives de l’IC révèlent, toutefois, que celle-ci a lancé des appels pressants pour que les communistes intensifient la lutte contre l’occupant afin de soulager le front soviétique. C’est ainsi qu’elle adresse, le 9 août 1941, un télégramme destiné à Jacques Duclos par l’intermédiaire de Fried, chargé de la liaison avec le PCF, disant : Situation permet et exige actions toujours plus énergiques et création mouvement national de masse offensif contre envahisseurs.(…) Cela accélère en France conditions pour victorieuse guerre nationale de libération, indispensable par conséquent commencer préparation pratique masses pour telle proche perspective. Cela exige examiner pratiquement questions armes, armement, organisation groupes armés et actions armées. Il est donc probable que les demandes insistantes de l’IC ont précipité le moment où les communistes entendaient passer à la forme de la guerre par excellence : la destruction de l’armée ennemie. Cependant, la faiblesse de leurs groupes armés, peu nombreux, manquant d’armes et d’expérience, ne permettait au début que des assauts par surprise, contre des individus isolés ou au moyen d’explosifs contre des installations fréquentées par les soldats : La guerre consiste à exterminer l’ennemi et, avant de l’exterminer par bataillons entiers, il faut le détruire en détail[30].

       Il apparaît également – si l’on en croit les acteurs de cette période et la chronologie des événements -, que les premières exécutions de jeunes manifestants communistes de juillet 1941 ont joué aussi un rôle dans cette décision. Décision qui, semble-t-il, a été prise dans les jours qui ont précédé la manifestation du 13 août. Lors de celle-ci, plusieurs participants avaient en poche des papillons indiquant : Pour un patriote fusillé, dix officiers allemands paieront[31]. Et c’est au soir de cette manifestation que le premier attentat est réalisé. Aussitôt prise – écrit Albert Ouzouliais – notre décision de riposter aux actes terroristes de l’ennemi, Maurice Le Berre, Marcel Bourdarias et Manuel, toute cette soirée d’août sont à la recherche dans le XIème de leur officier allemand. Ils le rencontrent sortant d’un hôtel borgne de la porte d’Orléans et le laissent pour mort. Toutefois, l’occupant n’en fait pas officiellement état. Les 15, 16 et 17 août, les chefs d’opération de la jeunesse communiste de la région parisienne se réunissent près d’Etampes pour organiser leur action et débattre de la question des attentats. Les obstacles à surmonter sont nombreux : le manque d’armes et de munitions, l’inexpérience de ceux qui n’avaient pas reçu de formation militaire, la répulsion instinctive à abattre un homme de sang-froid, fut-il un officier de l’armée ennemie[32]. Répulsion à laquelle s’ajoutait la crainte d’atteindre, sous l’uniforme d’un soldat allemand, un communiste, un simple travailleur, ou sous celui d’un officier, un « intellectuel humaniste ». D’autres arguments durent être réfutés : notamment la condamnation par Lénine des actes de terrorisme individuels, considérés comme le fait d’une élite suicidaire, incapable d’entraîner les masses dans l’action. On pourrait ajouter que cette forme d’action était étrangère à la tradition révolutionnaire française et que les attentats anarchistes du 19ème  siècle avaient été condamnés par les autres courants de la gauche. C’est également le 15 août que l’Humanité lance son premier appel à la lutte armée immédiate, bien modestement d’ailleurs, à la fin d’un court article glorifiant l’action héroïque des francs-tireurs de 1870 : Francs-tireurs de 1941, debout pour chasser l’ennemi du sol sacré de la Patrie. C’est le moment car nos frères de l’armée Rouge retiennent en URSS l’essentiel des forces hitlériennes. Aux armes citoyens. L’édition suivante du 21 août reprend à son compte le mot d’ordre que les jeunesses communistes avaient lancé après la mort de Samuel Tyszelman et d’Henri Gautherot : Le sang de ces martyrs crie vengeance et appelle la mort de 20 Allemands.

       Cet article atteste que la décision de tuer des officiers et des soldats allemands a bien été prise au niveau de la direction du Parti. D’après Gilbert Brustlein, les auteurs de l’attentat du métro Barbès, dont il faisait partie, reçurent un message de Jacques Duclos les félicitant et leur réclamant « la gueule à Stülpnagel ». Toutefois, le choix de s’attaquer, dès ce moment, aux membres de la Wehrmacht n’a pas fait l’unanimité parmi les communistes, y compris au niveau de ses dirigeants. Selon Auguste Lecoeur, les avis étaient partagés entre d’une part Jacques Duclos et Charles Tillon, partisans de ces attentats, et Benoît Frachon et lui-même, qui jugeaient ces actions prématurées et de nature à détourner les militants des autres formes de lutte[33]. En septembre 1941, Marcel Cachin signait une déclaration dans laquelle il condamnait les attentats. Des cadres du parti les ont, eux aussi, repoussées à leurs débuts. Roger Linet, membre d’un groupe armé de la région parisienne appartenant à l’OS, rapporte que le responsable régional du Parti, leur avait donné pour consigne de ne plus reprendre le mot d’ordre vengeur qu’ils avaient propagé après la mort de Tyszelman et de Gautherot : On est loin de pouvoir l’appliquer. On risque de lancer nos courageux camarades sans précautions suffisantes dans des actions téméraires. On n’a pas le droit de les sacrifier. Par contre, il faut continuer et, chaque fois que cela sera possible, amplifier notre action de harcèlement, de destruction de matériel allemand, frapper l’occupant de diverses façons, préparer surtout plus sûrement nos actions importantes ou secondaires. En faire moins, peut-être, mais en réussir davantage.[34]

Riposter à la terreur, signifier la reprise de la guerre sur le sol de France

       A cette conception de la guérilla qui mettait l’accent sur ses conséquences purement militaires, s’opposait celle qui s’attachait à ses aspects politiques. Car pour leurs organisateurs, les attentats avaient aussi une valeur symbolique et pédagogique. Ils s’adressaient, en premier lieu, aux autorités d’occupation auxquelles les communistes entendaient signifier clairement leur détermination à ne céder ni devant les menaces, ni devant les premières mesures de terreur. C’est ce qu’exprime l’article de l’Humanité du 21 août, intitulé Vaines menaces : Ni la menace de mort ni le million de récompense aux mouchards n’arrêteront la lutte libératrice du peuple français. Les oppresseurs croient nous effrayer, mais ils ne connaissent pas notre peuple, pas plus que les traîtres de Vichy. Nous montrerons aux uns et aux autres que le grand peuple au fier passé de lutte qui a pour chant « la Marseillaise » ne sera jamais dompté par des chiens de leur espèce. Aux armes citoyens, formons nos bataillons, qu’un sang impur abreuve nos sillons. Ces attentats visaient, d’autre part, à créer dans l’armée allemande un climat d’insécurité. Ce sentiment allait effectivement gagner la Wehrmacht en France sans, toutefois, empêcher le transfert d’une partie des forces d’occupation vers le front de l’Est. L’état d’esprit des soldats allemands fut une préoccupation constante des dirigeants communistes. Dès l’armistice, ils avaient engagé des efforts de propagande pour tenter de les convaincre qu’ils étaient les instruments d’une politique « impérialiste », allant à l’encontre des intérêts véritables du peuple allemand. Cette activité de démoralisation, par tracts et par infiltrations des milieux militaires, dénommée « T.A. » (Travail Allemand), fut poursuivie durant toute l’occupation[35].

       Les attentats s’adressaient également aux Français. Ils devaient permettre de former des combattants et de recruter, par l’exemple, de nouveaux francs-tireurs. Ils devaient aussi, selon l’expression de Charles Tillon, populariser la lutte armée et élever son niveau. Ils devaient enfin modifier les rapports entre la population et l’occupant, comme le suggère la réponse que fit Pierre Georges à Gilbert Brustlein qui l’interrogeait : Est-ce qu’on ne peut pas commencer par détruire le matériel ? – Il faut détruire le matériel. Mais nous devons aussi porter le coup politique. Nous devons tuer des Allemands. Sans cela, rien n’est possible. [36] Pour les organisateurs des attentats, il était en effet indispensable de faire sauter le verrou politique, de briser le mythe de l’invincibilité de l’ennemi au nom duquel le gouvernement de Vichy défendait l’armistice, prônait la collaboration avec l’Allemagne, décourageait et réprimait les manifestations de résistance. Par des actes hautement symboliques, il paraissait nécessaire de prouver qu’il existait, dans le pays, des forces capables d’affronter les Allemands, déterminées à leur tenir tête et décidées à attenter à leur vie. Il s’agissait de signifier de façon éclatante la reprise de la guerre contre l’occupant et de manifester le soutien des Français à l’effort de guerre soviétique. Il s’agissait de briser l’attentisme de la population et d’entraîner des forces nouvelles dans les formes multiples que le Parti communiste assignait à la Résistance, allant de la plus petite revendication au combat direct contre l’ennemi.

       Les dirigeants communistes spéculaient-ils également sur le sang des martyrs ? On rencontre le raisonnement inverse dans l’Humanité du 21 août qui tente de démontrer qu’en relevant le défi de la terreur il est possible de faire reculer l’occupant : Dans le Pas-de-Calais, le jeune Bekaerts, âgé de 21 ans, est condamné à mort par les brutes nazies, mais elles n’ont pas osé l’exécuter parce que les ouvriers de ce département ont juré de tuer 10 Allemands si Bekaerts est exécuté. L’avertissement a porté et portera partout s’il est suivi d’acte. Cet argument a été repris par Albert Ouzoulias qui considère que les communistes n’avaient pas d’autre choix que de répondre à la terreur en élevant encore plus haut le niveau de la riposte : Si à ce moment – écrit-il dans Les Bataillons de la jeunesse – le Parti communiste et sa direction avaient reculé (…) c’était la capitulation et le déshonneur (…) La répression aurait été encore plus terrible. La terreur sans frein, sans riposte aurait été dix fois plus meurtrière.[37].

Les auteurs des premiers attentats croyaient à la pédagogie de l’action et se considéraient comme l’avant-garde de l’armée française de libération. Cependant, loin de susciter le choc salutaire qu’ils escomptaient, cette tactique allait se heurter, pendant de longs mois, à une large incompréhension de l’opinion.

Chapitre 2

La mise en place du « système des otages » (août – septembre 1941)

       Aussitôt prévenu de l’attentat du métro Barbès, Hitler ordonne l’exécution de 100 otages à prendre parmi les personnes déjà incarcérées[38]. Mais l’administration militaire n’annonce aucune sanction destinée à réprimer l’attentat du 21 août. Car une ordonnance du Commandement militaire en France, datée du 12 septembre 1940, définissait de façon précise les conditions de toute prise d’otages. Conçue essentiellement comme un moyen de prévention, elle nécessitait que la population soit avertie, au préalable et publiquement, des risques encourus par les otages qui garantissaient du prix de leur vie le comportement sans défaut de l’ensemble des habitants. Pour cette raison, les otages ne pouvaient être rendus responsables d’actes antérieurs à la prise d’otages et à leur annonce publique[39]. En se cantonnant à la première étape du système, la prise d’otages, l’avis du 22 août 1941 était donc strictement conforme à cette règle.

La répression de l’attentat du métro Barbès par les autorités françaises

       De plus, Otto von Stülpnagel souhaitait s’en tenir à la politique qu’il avait menée jusque-là et dont il avait, à maintes reprises, éprouvé l’efficacité : mettre en avant les autorités françaises et n’intervenir qu’en cas de nécessité. Le 22 août, il informe Jean-Pierre Ingrand, délégué du ministère de l’Intérieur du gouvernement de Pétain pour les territoires occupés qu’une centaine d’otages seront prélevés dans les différentes prisons de Paris et que la majorité d’entre eux, au moins une cinquantaine (…) seront exécutés et leurs corps exposés sur la place de la Concorde, à moins que le gouvernement français ne manifeste sa volonté de réprimer les « attentats » en prenant lui-même des mesures de répression, comprenant une douzaine d’exécutions capitales[40]. Le gouvernement de Vichy répond qu’il a la conviction que cet attentat est d’origine communiste et, en conséquence, estime qu’il serait injuste et regrettable de faire porter sur l’ensemble de la population parisienne la responsabilité d’un attentat qui incombe aux seuls communistes. Il propose la traduction immédiate devant une cour spéciale de six dirigeants communistes actuellement internés, leur condamnation à mort et leur exécution immédiate sur une place de Paris où sera installée la guillotine[41]. Ces propositions sont acceptées mais l’occupant demande que ces exécutions n’aient pas lieu en public et interviennent au plus tard le 28 août, date des obsèques de Moser.

       Pétain obtient, en outre, l’accord des Allemands pour les mesures envisagées dès le 25 juin, destinées à aggraver les peines pour « menées anti-nationales » et instituant une juridiction spéciale dirigée contre les communistes[42]. Le projet de loi concernant la zone occupée, élaboré le 14 août et soumis aux Allemands le 20, est accepté par eux le 22. Par une formule juridique subtile et au mépris des principes du droit français, la loi est antidatée au 14 août et a un effet rétroactif. L’attentat du métro Barbès n’a fait qu’accélérer l’exécution de décisions prises un mois plus tôt. Une « Section spéciale » de la cour d’appel de Paris est rapidement mise en place. Le 27 août, elle condamne à mort Emile Bastard, Abraham Trzebucki et André Bréchet. Mais Lucien Sampaix, secrétaire général de l’Humanité, démontre que son procès est un procès politique et malgré les consignes et les pressions de Vichy, il n’est condamné par les magistrats qu’aux travaux forcés à perpétuité. Ce qui entraîne le retrait des affaires des autres accusés communistes, Jacques Woog et Adolphe Guyot. La demande de recours en grâce pour les trois condamnés à la peine capitale est rejetée. Ils sont guillotinés le 28 août, dans les délais fixés par les Allemands. Le 3 septembre, Otto von Stülpnagel adresse aux chefs des quatre régions militaires et au Commandant du Gross-Paris, une circulaire secrète où il spécifie que la lutte contre le communisme sera menée conjointement par la force d’occupation et par les autorités françaises. D’après les expériences existantes l’action indépendante et responsable des services français de police a fait ses preuves. Il ordonne que les services allemands veillent à ce que les autorités françaises compétentes agissent de la façon la plus sévère contre le danger que représente le communisme pour l’Europe (…) Les autorités françaises doivent faire stopper de façon appropriée et permanente l’action du communisme et rendre compte des mesures engagées contre celle-ci. Il faut veiller ajoute-t-il à ce que la responsabilité des autorités françaises, en ce qui concerne les mesures prises par elle contre le communisme demeure bien évidente, précisément vis-à-vis de l’extérieur.(…) Dans le prochain rapport, il faudra rendre compte de l’activité communiste, des mesures prises du côté allemand et français et de leur impact sur les communistes et sur la population. Il faudra mentionner dans quelle mesure, une activité effective et loyale des autorités françaises se produit »[43].

       Toutefois la Kriegsmarine, dont relevait Moser, ne s’estime pas satisfaite par l’exécution des trois communistes et Otto von Stülpnagel rappelle à de Brinon les assurances verbales données précédemment par le gouvernement français de faire subir la peine capitale à six dirigeants communistes. Il spécifie que c’est en considération de cette mesure, (que) l’Autorité occupante a renoncé à prendre, de son côté, des mesures de représailles contre la population française (…) Le Commandant militaire est d’avis qu’il est plus que jamais dans l’intérêt du peuple français et du gouvernement français d’exécuter dans les plus brefs délais les promesses faites[44]. En raison des réticences de certains juges de la « Section spéciale » de la cour d’appel de Paris, et après une entrevue avec un haut fonctionnaire de l’administration allemande, le Conseil des ministres adopte le 7 septembre, un projet de loi créant un Tribunal d’Etat, chargé de punir tous les actes de nature à nuire à la sécurité du peuple français et d’atteindre les vrais responsables de ces actes au-delà des comparses. La référence aux « vrais responsables » doit permettre de prononcer des sanctions, non seulement contre les « auteurs des actes criminels » eux-mêmes mais aussi contre ceux qui les inspirent, les communistes les plus éminents déjà emprisonnés, conformément aux engagements pris auprès de von Stülpnagel. Les sanctions de ce tribunal d’exception sont sans appel et peuvent être immédiatement exécutées. Le Tribunal d’Etat est institué le 10 septembre 1941[45]. Dans les attendus du projet, le gouvernement français s’applique à marquer la différence entre les communistes et le peuple français, et particulièrement la population de la zone occupée qui, depuis de longs mois, (…) mérite par sa tenue, par l’ardeur de son patriotisme, d’être protégée contre tous ceux qui, par des actes criminels, lui feraient supporter une aggravation générale de son malheur[46].

       Le 15 septembre, von Stülpnagel, dans une lettre comminatoire à de Brinon, rappelle que le gouvernement français a jusqu’au 23 septembre pour obtempérer[47]. Le tribunal d’Etat commence à siéger le 13 septembre et prononce rapidement ses premiers jugements. Les dirigeants communistes Jacques Woog, Adolphe Guyot et Jean Catelas, député d’Amiens, sont condamnés à mort et guillotinés dans la cour de la Santé le 24 septembre[48]. L’usage de la guillotine, destiné à impressionner l’opinion et à rabaisser les attentats au niveau de simples crimes de droit commun, est très mal ressenti par la population. Darlan reçoit un rapport du 25 septembre qui indique : Le caractère de la répression du côté français apparaît sous un jour odieux non seulement aux masses mais à tous les cadres de la population française. Le fait que ce soit un ministre de l’Intérieur, représentant de la haute industrie, qui le premier en France rétablisse la peine de mort et installe la guillotine pour punir les délits politiques, provoque une unanime protestation dans les deux zones. On admet, même dans les milieux ouvriers, comme naturel que les autorités occupantes fusillent des communistes. On admet généralement moins facilement que les autorités françaises le fassent alors surtout que, jusqu’à présent, c’est-à-dire jusqu’à la guerre russo-allemande, elles ne l’avaient pas fait, mais la question de la guillotine apparaît monstrueuse aux Français, de toutes catégories, elle est considérée comme une maladresse même dans les milieux pro-allemands[49]. En cédant au chantage du Commandant militaire, le régime de Vichy s’est, une fois encore, compromis avec l’occupant, a eu recours à des mesures d’exception et a enfreint les règles du droit en faisant condamner à mort des hommes, en représailles d’actes qu’ils n’avaient pas commis.

       De leur côté, les tribunaux allemands poursuivent leur sanglante répression. Le 27 août, cinq autres communistes sont condamnés à mort et fusillés pour avoir pris part à la manifestation du 13 août. En tête de l’affiche rouge bordée de noir qui annonce, le 30 août, leur exécution, on peut lire le nom de Roger Henry Nogarède, pseudonyme sous lequel se cachait Jean Baillet, responsable des groupes de francs-tireurs communistes pour la banlieue nord. Le même jour, une autre affiche à fond jaune d’or informe la population de la condamnation à mort pour espionnage et de l’exécution des trois résistants gaullistes, Honoré d’Estienne d’Orves, Maurice Barlier et Jean-Louis-Guillaume Doornik, dont la sentence prononcée en mai 1941, n’avait pas encore été appliquée. L’exécution de la sentence en août 1941 et la publicité qui lui est donnée, ont valeur d’avertissement pour la Résistance tout entière.

Hitler exige un renforcement de la terreur

       L’intensification de la répression n’est, du reste, pas réservée à la France. Face à la Résistance qui s’amplifie dans toute l’Europe, Hitler exige un renforcement de la terreur. Par des instructions secrètes datées du 27 août 1941, relatives à l’arrestation d’éléments hostiles à l’Etat au début de la campagne contre l’Union soviétique, Himmler ordonne à la Gestapo d’arrêter et d’interner en camp de concentration, tous les prêtres instigateurs, les Tchèques et les Polonais hostiles à l’Allemagne ainsi que les communistes et toute la racaille du même genre. Cette mesure ne peut être appliquée que dans les pays où la police de sécurité dispose de pouvoirs exécutifs et d’une véritable liberté d’action. Dans les pays occupés de l’Europe de l’Ouest, la puissance territoriale est exercée par la Wehrmacht qui possède ses propres forces de police[50]. Aussi, le 30 août, Hitler réunit-il à Berlin, au siège de l’OKH (commandement suprême de l’armée de terre) le général Keitel, chef de l’état-major de la Wehrmacht, Himmler, Reichsführer-SS et chef de la police allemande, Kaltenbrunner, adjoint de Heydrich, chef de l’Office Central de la Sécurité du Reich (R.S.H.A.), ainsi que d’autres personnalités responsables de la répression. Abordant le problème des attentats et des sabotages, Hitler déclare que le seul moyen efficace pour combattre ces « actes terroristes » est d’y répondre par l’exécution immédiate de « terroristes » pris en flagrant délit : les jugements de tribunaux et les exécutions de condamnés ne peuvent, affirme-t-il, y mettre un terme car les condamnés et les exécutés sont toujours considérés, par le peuple, comme des martyrs. Au contraire, aucun cas n’a jamais été fait des gens qui, dans les temps bouleversés, ont été tués sans procédure. Ils ont été rapidement oubliés[51].

       Ce point de vue n’est pas partagé par la Wehrmacht, hostile à une extension à l’Ouest des méthodes utilisées dans l’Est européen et dont elle va tenter de freiner l’exécution. Elle se méfie notamment de la pratique de la prise d’otages. En septembre 1940, le Commandement militaire avait émis des réserves sur ce procédé dont il mesurait les dangers et contestait l’efficacité, à moins qu’il n’existât « une solidarité étroite entre celui qui commet l’acte et l’otage »[52]. L’ordonnance du 26 mars 1941 avait maintenu la prise et l’exécution d’otages dans l’arsenal répressif dont disposait le MBF. Mais, deux mois plus tard, Werner Best avait proposé d’en obtenir l’abrogation auprès de l’OKW (Haut-commandement militaire de la Wehrmacht). Ce projet s’était révélé incompatible avec les instructions données par Hitler de briser, par la force, toute tentative de résistance au moment de l’offensive contre l’URSS.

Cependant, de nouveaux attentats communistes contre l’armée d’occupation conduisent le MBF à mettre en application l’avis du 22 août 1941. Après que le sergent Ernst Hoffmann ait été légèrement blessé par un coup de feu, le 3 septembre 1941, Otto von Stülpnagel fait fusiller trois otages français, trois jours plus tard. L’auteur ne peut être qu’un communiste français, déclare l’affiche allemande[53]. Mais Hitler considère ces mesures comme trop clémentes. Le 7 septembre, dans un message adressé à von Stülpnagel, par l’intermédiaire de l’OKH. il fait savoir qu’il ne pourrait accepter l’exécution de trois otages que comme première mesure d’urgence; si le meurtrier n’était pas livré dans un bref délai, il faudra procéder à cinquante autres exécutions au moins et, en premier lieu de dirigeants communistes.(…). En cas de nouvel attentat, il faudra procéder immédiatement à cent exécutions, au moins, par Allemand tué. Il exige d’être averti de chaque attentat et demande que, par un rapport télégraphique, Otto von Stülpnagel explique les raisons pour lesquelles il s’est cantonné à l’exécution de ces trois otages[54]. Dans sa réponse au quartier-général, Otto von Stülpnagel marque son désaccord avec les mesures draconiennes qui lui sont ordonnées. Il redoute, dit-il, que des exécutions en masse ne rendent extrêmement difficiles les rapports avec la population jusque-là loyale, alors que l’autorité de l’occupant n’est pas en danger et que le gouvernement français fait tout pour empêcher et réprimer les attaques contre la puissance occupante (…). Selon lui, les exécutions ne décourageront pas les agents anglais, les individus payés par l’ennemi et les fanatiques. Au contraire, des exécutions massives pourraient amener la population française à la résistance. C’est pourquoi il entend se ménager des possibilités d’escalade et ne faire fusiller que dix otages en cas de nouvel attentat. Ordonner maintenant de nouvelles exécutions, précise-t-il, (…) va exactement à l’opposé de l’idée mûrement réfléchie que je me fais de la situation ainsi que de ses impératifs, et m’est insupportable. Si l’on devait persister dans cette décision, je solliciterais mon rappel immédiat[55]. Les 6, 10 et 12 septembre, trois membres de la Wehrmacht sont blessés. En représailles, le MBF fait exécuter 10 otages, le 16 septembre[56]. Quatre d’entre eux avaient été condamnés par un tribunal allemand. Les six autres, étaient en détention préventive, accusés d’activité communiste. Dans les départements du Nord et du Pas de Calais, dépendant du Commandant militaire pour la Belgique et le nord de la France, les communistes s’attaquent également aux membres de la Wehrmacht. Le général Falkenhausen, réagit comme le MBF en faisant fusiller 5 otages, le 15 septembre 1941, à la suite de la mort à Lille de deux officiers allemands dans la nuit du 24 au 25 août[57].

Le Keitelbefehl du 16 septembre 1941

       Devant cette relative mansuétude, Hitler inspire un décret signé par le maréchal Keitel, daté du 16 septembre, sous la référence : Mouvements séditieux communistes dans les territoires occupés.

1.    Depuis le début de la campagne contre la Russie soviétique, des mouvements séditieux d’origine communiste se sont fomentés de tous côtés dans les territoires occupés par l’Allemagne. Leur développement se fait sous des formes allant des mesures de propagande et d’attentats contre des membres isolés de la Wehrmacht à la révolte déclarée et à la guérilla sur une vaste échelle.

Il y a lieu de constater qu’il s’agit là d’un mouvement de masse dont la direction est centralisée à Moscou, et au compte duquel il faut également porter les incidents isolés d’apparence minime qui se déroulent dans des régions calmes d’ordinaire.

Etant donné les multiples tensions d’ordre politique et économique existant dans les territoires occupés, on doit admettre, en outre, que des milieux nationalistes et autres profitent de cette occasion pour créer des difficultés aux forces d’occupation allemandes en se joignant à la révolte communiste.

Ainsi se développe de façon croissante, pour le commandement allemand, un danger qui apparaît tout d’abord sous la forme d’une insécurité générale pour les troupes d’occupation et qui a déjà provoqué le transfert de forces vers les principaux foyers de troubles.

2.    Les mesures prises jusqu’ici pour combattre ce mouvement séditieux communiste généralisé se sont avérées insuffisantes.

Le Führer a maintenant ordonné que l’on intervienne partout par les moyens les plus énergiques pour réprimer ce mouvement dans les délais les plus courts.

Ce n’est que par cette méthode, qui a toujours été employée avec succès dans l’histoire de l’extension de la puissance des grands peuples, que l’on pourra rétablir l’ordre.

3.    Il y a lieu de procéder, dans ce domaine, selon les directives suivantes :

a)    Dans tous les cas de révolte contre les forces d’occupation allemandes, et quelles qu’en puissent être les conditions particulières, il y a lieu de conclure à des origines communistes.

b)    Pour faire avorter ces menées, il y a lieu d’avoir immédiatement recours aux moyens énergiques dès la première occasion pour imposer l’autorité de la puissance occupante et prévenir une extension ultérieure. Il faut considérer qu’une vie humaine n’a souvent aucune valeur dans les pays en question et qu’un effet de terreur ne peut être obtenu que par une rigueur exceptionnelle. Dans de tels cas, on peut généralement considérer la peine de mort pour 50 à 100 communistes comme le châtiment convenable pour la mort d’un soldat allemand. L’effet de terreur doit encore être accru par la méthode d’exécution.

Le procédé inverse, qui consiste tout d’abord à avoir recours à des peines relativement légères et à se borner à menacer de mesures plus sévères en vue d’obtenir une effet de terreur, ne correspond pas à ces principes et ne doit pas être adopté.

c)    Les relations politiques entre l’Allemagne et le pays intéressé ne sont pas d’une importance décisive pour l’attitude des autorités militaires d’occupation.

Bien plus, il faut estimer et démontrer également par la propagande, qu’une intervention énergique libère la population du pays, elle aussi, des criminels communistes et profite ainsi à elle-même.

De ce fait, une habile propagande de ce genre n’aura pas non plus pour conséquence que les mesures énergiques prises contre les communistes aient des répercussions inopportunes dans les milieux moralement sains de la population.

d)    De façon générale, les forces du pays considéré ne parviendront pas à imposer de telles mesures coercitives. Leur renforcement comporte des dangers accrus pour nos propres troupes et doit, par conséquent, être évité.

Par contre, il peut être fait usage dans une large mesure de primes et de récompenses pour la population afin de s’assurer son aide sous la forme voulue.

e)    Dans la mesure où des procédures de justice militaire devraient être exceptionnellement menées en liaison avec la révolte communiste ou avec d’autres délits contre la puissance d’occupation allemande, les peines les plus sévères sont indiquées.

A ce propos, le moyen efficace d’obtenir l’effet de terreur ne peut être que la peine de mort. En particulier, les activités d’espionnage, les actes de sabotage et les tentatives de s’engager dans une armée étrangère, doivent être, par principe, punis de la peine de mort. La peine de mort doit également être prononcée de façon générale dans les cas de détention d’armes prohibées.

4.    Les commandants des régions occupées veilleront à ce que ces principes soient immédiatement portés à la connaissance de tous les services militaires chargés de l’exécution des mesures relatives à la révolte communiste.[58]

       Dans ce décret, adressé en quarante exemplaires aux divers responsables des territoires placés sous occupation allemande, se lit l’analyse que Hitler fait de la situation politique des territoires occupés : les mouvements de résistance, quelles qu’en soient les formes, sont presque toujours d’origine communiste et commandés à partir de Moscou. C’est donc contre les communistes que doit s’exercer prioritairement la répression, même s’il existe une résistance issue des milieux nationalistes et autres. Réaffirmant les vertus d’une terreur rapide et massive, il ordonne la peine de mort pour 50 à 100 communistes (…) pour la mort d’un soldat allemand, et que les tribunaux militaires condamnent systématiquement à la peine capitale les auteurs d’actions de Résistance. Le paragraphe 3e est complété par un ordre de Hitler qui se trouve à l’origine du décret Nacht und Nebel. Hitler demande à Keitel de formuler des instructions pour que soient jugées, exclusivement dans les pays occupés, les personnes pour lesquelles on pouvait s’attendre, « d’après le droit national en vigueur », avec certitude et dans un délai assez bref, à une condamnation à mort. Il entend ainsi éviter de longs procès qui retarderaient l’exécution des coupables et certaines condamnations à mort qui, par leur sévérité, étaient susceptibles de révolter la population, transformant les fusillés en martyrs. En conséquence, les autres inculpés devaient être transférés « dans la nuit et le brouillard », au-delà de la frontière, en Allemagne, où ils resteraient complètement coupés du monde extérieur[59]. Selon Keitel, Hitler envisageait de remettre directement ces prisonniers à la police de sécurité qui les enfermerait dans les camps de concentration du Reich. Ce qui obligeait l’armée à accepter l’application, dans les territoires occupés, de la Schutzhaft (détention de protection) procédure d’arrestation et d’internement arbitraires, sans procès et sans recours, dont la durée n’était pas communiquée au détenu et qui avait été confiée, dans le Reich, à la Gestapo.

       Ces deux directives sont données au moment où Hitler constate l’essoufflement de la Wehrmacht en Russie et craint l’intervention des Etats-Unis dans la guerre. Or la résistance des armées soviétiques accroît les besoins militaires en hommes et en matériel de guerre et rend l’occupation allemande plus pesante. Face au mécontentement qui grandit et favorise la Résistance, et en l’absence à l’Ouest d’une police suffisamment nombreuse et efficace pour lutter contre les résistants, Hitler n’entrevoit pas d’autre solution que l’accentuation de la terreur[60].

La Wehrmacht tente d’atténuer les ordres de Hitler

       Les dirigeants de la Wehrmacht désapprouvent cette orientation et redoutent qu’elle ne se retourne contre ses objectifs en dressant la population, encore largement attentiste, contre les forces d’occupation. Les sections juridiques de l’armée engagent alors de longues démarches auprès de Hitler afin d’empêcher la disparition de toute procédure judiciaire dans le décret qui doit réglementer le traitement des résistants transférés en Allemagne. Au terme de négociations ardues, elles obtiennent que les accusés passent devant une cour de justice[61]. La promulgation du décret, rapidement désignée sous le nom de Nacht und Nebel Erlass (décret Nuit et Brouillard), est de ce fait retardée au 7 décembre 1941. Keitel l’accompagne d’une lettre dans laquelle il déclare exprimer la volonté expresse et longuement réfléchie du Führer, afin de souligner qu’il obéit à un ordre impératif de Hitler. Cette ordonnance dont le préambule reprend les termes du premier paragraphe du Keitelbefehl, est applicable aux auteurs de délits commis contre le Reich ou contre la puissance occupante dans les territoires de l’Ouest, crimes qui exigent, en principe, la peine de mort : attentats contre les personnes, espionnage, sabotages, menées communistes, actions propres à troubler l’ordre public, intelligence avec l’ennemi que ce soit sous la forme de passage frauduleux des frontières, de tentative de rejoindre les armées ennemies, d’aide apportée à des forces armées ennemies (par exemple à des soldats parachutés), ou de détention illégale d’armes.

       De son côté, le Generalfeldmarschall Walter von Brauchitsch, Commandant en chef de l’Armée de terre, cherche à atténuer les instructions du Keitelbefehl en date du 16 septembre 1941. Lorsque cette ordonnance parvient à Paris, le 19 septembre, elle est accompagnée d’une déclaration par laquelle von Brauchitsch, comprenant les difficultés du MBF, précise qu’il convient d’adapter les instructions de l’OKW aux conditions régnant dans les pays occidentaux, et considère que les chiffres mentionnés ne sont pas irrévocables mais davantage une indication qu’un ordre formel[62]. Fort du soutien de son supérieur, Otto von Stülpnagel maintient ses positions et tente d’exercer ses responsabilités de façon souveraine. Il mise sur la collaboration de la police française et sur l’aide de la population pour arrêter les véritables auteurs des attentats. Lorsque, le 16 septembre, le capitaine Scheben est tué à Paris, il invite les Parisiens à contribuer aux recherches des forces de police : Il faut, en prévenant et en dénonçant les activités criminelles, éviter que soit créée une situation critique qui plongerait le pays dans le malheur[63]. Le 20 septembre, il fait fusiller 12 otages, dont trois avocats communistes, Georges Pitard, Antoine Hajjne, Michel Rolnikas. Sur l’affiche qui annonce leur exécution, figurent pour la première fois, derrière chaque nom, l’indication des « délits » qui ont motivé ce choix : « fonctionnaire communiste », « agression contre des soldats allemands », « sabotage », « détention illégale d’armes ». Otto von Stülpnagel entend par là prouver que ces hommes ne sont pas d’innocentes victimes, mais des individus dangereux et hostiles à l’occupant[64]. Dans les dernières lignes de l’affiche, il lance une lourde menace, inspirée par l’existence du Keitelbefehl : J’attire l’attention sur le fait que, en cas de récidive, un nombre beaucoup plus considérable d’otages sera fusillé[65]. Le 18 septembre, un train transportant des soldats allemands déraille près de Montigny, faisant 11 blessés. Le même jour, dans la Feldkommandantur de Dijon, la ligne de chemin de fer Toul-Nancy-Blainville est sabotée près de Neuves-Maisons. Les Allemands considèrent qu’il s’agit « sans doute » d’actes communistes. Deux otages sont fusillés, le 24 septembre. Ces hommes avaient été condamnés par un tribunal allemand pour possession d’armes prohibées.

Le code des otages (28 septembre 1941)

       Pour ces exécutions, les otages sont sélectionnés avec soin par l’administration militaire, à partir de listes dont Otto von Stülpnagel a, dès le 23 août, demandé la constitution. Ces personnes doivent appartenir au milieu d’où provient l’auteur ou l’auteur présumé (de l’attentat)[66]. Une ordonnance du 9 septembre précise que ces listes doivent être établies dans chaque région militaire, et tenues sans cesse à jour. (…) A cet effet, la SP et la GFP doivent faire parvenir à chaque commandant de région et au Commandant du Grand-Paris le nom des communistes actifs, en particulier des fonctionnaires qui ont été arrêtés par ou pour le compte des Allemands, avec les pièces qui constituent les preuves nécessaires. Les services administratifs compétents auront à vérifier la qualité des documents (V pol et V ju) en tant que preuves.[67]Une circulaire du 12 septembre 1941 complète l’ordonnance précédente : Ne peuvent être exécutées comme otages que des personnes de nationalité française, déjà détenues au moment où l’acte terroriste a été commis, et dont l’arrestation a été demandée nominalement par les services allemands. Sont écartées, celles qui ont été arrêtées par les services français dans le cadre d’opérations plus générales, comme par exemple, d’actions contre les communistes leur laissant l’initiative des opérations[68]. Mais bientôt l’ordonnance du 19 septembre, dont une copie est adressée à de Brinon, élargit la désignation des otages à tous les Français de sexe masculin qui se trouvent placés sous mandat d’arrêt quel qu’il soit, pour activité communiste ou anarchiste pour le compte des services français. En conséquence, ajoute-t-elle, leur libération n’est possible qu’avec l’accord du MBF, même si la raison qui a déterminé l’arrestation de la part des autorités françaises disparaît[69].

       Le 28 septembre, Von Stülpnagel édicte une longue ordonnance, connue sous le nom de « Code des otages » qui unifie et complète les dispositions précédentes[70]. Elle précise que la décision concernant l’exécution des otages relève du MBF et que l‘exécution doit suivre immédiatement son annonce[71]. Ces otages sont proposés au MBF par le chef de la région militaire dans laquelle l’attentat s’est produit. Il doit pour cela, tenir compte, dans la mesure du possible, du lieu et du milieu des auteurs présumés de l’attentat afin que les personnes désignées en soient les plus proches possible. Ses propositions se feront à partir des listes d’otages, dressées dans chaque région militaire et régulièrement tenues à jour : Le commandant de chaque région doit fournir 150 personnes environ, et le Commandant du Gross-Paris, 300 à 400 noms. Ces personnes devront être domiciliées, ou avoir possédé leur dernier domicile, dans leur circonscription. Les apatrides vivant en France depuis un certain temps sont considérés comme Français au sens de mon avis du 22 août 1941. (…) Les chefs des régions militaires et le Commandant du Gross-Paris ont toujours le droit de prendre des otages supplémentaires dans des cas particuliers, par exemple parmi les étudiants, les professeurs d’université ou dans certaines autres professions. Cette mesure est, toutefois, soumise à un examen particulièrement sévère. Doivent être choisis de préférence comme otages des dirigeants connus provenant des milieux terroristes, communistes et anarchistes car, d‘après les observations faites jusqu’à présent, on peut supposer que les auteurs des attentats proviennent des milieux terroristes, communistes ou anarchistes. Les commandants des régions militaires devront donc désigner, parmi les détenus (otages), et porter sur la liste des otages, ceux qui, du fait de leurs positions communistes ou anarchistes, ou en raison de leurs fonctions dans des organisations d’inspiration communiste ou anarchiste, ou encore par leur comportement général s’imposent comme devant être les premiers promis au peloton d’exécution. Lors du choix, il faudra tenir compte que l’effet dissuasif des exécutions d’otages sera d’autant plus grand sur les auteurs des attentats et des sabotages, sur les personnes qui, en France ou à l’étranger, leur donnent des ordres ou qui, par leur propagande en portent la responsabilité morale, si des personnes connues sont exécutées. L’expérience prouve que les dirigeants et les milieux politiques, qui ont intérêt à ces attentats, prêtent peu d’importance à la vie des militants de base, mais par contre, accordent une grande valeur à la vie des dirigeants qu’ils ont connus. (…) Une liste d’otages doit être établie, selon les mêmes directives, pour les détenus gaullistes.[72]Le « code des otages » est une ordonnance interne aux forces d’occupation et institue une pratique différente de la prise d’otages traditionnelle : la collaboration du gouvernement et des autorités françaises rendant inopportune leur choix parmi les notables. Son objectif est d’atteindre les milieux anti-allemands.

       Entre le 20 septembre et le 20 octobre, de nouveaux sabotages et de nouveaux attentats se produisent sans qu’il y ait mort d’homme. Aucun otage n’est exécuté. Par contre, les Allemands multiplient les arrestations d’éléments suspects de « propagande anti-allemande »: entre le 6 et le 10 octobre, 1 600 personnes sont interpellées à Paris, avec l’aide de la police française [73]. Des opérations similaires ont lieu entre le 19 et le 21 octobre dans plusieurs départements de la zone occupée. Otto von Stülpnagel tente ainsi d’intimider et de paralyser les communistes avec l’aide de la police français. Mais Hitler va l’obliger, en octobre, à suivre les instructions du Keitelbefehl dont il avait jusqu’ici, grâce à l’appui de son supérieur, esquivé l’application.

Chapitre 3

Les exécutions massives d’otages d’octobre 1941

       En octobre, deux attentats retentissants contre deux officiers allemands, à Nantes et à Bordeaux, viennent confirmer, aux yeux de Hitler, l’échec de la politique pratiquée par Otto von Stülpnagel.

Les attentats de Nantes et de Bordeaux

       Ces actions sont menées par les communistes qui s’efforcent, à cette date, de structurer leur dispositif. Charles Tillon est chargé, avec Eugène Hénaff et Albert Ouzoulias, d’unifier en une seule organisation les différents groupes de combat du Parti communiste, des Jeunesses communistes et de la MOI déjà existants, sous le nom de Comité militaire national. Quatre objectifs principaux lui sont assignés : s’attaquer aux voies de communication emmenant vers le front de l’Est les troupes et le matériel, exécuter des officiers et des soldats de l’armée d’occupation, réaliser des sabotages contre les usines travaillant pour l’économie de guerre allemande, et abattre les « traîtres » et les Français qui participent activement à la répression[74]. Selon Albert Ouzoulias, le colonel Dumont, commissaire militaire national responsable des opérations, entendait créer ce qu’il appelait des groupes de brûlots (…) qui apparaissent dans une région, frappent l’ennemi et disparaissent dans une autre région[75]. Ces « brûlots » devaient impulser la lutte, desserrer l’étau de la répression qui s’est abattue sur la région parisienne et sur le Nord, obliger les Allemands à maintenir des troupes en place sur l’ensemble de la zone occupée.

       Le 19 octobre, un train militaire déraille entre Rouen et Le Havre. Au petit matin du 20 octobre, le lieutenant-colonel Fritz Hotz, le Feldkommandant de Nantes, est abattu dans une rue de la ville. A l’annonce de l’attentat de Nantes, Hitler ordonne l’exécution de 100 à 150 otages et l’offre d’une prime de 15 millions de francs-or à toute personne qui permettrait d’identifier les coupables. Keitel informe von Stülpnagel que le Führer sera d’autant plus enclin à adoucir les contre-mesures allemandes que les recommandations du MBF ne seront pas « trop clémentes ». Le MBF accepte l’exécution de 100 otages mais demande de retarder de trois jours l’exécution des 50 derniers otages afin de laisser à la prime le temps de produire son effet. Hitler arrête sa décision, au début de l’après-midi du 20 octobre : 50 otages devront être immédiatement fusillés, 50 autres au bout de 24 heures et 50 le surlendemain, à moins que l’enquête n’aboutisse à l’arrestation des coupables. Contraint par Hitler aux représailles massives, le MBF s’efforce encore d’en atténuer l’ampleur. Dans son avis du 21 octobre, il annonce qu’il a ordonné de faire fusiller cinquante otages (…). Etant donné la gravité du crime, cinquante autres otages seront fusillés au cas où les coupables ne seraient pas arrêtés d’ici le 25 octobre, à minuit. Il offre une récompense d’une somme totale de 15 millions de francs, aux habitants du pays qui contribueraient à la découverte des coupables. Il prolonge le délai séparant la seconde vague d’exécution de la première et ne fait pas fait pas mention d’une troisième fusillade d’otages. Puis, dans une nouvel avis, daté du 22 octobre, il publie les noms des 48 fusillés et les motifs de leur désignation[76]. En tête, figure le nom d’un député communiste, Charles Michels, suivi de ceux de 31 « communistes », à l’exception du neuvième, accusé de « violences contre des soldats allemands ». Les quinze derniers hommes de la liste sont des Nantais coupables « d’action en faveur de l’ennemi ». Pétain intervient à la radio, le 22 octobre, pour condamner les auteurs des attentats et conseiller à la population de collaborer avec la police : Contre des officiers de l’armée d’occupation, des coups de feu ont été tirés : deux morts… Cinquante Français ont, ce matin, payé de leur vie ces crimes sans nom. Cinquante autres seront fusillés demain si les coupables ne sont pas découverts. Un ruisseau de sang coule à nouveau sur la France. La rançon est affreuse. Elle n’atteint pas directement les vrais coupables. Français, votre devoir est clair. Il faut faire cesser la tuerie. Par l’armistice nous avons déposé les armes. Nous n’avons pas le droit de les reprendre pour frapper les Allemands dans le dos. L’étranger qui ordonne ces crimes sait bien qu’il meurtrit la France en pleine chair, peu lui importe nos veuves, nos orphelins, nos prisonniers. Dressez-vous contre ces complots, aidez la Justice. Un coupable retrouvé et 100 Français sont épargnés. Je vous jette ce cri d’une voix brisée : ne laissez plus faire du mal à la France.[77] Le gouvernement français exprime ses condoléances aux autorités allemandes, mais le Maréchal n’a aucun mot pour déplorer publiquement le massacre des otages.

       Entre temps, le 21 octobre au soir, Hans Reimers, conseiller d’administration militaire, est tué à Bordeaux[78]. Et le lendemain, les instructions de Hitler parviennent de Berlin. Cinquante otages doivent être fusillés immédiatement, cinquante autres dans les 48 heures si les auteurs ne sont pas retrouvés. Cent otages supplémentaires doivent être arrêtés. Dans sa proclamation datée du 23 octobre, Otto von Stülpnagel formule sa sentence: Comme mesure de représailles du nouveau crime, j’ai ordonné une fois de plus, de fusiller cinquante otages. Si les meurtriers n’étaient pas saisis d’ici le 26 octobre, cinquante autres otages seraient exécutés. Le 24 octobre, cinquante hommes sont passés par les armes au camp de Souges, près de Bordeaux; mais, cette fois, aucune affiche ne plus publie leurs les noms. Quatre-vingt dix-huit fusillés en 48 heures : jamais la France n’avait connu une telle hécatombe depuis l’armistice. Et pourtant, Otto von Stülpnagel, s’appuyant sur les démarches faites par le gouvernement de Vichy, avait réussi à limiter considérablement les exécutions ordonnées par Hitler.

Les démarches pour limiter le nombre des fusillés

       Le 22 octobre, Darlan avait écrit au MBF au nom de Pétain pour obtenir la grâce du second groupe de 50 otages de l’attentat de Nantes. Otto von Stülpnagel s’était tourné vers ses supérieurs afin que Hitler accède à cette demande. Dans cette attente, Benoît-Méchin, au nom du gouvernement de Vichy, avait entrepris une nouvelle démarche auprès du MBF, le 23 octobre, pour que le délai fixé pour l’exécution soit prolongé. Au matin du 24 octobre, à la nouvelle de la fusillade de Souges, Pétain avait songé à se présenter lui-même comme prisonnier à la ligne de démarcation, afin d’obtenir la cessation des exécutions prévues pour les jours suivants. Pucheu l’en avait dissuadé et avait utilisé le message que Pétain se proposait de lire à la radio pour expliquer son geste, pour plaider auprès de von Stülpnagel la suspension des fusillades. Le 24 octobre, le Führer avait accepté que celles-ci soient reculées de 48 heures. Accompagné de Pucheu, Benoît-Méchin avait alors cherché à acquérir la promesse du MBF que les 100 autres otages ne seraient, en aucun cas, exécutés. Mais Hitler s’y était refusé.

       Le même jour, Otto von Stülpnagel réunissait les commandants des régions militaires, les chefs des services secrets de l’armée en France (Abwehr), de la défense, de la propagande et de la Feldpolizei pour les consulter sur les mesures à prendre. Aucun d’eux ne se déclarait partisan des fusillades massives d’otages, plusieurs les récusaient[79]. En conséquence, dans un télégramme adressé à l’OKH, puis le lendemain, dans un rapport argumenté, Otto von Stülpnagel se démarquait des mesures de représailles qui lui étaient imposées. J’affirme expressément de nouveau, que de pareilles méthodes (sont) inapplicables à la longue. Ce point de vue fut soutenu par Otto Abetz auprès de Ribbentrop, ministre des affaires étrangères du Reich, auquel il demanda de faire cesser les exécutions massives d’otages, en raison de l’indignation de la population[80]. L’arrestation par les services français d’un espion anglais supposé être l’auteur de l’attentat de Nantes et les multiples interventions venues de toutes parts facilitèrent la tâche de ceux qui souhaitaient voir atténuer la rigueur des ordres de Hitler. Celui-ci finit par consentir à la suspension sine die des exécutions. Le 27 octobre, von Stülpnagel annonçait cette mesure de relative clémence afin de fournir, dit-il, une nouvelle occasion au gouvernement et à la population française d’éclaircir les faits et d’arrêter les coupables.

La participation de la police et de l’administration françaises

       Contrairement aux instructions du Keitelbefehl, les autorités allemandes n’avaient pas conclu, immédiatement, à des actions d’origine communiste. Le 20 octobre, Pucheu avait orienté les recherches de la police sur un espion anglais, Adam, parachuté de Grande-Bretagne et Hitler avait cru d’abord à cette piste anglaise[81]. C’est pourquoi les avis du MBF des 21 et 23 octobre avaient imputé la responsabilité des attentats de Nantes et de Bordeaux à de lâches criminels, à la solde de l’Angleterre et de Moscou, impliquant ainsi, pour la première fois, la Grande-Bretagne. Le gouvernement de Vichy envoya à Nantes et à Bordeaux ses meilleurs limiers. L’enquête progressa rapidement à Nantes[82]. Le 6 novembre 1941, Pucheu annonçait à Abetz, ambassadeur d’Allemagne à Paris, que l’attentat de Nantes était l’oeuvre d’une organisation composée en grande partie de communistes et dirigée par un Juif. Le 19 novembre, les journaux publiaient la photographie de Gilbert Brustlein, jeune « terroriste en fuite », qui, du reste, n’est pas juif.

       Bien qu’au moment des fusillades, la piste communiste n’ait pas encore été trouvée, l’essentiel des otages furent choisis parmi les communistes dont 62 furent pris parmi les internés administratifs des camps de Vichy. Les autorités allemandes y avaient été incitées par Pierre Pucheu lui-même qui, le 20 octobre, leur avait conseillé de puiser, de préférence, les otages de Nantes dans le camp de Choisel à Châteaubriant, où l’on avait à disposition des éléments ennemis de l’Etat et criminels. Bien plus, le ministre de l’Intérieur de Pétain s’était efforcé d’orienter le choix des autorités allemandes en leur faisant parvenir, au lendemain de l’attentat, une liste de 61 noms de « communistes particulièrement dangereux », sur laquelle Chasseigne, un de ses collaborateurs, avait fait figurer les noms des militants communistes et syndicalistes de haut niveau qui se trouvaient dans ce camp[83]. Sur les 48 otages, 27 furent prélevés par les autorités allemandes dans le camp de Châteaubriant. Seize d’entre eux se trouvaient sur la liste fournie par Pucheu. L’intervention de Pucheu auprès des Allemands ne fit pas l’unanimité au sein du gouvernement français. Il fallait laisser aux Allemands la responsabilité du massacre, vous la partagez maintenant avec eux, comment n’avez-vous pas senti tout cela ?,déclare Lucien Romier, conseiller personnel de Pétain et ministre d’Etat, à son collègue Pucheu[84].

       A Bordeaux, le Feldkommandant ayant décidé, dans la soirée du 21 octobre, l’arrestation de cent otages, communistes et gaullistes, le directeur du cabinet du préfet avait ordonné l’arrestation de cent personnes par la police française. Le commissaire Poinsot, chargé de la section politique de la police de Bordeaux, en avait dressé la liste et les avait fait appréhender. Ces personnes avaient été libérées, par la suite, par les Allemands qui avaient désigné eux-mêmes leurs otages. Sur les 50 fusillés, 35 étaient des internés administratifs communistes du camp de Mérignac[85]. Les Allemands avaient opéré leur sélection à partir des renseignements fournis par les autorités françaises. Les registres des camps de Châteaubriant et de Mérignac, ainsi que les informations concernant les futurs otages – et notamment leur niveau de responsabilité au sein du Parti communiste -, leur avaient été communiqués par les services préfectoraux. L’implication du gouvernement et de l’administration française dans la désignation des otages oblige Pétain à se démarquer davantage de la politique allemande des otages.

Pétain se démarque de la politique allemande des otages

       Ces fusillades massives d’otages posaient en réalité la question du bien-fondé de sa politique vis-à-vis de l’occupant, de son contenu, de son efficacité et de ses limites. Elles se produisaient au moment où, profitant de l’anniversaire de Montoire, le chef de l’Etat français tentait de relancer la collaboration. Pour le chef de l’Etat français, celle-ci restait plus que jamais nécessaire. Les victoires de la Wehrmacht en Russie avaient confirmé la supériorité militaire de l’Allemagne. Le rétablissement de la souveraineté française passait par la signature d’un traité de paix garantissant à la France une place de choix dans l’Europe hitlérienne. Le 20 octobre, il écrivait à Hitler : La victoire de vos armes sur le bolchevisme offre, plus encore qu’il y a un an, à cette collaboration un motif de s’affirmer désormais en des oeuvres pacifiques, pour la grandeur d’une Europe transformée. Sur ces chemins de la haute civilisation, le peuple allemand et le peuple français sont assurés de se rencontrer et d’unir leurs efforts[86].

       Pétain désapprouvait les attentats qui désavouaient l’armistice, risquaient de compromettre les bonnes relations qu’il cherchait à entretenir avec la puissance occupante et émanaient des communistes qu’il considérait comme faisant partie de l’anti-France. Cependant, il avait dû opérer un premier retrait en renonçant à ce que la Justice française se charge elle-même du châtiment des « responsables » à la suite de l’effet désastreux produit sur les magistrats et sur l’opinion par la condamnation à mort de six dirigeants communistes après le coup de feu de Pierre Georges. Pétain avait, depuis lors, adopté une ligne de conduite qui s’ouvrait sur trois directions. D’une part, il escomptait qu’en accentuant la surveillance et la répression anticommunistes la police française pourrait, en collaboration étroite avec la police allemande empêcher de nouveaux attentats. A cet effet, une brigade spéciale des renseignements généraux avait été créée, en septembre, pour lutter contre les communistes. En octobre, une autre brigade, mobilisant une quinzaine de policiers-interprètes, est instituée afin de coopérer exclusivement avec la Feldgendarmerie. L’activité de la police n’est pas sans effets. L’appareil de propagande communiste est sévèrement touché en octobre 1941. En novembre et décembre, les groupes armés de la région parisienne connaissent à leur tour de très lourdes pertes[87]. D’autre part, Pétain, entendait collaborer et faire collaborer la population avec l’occupant à la recherche des coupables afin de limiter l’ampleur des mesures punitives[88]. La loi du 25 octobre faisait obligation à tous les Français, sous peine de sanctions sévères, de dénoncer immédiatement toutes personnes ayant formé le projet de commettre un attentat contre les vies ou les biens. Enfin, il cherchait à influencer les autorités d’occupation dans le sens de la modération et à obtenir une réduction du nombre des fusillés en faisant valoir, auprès d’elles, les tensions que les mesures de rétorsion allemandes ne manquaient pas de susciter dans l’opinion française.

       En même temps, il était essentiel, pour garder sa crédibilité, qu’il n’apparaisse pas aux yeux des Français comme le complice des Allemands dans l’exécution des otages. Aussi, le 25 octobre, interdit-il aux préfets de la zone occupée d’arrêter et de désigner, à la demande des autorités allemandes, des personnes susceptibles d’être prises comme otages. Von Stülpnagel enregistre la décision de Pétain dans une circulaire qu’il adresse aux autorités territoriales allemandes le 27 octobre. Retrait qu’il présente comme une initiative allemande, nécessitée par la prudence avec laquelle doivent être traités les renseignements fournis par les Français : Une collaboration des services français pour le choix ou l’arrestation de personnes susceptibles d’être désignées comme otages ne peut être obtenue que si ces personnes ont été arrêtées par les services français pour activité communiste ou anarchiste. Il est inadmissible de mettre en demeure les autorités françaises de désigner ou d’arrêter des personnes en considération du fait qu’elles sont particulièrement aptes à faire des otages. Si l’on procédait de cette façon, on risquerait que les autorités françaises ne désignent nullement des otages nuisibles du point de vue allemand, mais que soient choisies des personnes dont les autorités françaises voudraient se débarrasser à l’aide et sous la responsabilité des autorités allemandes[89]. Malgré cela, les Allemands continuent d’exiger des renseignements de la part des Français mais le climat s’est modifié. Le Feldkommandant de Saint-Lô signale, le 28 octobre, à ses supérieurs les réticences des fonctionnaires français : A l’avenir, il ne faut plus compter que les services français communiquent aux services de l’administration militaire, comme c’était le cas il y a un an encore, les noms de leurs compatriotes indésirables pour des raisons politiques ou autres[90]. Avec l’accord de Jean-Pierre Ingrand – représentant du ministre de l’Intérieur auprès des autorités allemandes -, le préfet de Nantes, Bernard Lecornu, s’efforce de vider le camp de Choisel afin qu’il ne devienne pas une réserve d’otages. Il multiplie les démarches auprès des préfets dont dépend le maintien en détention des internés administratifs. Depuis les exécutions, écrit-il, non seulement ils étaient moins enclins à prononcer des internements mais ils procédaient beaucoup plus facilement à des élargissements (…). Mais il fallait cependant compter avec les instructions du ministre. Il y avait deux attitudes selon qu’il s’agissait de communistes ou de syndicalistes, les premiers étaient l’objet de sa rigueur. A son cabinet, c’était Chasseigne qui continuait à exercer un droit de regard sur les libérations[91].

La libération des communistes (et des anarchistes), arrêtés par les autorités françaises pour leur propre compte, ne pouvait en fait avoir lieu , conformément au « code des otages », sans l’autorisation du commandantde la région militaire dont dépendait le lieu d’incarcération. Devant l’afflux des demandes d’élargissement , le MBF se trouve amené à préciser les conditions dans lesquelles elles pourront se faire. Il permet la mise en liberté des prisonniers ayant fait l’objet d’un non-lieu ou d’un acquittement, sous condition que le commandantde la région militaire en reçoive un avis motivé. Pour les détenus arrivant au bout de leur peine, les services français doivent formuler une demande de libération un mois avant la date d’expiration. Dans une circulaire datée du 28 octobre 1941, Otto von Stülpnagel recommande à ses subordonnés de vérifier soigneusement les informations que les Français leur communiqueront et de refuser la libération des détenus ayant fait preuve d’une activité communiste ou anarchiste récente. Ceux-ci seront transférés dans un camp d’internement placé sous contrôle allemand[92]. Il s’agit, en l’occurrence, du camp de Compiègne. En fait, les arrestations de communistes se multiplient. Le camp de Compiègne doit être agrandi[93].

Les premiers attentats désapprouvés par la plupart des Français

       Mais contrairement à ce que redoutait Otto von Stülpnagel, la Résistance ne profite pas immédiatement de l’indignation suscitée par les fusillades. Partout la population reste dans un attentisme prudent démentant l’espoir des dirigeants communistes qui attendaient de cette forme de lutte une clarification politique et une mobilisation de la population. En zone Sud, les Français ne reçoivent qu’un écho affaibli de ce qui se passe de l’autre côté de la ligne de démarcation, car la presse légale ne publie pas les « Avis » du MBF dans leur intégralité et ne fait qu’un compte rendu succinct des exécutions d’otages.

       Cet attentisme est d’autant plus aisée à comprendre que la résistance intérieure non communiste désapprouve généralement ces attentats dont elle conteste l’efficacité et qui lui paraissent dangereux en raison de l’ampleur des représailles allemandes[94]. Cependant, à la France Libre, écrit Jean-Louis Crémieux-Brilhac, on est conscient de la formidable impulsion que les attentats contre les Allemands et la « frénésie de meurtres » de ces derniers donneront à l’esprit de résistance. On n’entend pas céder à l’intimidation allemande. Non seulement on ne désapprouve ni publiquement, ni à notre connaissance, en privé, le principe ni les auteurs d’attentats, qui obéissent à la « terrible logique de la guerre », mais le sentiment le plus répandu est l’approbation[95]. Evoquant l’attentat du métro Barbès, Maurice Schumann déclare le 28 août, à radio-Londres : Les coups de feu tirés par le jeune Français, sont la suite logique, fatale, inéluctable de l’attentat permanent perpétré contre la nation française par l’ennemi et ses complices. (…) Attentat qui appelle l’attentat. Le 20 septembre, il se prononce pour l’exécution des dénonciateurs. Mais le gouvernement de la Grande-Bretagne incite à la prudence : il ne faudrait pas gaspiller prématurément les forces patriotiques et susciter des soulèvements que les Alliés ne pourraient soutenir. De Gaulle exprime ce point de vue dans son discours du 23 octobre : Il est absolument normal et il est absolument justifié que des Allemands soient tués par des Français, (…) mais il y a une tactique à la guerre. La guerre des Français doit être conduite par ceux qui en ont la charge, c’est-à-dire par moi et par le Comité national[96]. Il faut que les combattants, ceux du dedans, comme ceux du dehors observent exactement la consigne. Actuellement, la consigne que je donne, pour le territoire occupé, est de ne pas tuer d’Allemands. Cela pour une seule raison : c’est qu’il est trop facile à l’ennemi de riposter par le massacre de nos combattants momentanément désarmés. Au contraire, dès que nous serons en mesure de passer à l’attaque, les ordres voulus seront donnés. Aucune condamnation morale, mais la prise de distance vis-à-vis des auteurs des attentats est manifeste, et c’est à la suite de cette déclaration que Hitler ordonne d’écarter les gaullistes des listes d’otages[97]. Toutefois, dans son allocution du 25 octobre, De Gaulle appelle les Français à exprimer leur solidarité à l’égard de leurs victimes : En fusillant nos martyrs l’ennemi a cru faire peur à la France ! La France va leur prouver qu’elle n’a pas peur de lui.(…). Vendredi prochain, 31 octobre, de 4 heures à 4 heures 05 du soir, toute activité devra cesser sur le territoire français.(…) Cette immense grève fera voir à l’ennemi et aux traîtres qui le servent, quelle gigantesque menace les enveloppe. La Nation française, figée tout à coup et tout entière, les bras croisés, dans la haine et le mépris, frappera d’angoisse l’ennemi et les traîtres qui le servent, en attendant qu’elle les écrase.(…). La France va faire voir au monde qu’elle n’appartient à personne, sauf à elle-même. La France va faire voir au monde qu’elle est une nation fière, assurée, résolue, qu’elle est la France! (…)[98].

       Le PCF adopte et diffuse le mot d’ordre de De Gaulle  et l’Humanité dresse le 1er, le 7 et le 21 novembre la liste des entreprises où eurent lieu des arrêts de travail. Les préfets font état de ces grèves dans leurs rapports d’octobre et de novembre 1941, tout en soulignant que les ouvriers n’ont pas montré beaucoup d’empressement à suivre le PCF[99]. Toutefois, les réactions de la population sont difficiles à interpréter car l’Etat français veille à les contenir. Le préfet de Nantes convoque les notables et les chefs d’entreprise pour qu’ils agissent afin que cet arrêt de travail ne vienne compromettre ni les fragiles accords passés avec l’occupant sur la libération des prisonniers, ni le sursis accordé aux derniers otages. Les habitants de Châteaubriant, solidaires des prisonniers du camp de Choisel, sont appelés à ne pas exprimer leurs sentiments et seules ont lieu quelques manifestations sporadiques[100]. Dans la Manche, à Sourdeval, Roger Aumont, membre d’un groupe armé communiste, organise une collecte afin de déposer, le 1er novembre, une gerbe de fleurs au monument aux morts en l’honneur des fusillés. Le maire fait retirer le ruban tricolore portant la mention Aux fusillés de Nantes et de Bordeaux. La population s’en émeut et une deuxième gerbe est déposée le 10 novembre. Le maire fait alors appel aux Renseignements Généraux. Roger Aumont est arrêté le 12 novembre. Interné au camp de Gaillon, dans l’Eure, il est désigné comme otage en mai 1942 en vue d’une éventuelle exécution. Il est déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz dans le convoi des « 45 000 ». Sa fiche d’otage mentionne son action en faveur des fusillés comme étant le motif essentiel de sa sélection.Le fait qu’Aumont ait déposé au monument aux morts un bouquet avec l’inscription « Aux victimes de Nantes et de Bordeaux », montre indubitablement et indépendamment du fait qu’il était secrétaire de cellule de Sourdeval, qu’il s’identifie avec les milieux qui organisent les attentats contre l’armée allemande. Sa dangerosité en résulte clairement[101].

Les déclarations alliées

       Le 25 octobre, Roosevelt et Churchill signent deux déclarations qui imputent la responsabilité des exécutions d’otages à l’Allemagne, accusée de recourir à la terreur pour briser le courage de ceux qui leur résistent et annoncent que les nazis seront un jour châtiés pour les crimes qu’ils ont commis[102]. Des tracts reproduisant ces deux déclarations en langue française sont notamment distribués dans la nuit du 31 octobre 1941 dans la région de Montdidier, dans le département de la Somme. Le message de Roosevelt précède celui de Churchill : La pratique, consistant à exécuter en masse d’innocents otages en représailles d’attaques isolées contre les Allemands dans les pays provisoirement placés sous la botte nazie, révolte un monde pourtant déjà endurci aux souffrances et aux brutalités. Les peuples civilisés ont depuis longtemps adopté le principe qu’aucun homme ne doit être puni pour les actes d’un autre homme. Incapable d’appréhender les personnes ayant pris part à ces attaques, les nazis, selon leurs méthodes caractéristiques, égorgent cinquante ou cent personnes innocentes. Ceux qui voudraient « collaborer » avec Hitler, ou qui voudraient chercher à l’apaiser, ne peuvent point ignorer cet effroyable avertissement. Les nazis auraient pu apprendre de la dernière guerre l’impossibilité de briser le courage des hommes par la terreur. Au contraire, ils développent leur « Lebensraum » et leur « ordre nouveau » en s’enfonçant plus bas qu’ils n’avaient eux-mêmes jamais été dans un abîme de cruauté. Ce sont là des actes d’hommes désespérés qui savent au fond de leur coeur qu’ils ne peuvent vaincre. Le terrorisme n’apportera jamais la paix en Europe. Il ne fait que semer les germes d’une haine qui, un jour, amènera un terrible châtiment (Franklin Roosevelt).

       Le message de Churchill prend appui sur celui de Roosevelt : Le gouvernement de Sa Majesté s’associe pleinement aux sentiments d’horreur et à la condamnation exprimés par le président des Etats-Unis, à propos des massacres nazis en France. Ces exécutions d’innocents citoyens, perpétrées de sang-froid, retomberont sur les sauvages qui les ordonnent et qui les accomplissent. Ces massacres en France sont un exemple de ce que les nazis font dans maints autres pays placés sous leur joug. Les atrocités de Pologne, de Yougoslavie, de Norvège, de Hollande, de Belgique, et par dessus tout, celles commises derrière le front allemand en Russie, surpassent tout ce qu’on a connu depuis les temps les plus sombres et les plus barbares de l’humanité. Ces atrocités ne sont qu’un avant-goût de ce que Hitler infligerait aux peuples britanniques et américain si seulement il en avait le pouvoir. Le châtiment de ces crimes doit désormais être placé parmi les buts les plus importants de la guerre. Les deux déclarations se situent dans le droit fil de la Charte de l’Atlantique, signée le 14 août 1941 par les deux chefs d’Etat, qui fait de la lutte contre Hitler, une guerre pour le droit et la liberté. Toutefois, elles se gardent d’approuver les résistants français qui s’attaquent aux soldats et aux officiers allemands.

L’attitude des communistes

       Au sein du Parti communiste lui-même, l’ampleur des représailles fait rebondir la question du bien-fondé de ces attentats car elles atteignent des dirigeants syndicaux et des hommes connus et respectés par ses militants. Mais sa direction maintient la ligne considérant qu’il est impossible de plier sous la terreur, de céder sous la pression allemande, et donc de faire croire à son efficacité. Toutefois, le PCF doit tenir compte des réticences ou de la désapprobation suscitées par cette forme de lutte. Pour éviter de favoriser la répression, il ne revendique pas la paternité des attentats organisés par ses groupes armés et cherche à accréditer la thèse selon laquelle ils sont le résultat de règlements de compte entre Allemands ou de crimes crapuleux[103]. Par contre, il adresse dans l’Humanité du 4 septembre, son salut au jeune patriote gaulliste Paul Colette qui, en tirant sur les traîtres Laval et Déat, a exprimé la colère du peuple français contre les agents de la trahison. De plus, le PCF réfute un à un les arguments de la propagande vichyssoise et allemande. L’Humanité du 25 septembre retourne contre l’occupant l’accusation de terrorisme : Contre le terrorisme des ennemis de la Patrie, le peuple est en état de légitime défense. (…) Dans un pays d’où les oppresseurs et les traîtres ont banni la justice, le peuple ne peut avoir recours qu’à la vengeance. Et le journal dresse dans chacun de ses numéros, à partir du 4 septembre, la liste des victimes de la répression, martyrs de la libération nationale, accompagnée à, plusieurs occasions de la citation de Jean Jaurès : Notre route est bordée de tombeaux mais elle conduit à la justice. Après la publication de la photographie de Gilbert Brustlein dans la presse du 19 septembre, l’Humanité du 21 novembre rejette comme une provocation le qualificatif de communistes que les Allemands accolent aux prétendus « terroristes »[104]. Parallèlement le PCF continue d’appeler à la guérilla. L’Humanité du 7 novembre indique : Il faut que surgissent du sol de la patrie, dans les régions occupées, des groupes de francs-tireurs qui renouvellent les exploits de leurs devanciers de 1870 et luttent contre le boche. L’édition spéciale de décembre titre sur le discours de Staline du 6 novembre 1941 devant le Soviet de Moscou : Chaque fasciste se trouvant sur notre territoire, a dit Staline, sera détruit : Le mot d’ordre est mort aux occupants fascistes !

       La tactique des communistes reposait sur la certitude d’une victoire de l’Armée rouge à courte échéance. La situation sur le front de l’Est dément cette espérance. Dès lors, les appels du PCF en faveur de la lutte armée paraissent pour le moins prématurés et sont en décalage avec l’état d’esprit des Français. Cependant, l’automne 1941 est un moment important dans l’évolution de l’opinion. Les rapports des préfets de la zone occupée témoignent du fossé qui se creuse entre la population et les forces d’occupation. La gravité des représailles ordonnées par Hitler porte un coup fatal au masque de respectabilité et de correction dont s’était affublé les Allemands. Au sein de l’administration vichyste, le malaise est réel et la collaboration d’Etat de plus difficile à mettre en oeuvre. Les bases de la Pax Germanica se détériorent. Et, pour la première fois, De Gaulle fait état, dans ses discours du 23 et du 25 octobre 1941, de la Résistance intérieure.

Chapitre 4

Otto von Stülpnagel annonce la déportation « d’éléments criminels judéo-bolcheviks » (novembre 1941- février 1942)

       Les attaques contre l’armée d’occupation se poursuivent à Paris comme en province : des bombes et des grenades sont jetées sur des véhicules militaires, dans des librairies allemandes (à Paris, le 21 et, à Rouen, le 26 novembre) et contre un poste de garde à la porte d’Orléans (le 26) ; des lignes électriques sont sectionnées[105]. Mais aucun membre de la Wehrmacht n’est tué avant le 28 novembre 1941. Ce jour-là, un engin explosif, lancé dans le bar de l’hôtel du Midi, rue Championnet, fait trois morts et deux blessés parmi des soldats allemands. Toutefois les sanctions, prévues par Otto von Stülpnagel, sont reportées, à la demande de Goering jusqu’au 10 décembre[106]. Pendant ce temps, des communistes abattent, le 30 novembre, un adjudant-chef, à Brest[107]. Dans la nuit du 2 au 3 décembre, un médecin auxiliaire, le Dr Kircher est blessé dans la capitale, boulevard Magenta. Schaumburg, Commandant du Gross-Paris, menace le lendemain les Parisiens et s’accorde un délai de 7 jours pour découvrir les coupables des deux derniers attentats parisiens : Si ce délai expire sans qu’aucun résultat ait été obtenu, le Militärbefehlshaber in Frankreich prendra les mesures de représailles les plus vigoureuses. Le 5, un commandant d’aviation est grièvement touché, rue de Seine. Cette fois, Goering, sensible à l’appartenance de la victime à la Luftwaffe, est le premier à réclamer des représailles sévères.

Le MBF prépare la déportation de 1 000 juifs et de 500 jeunes communistes

       Le 5 décembre, Otto von Stülpnagel propose, dans un télégramme qu’il adresse à Berlin, l’exécution de 100 otages, une amende d’un milliard de francs imposée aux Juifs de Paris et l’internement puis la déportation de 1 000 Juifs et 500 jeunes communistes à l’Est de l’Europe[108]. En regard du nombre total des victimes allemandes des deux derniers mois, le chiffre des otages à fusiller est, malgré son importance, très en dessous des normes définies par Hitler. Mais il doit être compensé par les déportations qui, dans l’esprit d’Otto von Stülpnagel, devront à l’avenir se substituer aux exécutions massives d’otages. Cette idée lui avait été soumise, lors de la réunion du 24 octobre organisée par le MBF sur la question des représailles, par le Commandant de la région militaire de Bordeaux : celui-ci s’étant prononcé pour des transferts dans des camps de concentration ou pour des travaux forcés. Mais pour Knochen, à la tête de l’antenne de la Sipo-SD en France, ces déportations avaient été suggérées au MBF par les membres du gouvernement de Vichy, qui avaient proposé d’éliminer la publicité des fusillades en éloignant les « meneurs » sous surveillance allemande[109].

       Quoi qu’il en soit, à cette date, la déportation n’est pas une pratique nouvelle pour l’administration militaire dans les pays occupés à l’Ouest. Entre août 1940 et juin 1941, de tels transferts avaient touché des étrangers, réfugiés en France pour des raisons politiques et que Pétain avait accepté de livrer à l’Allemagne, en application de l’article 19 des accords d’armistice. C’est ainsi que de très nombreux Allemands et Autrichiens avaient été appréhendés et conduits en camps de concentration. Après l’annexion de leur province au IIIe Reich, des Alsaciens et des Mosellans avaient aussi suivi le chemin des camps pour s’être opposés aux lois nazies. Puis, à partir de juin 1941, les déportations avaient, pour l’essentiel, servi à enrayer les premières formes de résistance apparues dans les régions placées sous la juridiction du MBF ou du MBB (Commandant militaire de Bruxelles pour la Belgique et le nord de la France). Le 25 juillet 1941, 270 hommes arrêtés en juin, lors de la grande grève des mineurs des bassins du Nord et du Pas-de-Calais, étaient conduits à Sachsenhausen, sur ordre du MBB. D’autres Français étaient déportés, par petits groupes, pour purger dans les prisons allemandes les peines que leur avaient infligées les tribunaux militaires siégeant en France. En décembre 1941, un transport d’hommes et de femmes était constitué afin que leur cas soit instruit et jugé par des tribunaux du Reich. Ils avaient été arrêtés en octobre 1941, à la suite d’une vaste opération déclenchée par l’Abwehr, sous le nom de code : Porto. Les services de contre-espionnage de la Wehrmacht les soupçonnaient d’actions de renseignement au bénéfice des services spéciaux de l’armée d’armistice ou au profit de Londres. Le premier convoi allait quitter la France le 10 décembre 1941, le second, le 19 décembre.[110]

       Les déportations d’otages avaient, quant à elles, trouvé leur première application aux Pays-Bas : en mars 1941, un convoi de 430 Juifs, de 20 à 35 ans, avait été dirigé sur Mauthausen, en représailles de troubles survenus dans le quartier juif d’Amsterdam.[111] Mais la nouveauté du projet d’Otto von Stülpnagel tenait à ce qu’il s’agissait de déporter à la fois des otages juifs et communistes. Depuis les débuts de la guerre contre l’URSS, l’Allemagne avait fait du « judéo-bolchevisme » un des thèmes dominants de sa propagande. Cette notion n’était d’ailleurs pas l’apanage des nazis et imprégnait de larges fractions de la population et de l’armée allemandes. En novembre 1918, les officiers supérieurs de la Reichswehr avaient été les premiers à faire appel à cet argument idéologique, pour se dédouaner de leur défaite. Qualifiant de véritable « coup de poignard dans le dos » le déclenchement de la révolution dans les derniers jours de la guerre, ils avaient attribué la paternité de celle-là aux « judéo-bolcheviks ». L’idée selon laquelle les Juifs étaient à l’origine des actions communistes menées contre l’armée d’occupation était largement répandue dans les milieux allemands et servait à légitimer leur persécution et leur exécution. A l’Est, c’est au nom du « judéo-bolchevisme » que les Juifs et les cadres communistes étaient massacrés par des groupes mobiles qui suivaient l’avancée des armées allemandes sur le territoire soviétique. Pour la France, Heydrich écrivait le 6 novembre 1941 au général Wagner, chef de l’intendance : Les attaques réussies dans les entreprises travaillant pour la Wehrmacht, les actes de sabotage contre les chemins de fer, les attentats contre les membres de l’armée allemande et les tentatives de meurtre de politiciens qui s’étaient engagés dans la collaboration germano-française, montrent que les cercles judéo-bolcheviks sont les auteurs de tous les crimes[112]. Otto von Stülpnagel était, pour sa part, persuadé de la forte implication des Juifs dans la résistance communiste et était bien décidé à la combattre. Cette conviction n’est pas étrangère à l’importante proportion de Juifs communistes fusillés comme otages sur ordre du MBF, et dont Serge Klarsfeld a souligné l’ampleur[113]. Et c’est sur la base de cet argument qu’Otto von Stülpnagel demande le 15 décembre 1941 au gouvernement de Vichy de prendre, dans les territoires occupés, des mesures telles que celles qui consisteraient à pourvoir les Juifs de signes distinctifs qui les feront reconnaître en public, à leur interdire la fréquentation des lieux publics, des théâtres des cinémas (…), à leur imposer des heures de couvre feu spéciales (…).[114]Devant le peu d’empressement de Pétain à prendre de telles mesures, le successeur d’Otto von Stülpnagel promulguera l’ordonnance du 29 mai 1942 rendant obligatoire le port de l’étoile jaune par les Juifs de France[115].

       Le dessein de déporter des Juifs de France à titre d’otages, intervient au moment où se mettent en place les préparatifs de la « solution finale ». Le 29 novembre, Heydrich, chef de l’Office central de la Sécurité du Reich (RSHA), avait convoqué les principaux responsables de la police, de l’administration allemande, des Affaires étrangères et des SS, à une conférence qui devait se tenir le 9 décembre, à Wannsee. Son objet était d’examiner les modalités pratiques de l’élimination des Juifs d’Europe. Cette réunion est remise au 20 janvier 1942, en raison de la contre-offensive soviétique et de la déclaration de guerre de l’Allemagne aux Etats-Unis. En France, depuis plusieurs mois, cette question agitait un petit groupe de responsables allemands particulièrement soucieux de lutter contre « l’influence juive » en Europe. Depuis le 10 juin 1941, une « conférence du mardi », destinée à réaliser « un alignement parfait de la politique anti-juive dans la zone occupée » se tenait chaque semaine, dans les bureaux du SS-Hauptsturmführer Dannecker, responsable de la section des Affaires juives, au sein de la Sipo-SD et en contact direct avec le service dirigé par Eichmann au sein de la Gestapo. Siégeaient à cette réunion de travail, un représentant de chacun des principaux services intéressés : ambassade d’Allemagne, bureau de la propagande, « groupe police », sections « administration » et « économie » de l’état-major administratif du MBF[116]. Zeitschel, qui dirigeait la Geheimfeldpolizei en 1940, avant de devenir conseiller de légation à l’ambassade d’Allemagne, était un des plus ardents partisans de la déportation des Juifs. Il avait proposé à Abetz, dans une note datée du 21 août 1941, « de déporter tous les Juifs d’Europe, y compris ceux de Pologne, dans les territoires récemment conquis à l’Est ». Le 10 septembre, il revenait à la charge afin que l’ambassadeur profite de son voyage à Berlin pour demander à Ribbentrop d’intervenir auprès de Himmler pour le convaincre de la nécessité de réceptionner les « 10 000 Juifs » de France internés en zone occupée et de les installer à l’Est. Le 8 octobre, il informait Dannecker qu’Abetz avait obtenu son accord de principe[117]. Toutefois, Alfred Rosenberg, ministre du Reich, notait dans son journal que, s’étant entretenu le 13 octobre de la demande de déplacement des Juifs à l’Est formulée par le MBF avec Frank, gouverneur général de Pologne, celui-ci lui avait répondu qu’il était impossible de faire quelque chose pour le moment[118]. Donc, même s’il n’avait pas encore abouti, le projet de déporter à l’Est les Juifs de la zone occupée existait depuis l’été 1941.

       Lorsque, le 4 décembre, le MBF prévient Darlan de son intention de faire déporter vers l’Est, un certain nombre de Juifs considérés comme moralement responsables,le gouvernement de Vichy croit opportun de prendre les devants. Le 10 décembre, il rend publiques les mesures exceptionnelles de répression qu’il vient d’édicter pour atteindre non seulement les auteurs immédiats des attentats, mais encore les responsables directs et indirects de cette fièvre de meurtres :

D’incessantes recherches, suivies d’arrestations massives, ont formellement établi que ces responsables étaient à la fois des étrangers (parachutistes, détenteurs d’explosifs, hommes de main de l’ancienne tchéka espagnole), des Juifs, des communistes. Les mesures décidées par le gouvernement sont les suivantes :

  1. Pour les étrangers pris en flagrant délit d’excitation au crime : cour martiale et mort.
  2. Pour tous les Juifs résidant sur l’ensemble du territoire et entrés en France depuis le 1er janvier 1936 : groupement selon les cas, dans des compagnies de travailleurs ou des camps.
  3. Pour les communistes, 1.850 arrestations sont venues couronner les opérations massives entreprises depuis trois jours dans les grands centres de la zone libre, au sein des milieux communistes et terroristes.

Ces arrestations s’ajoutent aux 11 000 arrestations effectuées depuis six semaines dans les mêmes milieux. Les opérations d’épuration continuent[119]

       Le gouvernement de Vichy, encore une fois, tente de précéder les Allemands dans la répression, à la fois pour affirmer sa souveraineté et dans l’espoir que l’occupant renoncera aux graves sanctions qu’il avait annoncées. Ce faisant, Pétain accepte la logique allemande qui rend responsables des attentats les étrangers, les Juifs et les communistes, catégories qu’il avait lui-même dénoncées comme formant « l’anti-France ». Le 2 janvier 1942, une circulaire de Pucheu précise pour les préfets régionaux comment les Juifs étrangers doivent être recensés, envoyés dans les camps ou assignés à résidence[120]. Ainsi, l’Etat français alimente le vivier dans lequel les Allemands allaient puiser les futurs déportés.

       Cependant, ni les menaces des Allemands ni les mesures prises par Vichy n’empêchent la poursuite des attentats. Le 6 décembre, un officier allemand est grièvement blessé boulevard Pereire à Paris. Le lendemain, une explosion meurtrière fait une dizaine de morts et des blessés dans un cercle militaire, au restaurant du Grand Venise, rue de la Convention. Schaumburg édicte alors un nouvel avis qui restreint la liberté de circulation entre 17 h 30 et 5 heures du matin dans le département de la Seine. Ce jour-là, d’autres attentats se produisent à Dijon, à Rouen et au Havre, blessant ou tuant des officiers de la Wehrmacht. Pour les deux derniers attentats, le Commandant de la région militaire attribue les méfaits, intervenus dans sa circonscription (dont relève le département de la Seine Inférieure) à une bande de terroristes organisés, qui effectuent leurs actes sous la direction des services secrets britanniques et de ses mandataires.Mais il soupçonne de complicité les autorités administratives françaises, la police et la population, qui manifestent peu d’ardeur à mettre la main sur les auteurs de ces attentats et à enquêter. Suspicion étayée par le constat qu’aucun des 80 soldats britanniques, ayant atterri dans les derniers mois dans sa région, n’a été retrouvé, qu’aucune dénonciation ne lui a été retransmise par les services français et qu’aucune arrestation n’a été effectuée à ce sujet. Il recommande, en conséquence, d’user de la menace et de rappeler aux préfets qu’il est de leur responsabilité de provoquer, à cet égard, un changement profond de comportement des autorités compétentes et de la population civile. Dans le cas contraire, ils devront rendre des comptes sur leur attitude et s’attendre à des sanctions sévères contre la population[121]. Ainsi, en décembre 1941, les autorités allemandes constatent que les mécanismes de la collaboration sont de plus en plus grippés et que l’usage de la force s’avère de plus en plus nécessaire.

L’avis du 14 décembre 1941

       En attendant le feu vert de Berlin, Otto von Stülpnagel prend les premières dispositions relatives à la déportation des Juifs et des communistes. Le 5 décembre, il transmet à Schaumburg l’ordre de préparer l’arrestation des mille Juifs parisiens. Il demande, en outre, à l’ensemble des commandants des différentes régions militaires, de recenser les communistes de 20 à 30 ans, internés dans les camps administratifs français[122]. Le 12 décembre, aussitôt reçu l’accord de Hitler, il fait procéder à l’arrestation de Juifs parisiens : 743 personnes sont appréhendées dans la journée. Ce sont, pour l’essentiel, des hommes de milieux aisés, des membres de professions libérales, des commerçants, des intellectuels, presque tous de nationalité française[123]. Pour atteindre le millier, 300 détenus sont extraits du camp d’internement français de Drancy. Tous sont rassemblés à l’Ecole militaire, puis transférés dans la nuit au camp de Compiègne.

       Deux jours après, le MBF fait paraître l’avis suivant :

Ces dernières semaines, des attaques à la dynamite et au revolver ont de nouveau été commises contre des membres de l’armée allemande. Les attentats ont pour auteurs des éléments, parfois jeunes, à la solde des Anglo-saxons, des Juifs et des bolcheviks et agissant selon les mots d’ordre infâmes de ceux-ci.

Des soldats allemands ont été assassinés dans le dos ou blessés. En aucun cas, les assassins n’ont été arrêtés.

Pour frapper les véritables auteurs de ces lâches attentats, j’ai ordonné l’exécution immédiate des mesures suivantes :

  1. Une amende d’un milliard de francs est imposée aux Juifs des territoires français occupés.
  2. Un grand nombre d’éléments criminels judéo-bolcheviks seront déportés aux travaux forcés à l’Est. Outre les mesures qui me paraîtraient nécessaires selon les cas, d’autres déportations seront envisagées sur une grande échelle si de nouveaux attentats venaient à être commis.
  3. Cent juifs, communistes et anarchistes, qui ont des rapports certains avec les auteurs des attentats seront fusillés.

Ces mesures ne frappent point le peuple de France, mais uniquement des individus qui, à la solde des ennemis de l’Allemagne, veulent précipiter la France dans le malheur, et qui ont pour but de saboter la réconciliation entre l’Allemagne et la France.

Paris, le 14 décembre 1941[124].

       Le dernier paragraphe de cette proclamation, destiné à distinguer le peuple français et des « terroristes », a été inspiré par Abetz, associé à sa rédaction. Dans un rapport adressé à Berlin, le 7 décembre, l’ambassadeur d’Allemagne avait insisté sur la nécessité de déjouer les plans des auteurs des attentats qui visent à donner l’impression, à la population française et au monde, que le peuple français se dresse contre les autorités allemandes d’occupation et contre l’idée d’une collaboration avec l’Allemagne. Il s’ensuit – ajoutait-il – que notre intérêt politique est d’affirmer le contraire. Même s’il est prouvé clairement que les auteurs sont des Français, il n’est pas bon de mettre cette considération en relief, mais de tenir compte de nos intérêts politiques et de prétendre qu’il s’agit exclusivement de Juifs, et d’agents à la solde des espionnages anglo-saxon et russe.[125]Le 15 décembre 1941, 95 otages sont fusillés; 58 d’entre eux sont des Juifs, presque tous d’origine étrangère, polonaise ou russe, militants ou sympathisants communistes. La plus grande partie d’entre eux a été sélectionnée au camp de Drancy par Dannecker. Les autres otages, communistes également dans leur grande majorité, proviennent du Fort de Romainville, de Compiègne, des prisons de Fresnes, de Fontevrault, ou de la Santé et, pour les neuf derniers de la liste, du camp de Châteaubriant. ils figuraient sur la liste fournie par Chasseigne. Parmi ces otages se trouvent deux personnalités communistes de premier plan : Gabriel Péri, ex-député d’Argenteuil, rédacteur de l’Humanité, avant son interdiction (il avait été arrêté le 18 mai 1941, par la police française) et Lucien Sampaix, ancien secrétaire général de l’Humanité (qui avait échappé de justesse, en septembre 1941, à la condamnation à mort de la Section spéciale). Comme pour les otages de Bordeaux, le MBF ne publie pas la liste des fusillés[126]. Il ne mentionne pas davantage à l’encontre de quels attentats s’exercent précisément ces représailles[127]. Cherche-t-il à masquer l’importance de la résistance aux yeux de la population française ? Sans doute, mais il le fait également vis-à-vis de Hitler auquel il ne communique plus la liste complète des attentats commis. Sa motivation n’étant pas de faire preuve de mansuétude mais de pratiquer une politique qu’il juge plus efficace et moins dangereuse.

       Le 16 décembre, le gouvernement de Vichy condamne pour la première fois les fusillades d’otages lors d’une audience que le MBF accorde à de Brinon. Otto von Stülpnagel commente cette attitude, dans le rapport de situation qu’il rédige pour ses supérieurs : Bien que ces mesures exceptionnelles (il s’agit de celles du gouvernement de Vichy, publiées le 10 décembre) concernent les mêmes milieux que les ordonnances du 14 décembre du MBF, le gouvernement français ne pense pas pouvoir couvrir les ordres du MBF à cause de leur dureté et du « grand nombre de victimes » qu’elles feraient dans la population française. A côté des raisons politiques qui ont conduit à cette réaction étrange du gouvernement français, il convient de voir en cette circonstance que la pensée du droit formel des Français, fruit de la révolution française, pourrait à la limite suivre les mesures d’exception du gouvernement français. Par contre les fusillades de masse sans jugement sont considérées comme une atteinte au droit[128].

       Pendant ce temps, les préparatifs des déportations se poursuivent. Ils doivent, en principe, s’achever à la fin du mois de janvier. Dans l’attente de leur départ, les 1043 Juifs rassemblés à Compiègne, vivent dans des conditions précaires, dorment sur la paille, à même le sol, dans des baraques qui sont isolées des autres secteurs du camp. Un décret, daté du 21 décembre, ordonne au commandant du camp de leur faire passer un examen médical sommaire, en vue de constater si ces Juifs sont aptes au travail dans l’Est, but de cette déportation (…). Le soin de décider dans quelle mesure les Juifs, déclarés inaptes à la suite de l’examen général, devront être libérés, sera tout d’abord laissé au Commandant militaire[129]. Parallèlement, les Allemands opèrent la désignation des jeunes communistes. Le 16 décembre, les différentes Felkommandantur communiquent au MBF le nombre de communistes, âgés de trente ans au plus, qui se trouvent internés dans les camps français et dans le camp allemand de Compiègne. Le 24 décembre, le MBF décide que les camps de Mérignac (Gironde), Aincourt (Seine-et-Oise) et Rouillé (Vienne) auront à fournir chacun 110 détenus, celui de Compiègne 120, et celui de Châteaubriant 150. Le tri doit se faire, comme pour les Juifs, après un court examen médical par le médecin du camp, qui jugera s’ils sont physiquement aptes à travailler. Il ordonne que la liste des détenus sélectionnés lui soit envoyée en double exemplaire pour le 20 janvier. Les jeunes communistes resteront au camp jusqu’à ce qu’on les appelle, et ne seront pas séparés des autres internés. Les commandants devront éviter toute mesure qui pourrait provoquer une agitation parmi les détenus du camp. Toute libération ou tout transfert de ces prisonniers ne pourra se faire sans l’autorisation de la Feldkommandantur. Dans le cas où le nombre fixé ne pourrait être atteint, de nouvelles arrestations seront ordonnées[130].

La déportation des otages juifs et communistes est repoussée

       Cependant, le 24 décembre, un télégramme de Berlin, adressé à Knochen par Müller, le chef de la Gestapo, vient bouleverser les modalités de cette déportation.

Berlin, le 24-12-41, 23 heures.

Au représentant du chef de la police de sécurité et du SD pour la France et la Belgique, services de Paris, pour le Dr Knochen.

A transmettre immédiatement.

Objet : Déportation de Juifs et de jeunes communistes à l’Est.

       Après les propositions du chef des transports de la Wehrmacht d’ajourner une série de convois de Juifs du Reich en direction de l’Est, en raison de la situation difficile dans les transports et du fait que les lignes du Reich sont surchargées en cette période de permissions de Noël, il ne sera pas possible, en conséquence, d’effectuer pour le moment, le transport vers l’Est de 1000 Juifs de France.

       J’ai donc donné l’ordre, aux services de Paris du représentant du chef de la police de sécurité et du SD pour la France et la Belgique, de concentrer provisoirement dans un camp les 1000 Juifs en question, en attendant une amélioration de la situation dans les transports. Il est prévu de procéder au transport de ces Juifs dans le cadre des opérations d’évacuation prévues pour février ou mars 1942.

       En ce qui concerne le transfert vers l’Est de 500 jeunes communistes, la police de sécurité émet les plus profondes réserves. Indépendamment du fait qu’il est tout à fait déplacé d’héberger dans un même ghetto de transit à l’Est, Juifs et communistes français, la situation ne permet pas le transfert de ces communistes fanatiques dans les territoires occupés de l’Est. Tant que d’autres mesures ne seront pas prises, on ne peut envisager que la prolongation de leur détention durant une durée indéterminée, ainsi que le transport de ces communistes dans un camp de concentration allemand du Reich.

       Je demande aux services du Commandant militaire en France d’engager des discussions concernant les différentes questions qui se poseront à ce sujet avec mes propres services, auxquels je donne d’ailleurs mes instructions par le même courrier.

Complément pour le représentant du chef de la police de sécurité et du SD pour la France et la Belgique, services de Paris.

Objet :

référence : entretien entre le SS-Obersturmbannführer Eichmann et le SS Knochen.

Faire connaître par retour du courrier le camp envisagé pour le transfert définitif des Juifs ainsi que la gare d’où pourrait partir le convoi.

Prendre également contact pour le transfert des communistes dans un camp du Reich.

       signé : Müller[131].

       Le MBF est averti, à son tour, le 27 décembre, par un bref télégramme du quartier général de l’armée de terre (OKH) :

Pour des raisons relatives aux transports, les 1 000 Juifs ne peuvent pas, pour le moment, être déportés à l’Est. C’est pourquoi ils doivent être remis aux mains du représentant du chef de la police de sécurité et du SD pour la France et la Belgique, afin de les concentrer et de les héberger provisoirement dans un camp en France.

Convoi prévu en février-mars 1942.

Les 500 jeunes communistes ne peuvent, pour des raisons de sécurité, être déportés à l’Est. Ils peuvent seulement être placés dans un camp en Allemagne. Le transfert dépend également des possibilités de transport. Jusque-là, prolongation de la détention. Les détails seront à régler avec les délégués du chef de la police de sécurité et du SD, qui recevra des instructions de l’Office central de la Sécurité du Reich.[132]

       On constate que le véritable commanditaire de cette déportation, Otto von Stülpnagel, n’est prévenu des transformations apportées à son projet qu’après la Sipo-SD et par le truchement d’un télégramme qui ne fait que résumer, sans explication, l’ordre de la Gestapo. Désormais, la plus grande partie des décisions concernant cette opération échappe au MBF au profit du RSHA et de son antenne française. Otto von Stülpnagel, pourtant hostile à la présence, en France, de représentants du RSHA, est invité à leur confier le sort des 1000 juifs internés à Compiègne, et à s’entendre avec eux pour le transfert des 500 jeunes communistes dans un camp de concentration du Reich. Seul Knochen est informé des véritables motifs de ces changements. La carence des transports ferroviaires allemands est, certes, réelle, en décembre 1941 : la contre-offensive soviétique devant Moscou a entraîné la circulation, à travers toute l’Europe, d’importants convois de matériel militaire, auxquels se sont ajoutés les trains des permissionnaires de Noël. Mais le télégramme destiné à von Stülpnagel ne mentionne pas qu’il est prévu de procéder au transport (des) Juifs dans le cadre des opérations d’évacuation prévues pour février ou mars 1942, c’est-à-dire de la « solution finale ». Pourtant, cela explique pourquoi la Gestapo exclut de déporter ensemble les Juifs et les jeunes communistes. Quant à ceux-ci, ils seront internés dans un camp de concentration du Reich. Werner Best, chef du « groupe police » de l’état-major administratif du MBF, prenant acte de l’ordre du quartier général de l’armée de Terre, adresse, le 6 janvier 1942, une lettre à Knochen lui proposant de garder provisoirement les 1 000 Juifs au camp de Compiègne et de ne placer sous détention allemande, les 500 jeunes communistes qui se trouvent pour la plupart dans des camps français et dont il ne connaît jusqu’à présent que le nombre, (que) lorsque leur déportation sera réalisable[133]. L’offre est acceptée par Knochen qui en informe Müller, le 13 janvier[134].

       Concernant les internés juifs, aucune décision ne peut désormais être prise sans l’avis de Dannecker qui met un frein aux libérations envisagées par le MBF. Dans un rapport daté du 22 janvier, la section d’administration du MBF avait indiqué : Il est conforme au but de l’arrestation d’exclure de la déportation les Juifs reconnus inaptes au travail après examen médical ou qui ont moins de dix-huit ou plus de cinquante-cinq ans, ce qui les rend impropres à des travaux forcés à l’Est. Ces Juifs devront être libérés, sauf dans des cas particuliers où il existe des objections à leur libération ; dans ce dernier cas, il convient de les transférer dans le camp français d’internement de Juifs de Drancy. Mais Dannecker obéit à une autre logique dont le but est la déportation et l’extermination de tous les Juifs de France.

       Ces nouvelles dispositions modifient le statut du camp de Compiègne qu’entérine une ordonnance du MBF du 30 décembre 1941. D’abord camp de prisonniers de guerre, sous la dénomination de Frontstalag 122, il était devenu, après le 22 juin 1941, camp de concentration permanent pour éléments ennemis actifs[135]. Depuis septembre 1941, comme la plupart des camps français de la zone occupée, des otages y étaient prélevés afin d’être fusillés. Le décret du 30 décembre 1941 le qualifie de « camp de détention de police allemand » (deutschen Polizeihaftlager). A partir de cette date, le MBF définit deux types de détention administrative : la détention de police (Polizeihaft), à titre de prévention ou en vue de représailles et la détention de sécurité (Sicherhunghaft), véritable peine infligée contre les personnes, ayant déjà commis des actes mettant en péril les intérêts allemands mais dont l’exécution de la procédure pénale ne peut être entreprise pour des raisons particulières. Pour la région parisienne, cette dernière est exécutée au camp de Romainville, alors annexe du camp de Compiègne. Le 10 février 1942, le MBF officialise par décret la création « du camp des Juifs » à l’intérieur du Polizeihaftlager de Compiègne. Dans ce secteur, l’administration militaire rassemble les Juifs détenus en vue de leur déportation (Deportations-Juden), les Juifs arrêtés comme otages, pour l’application ultérieure de mesures de représailles (Jüdische-Geiseln) et les simples internés administratifs qui tombent pour une raison ou une autre, sous le coup du décret concernant les camps de détention administrative du 30-12-1941. Un décret similaire, daté également du 10 février 1942, règle les conditions d’internement des communistes destinés à la déportation (Deportations-Kommunisten) et reprend les dispositions s’appliquant aux Juifs « déportables ». Il en fixe l’âge à 18-55 ans, la nationalité (Français ou apatrides) et ordonne la rédaction d’un formulaire pour chaque interné destiné à être fusillé ou déporté. Des fichiers spéciaux pour ces mêmes catégories doivent être constitués dans ce camp, afin qu’à tout moment, les prisonniers puissent en être extraits[136].

Otto von Stülpnagel tente une ultime démarche auprès de Hitler

       Tandis que le départ des 1500 Juifs et communistes se trouve différé, Otto von Stülpnagel reste confronté au problème des sanctions à prendre devant la poursuite des attentats communistes. Il ordonne de choisir de préférence les otages parmi les détenus condamnés ou en attente de jugement pour des délits graves à l’encontre des forces d’occupation et s’efforce, d’autre part, d’en réduire le nombre. Il gracie certains de ces otages[137]. Il ne fait pas remplacer ceux qui n’avaient pu être exécutés pour des raisons d’ordre pratique[138]. Enfin, il continue d’inclure de manière systématique la déportation dans les mesures de représailles. C’est ainsi qu’un avis de Schaumburg, Commandant du Grand-Paris, daté du 29 janvier, annonce que 100 membres des jeunesses communistes et Juifs seront déportés à l’Est. 6 communistes et Juifs qui étaient en rapport avec les coupables ont été fusillés[139]. Cet avertissement faisait suite aux attentats commis les 7, 9, 16 et 28 janvier à l’aide d’explosifs commis dans la capitale contre des installations de l’armée allemande et aux coup de pistolet des 18 et 20 janvier qui avaient blessé des membres de la Wehrmacht[140]. De même, à la suite d’un attentat à la bombe dans un café mal famé de Brest, il fait arrêter tous les anti-allemands de Brest en vue de leur déportation dans l’Est.[141] Enfin, dans la nuit du 4 au 5 février, un groupe armé communiste sabote le transformateur électrique d’Auboué (Meurthe-et-Moselle) qui alimentait 17 mines de fer du bassin de Briey. Hitler ordonne que 20 otages soient fusillés[142]. Otto von Stülpnagel reporte d’un mois leur exécution, le temps de retrouver les responsables. Au cas où les coupables ne seraient pas arrêtés jusqu’au 10 mars 1942, 20 communistes seront fusillés en représailles et dans le but d’empêcher le retour de tels crimes. Il y ajoute la déportation conditionnelle à l’Est de 50 autres personnes. A la suite des interventions de l’ambassadeur d’Italie, du gouvernement français et de Speer, ministre allemand de l’Armement, qui redoute les conséquences prévisibles sur la production du bassin minier de Briey, Hitler acceptera, le 2 avril 1942, de renoncer aux fusillades. Par contre, les déportations seront maintenues, et soixante-dix personnes seront transférées à Compiègne, en vue de leur départ vers l’Est ; 69 otages de Meurthe-et-Moselle seront déportés à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942.

       Ces manoeuvres dilatoires ne satisfont pas Otto von Stülpnagel. Le 15 janvier, il adresse un long rapport au quartier-général dans lequel il tente, une fois encore, de convaincre ses supérieurs d’abandonner les exécutions massives d’otages. Il commence par dresser le bilan de son action dans la lutte contre les attentats et justifie sa politique[143]. Toute son argumentation repose sur une analyse des objectifs politiques et militaires des groupes armés, dont l’origine communiste est désormais incontestable, et sur la « loyauté » du gouvernement et sur le rejet des attentats par la police française :

       Sur les soixante-huit cas signalés, vingt-deux ont été élucidés jusqu’ici. Les investigations ont révélé que ces vingt-deux agressions et attentats à l’explosif ont été préparés et exécutés par de petits groupes de terroristes communistes relativement peu importants, mais bien camouflés. (…) Dans aucun de ces cas, il n’est prouvé que d’autres milieux de la population ont participé à ces attentats.(…). Par ces attentats, ces groupes terroristes visent à provoquer des mesures sévères pour dresser la population contre la puissance d’occupation. Ils visent à provoquer des grèves et une résistance passive, car ils cherchent à affaiblir le potentiel de guerre de la zone occupée, depuis que l’ouvrier s’est mis manifestement au service de l’économie de guerre allemande, dans le Reich comme en France. En vue d’apporter leur concours à nos ennemis, ils voudraient voir d’importantes forces allemandes retenues en zone occupée pour assurer le maintien de l’ordre. C’est par de tels moyens, que l’idée d’un nouvel ordre européen doit être vouée à l’échec en France. (…)

       Les résultats des investigations ont été obtenus grâce à la coopération parfaitement loyale et efficace de la police française.(…) Aussi de nouvelles mesures collectives et en particulier des exécutions d’otages blesseraient-elles le sentiment de justice de la population française et ce d’une façon peu souhaitable pour l’Allemagne, car le gouvernement français et la grande majorité de la population française rejettent eux aussi les vulgaires criminels communistes et les Juifs qui sont les instigateurs moraux de tels crimes. (…) C’est précisément dans l’exécution des otages que la propagande étrangère trouve un aliment pour ces buts politiques.

       Tirant les leçons des actions menées jusque-là, il renouvelle la requête qu’il avait formulée dans son rapport du 25 octobre 1941 :

       Je demande de nouveau qu’on me laisse, à l’avenir, le soin de fixer les sanctions, leur nature et leur importance (…) car elles ne peuvent être ordonnées qu’en considération de chaque cas et de la situation du moment. (…) Les attentats qui sont dirigés contre la puissance d’occupation exigeront, à l’avenir, pour des motifs d’ordre militaire, des mesures énergiques émanant également de la puissance d’occupation. Mais (…), dans la mesure du possible, de telles mesures doivent éviter toute action qui ne serait pas dirigée contre les coupables, leurs complices ou les instigateurs moraux.

       Je résume de la façon suivante mon opinion relative à ces mesures :

  1. On continuera à arrêter les communistes qui (…) sont connus de mes services et de la police française comme des membres du Parti, en particulier ceux qui appartiennent aux groupes des jeunesses communistes, d’où proviennent surtout les coupables.
  2. A titre de mesures de représailles, j’estime opportun le transfert éventuel, à destination de l’Allemagne ou des territoires de l’Est, d’un certain nombre de communistes et de Juifs déjà internés, dans la mesure où ce transfert est pratiquement réalisable et est conforme aux exigences de la police de sécurité. Une telle mesure serait certainement d’une grande efficacité sur tous les plans.
  3. On continuera également, dans la mesure où cela me semblera opportun, à avoir recours à d’autres sanctions complémentaires; comme l’extension du couvre-feu, la participation de la population à la surveillance, etc.
  4. J’ai l’intention de ne procéder à l’avenir à des exécutions que dans des cas particuliers d’attentats contre la Wehrmacht, principalement lorsqu’il y a issue mortelle (et si ces attentats se multiplient, même s’il n’y a pas issue mortelle) et dans des cas d’actes de sabotages dont les répercussions sont particulièrement dangereuses. J’estime cependant qu’il est indispensable de laisser s’écouler un certain temps pour permettre d’établir les culpabilités (…).

       J’ai l’intention de n’ordonner des exécutions qu’en un nombre limité et adapté aux circonstances.

       Quant aux exécutions massives, je ne puis plus – du moins pour l’instant et dans les circonstances présentes – m’y résoudre en conscience ni accepter la responsabilité devant l’histoire, vue la situation générale et en raison des répercussions sur l’ensemble de la population et sur nos rapports avec la France, de mesures aussi rigoureuses.

       Elles ne seront indiquées à mon avis que si la situation s’aggrave sensiblement et, dans ce cas, je les ordonnerai moi-même.

       La réponse du quartier général est catégorique. Le 3 février, il lui signifie qu’il rejette toute appréciation unilatérale et toute décision arbitraire qui ne tiendraient pas compte, par leur nature et par leur ampleur, des conceptions fondamentales du Führer. Il retire à Otto von Stülpnagel tout pouvoir de décision concernant le choix et le nombre des otages à prendre et à exécuter. A partir de ce moment, Hitler fixe, au cas par cas, les sanctions à prendre. Il exige, qu’en représailles des attentats et des attaques à la bombe qui se sont multipliés depuis le 15 janvier sans qu’on ait pu les élucider, il soit procédé à l’exécution d’un grand nombre de communistes ou, selon le cas, de Juifs déjà appréhendés, et d’auteurs d’attentats antérieurs et à l’arrestation d’au moins 1 000 communistes ou, selon le cas, de Juifs pour être déportés. En conséquence, Otto von Stülpnagel ordonne immédiatement aux Feldkommandant de choisir, dans les camps français d’internement, de nouveaux otages parmi les jeunes communistes, âgés de 21 à 27 ans et ayant fait preuve d’une activité communiste depuis le 25 juin 1940. Ceux-ci devront être immédiatement inscrits sur les listes d’otages et transférés au camp de Compiègne. L’ordonnance spécifie qu’au cas où il y aurait à faire des propositions d’exécution, et s’il n’y a pas de raison particulière de considérer la culpabilité d’un autre groupe, il convient de proposer un effectif convenable de communistes de l’âge indiqué[144]. En fait, le MBF est obligé de revenir sur les ordres qu’il avait donnés concernant le choix des otages. Il adresse le 7 février aux Commandants des régions militaires le télégramme suivant :

A l’avenir, les personnes qui doivent être fusillées à l’occasion de mesures de représailles ne doivent pas nécessairement avoir été condamnées ou être détenues pour des délits graves contre les forces d’occupation.

Il convient de prendre en premier lieu :

a) des auteurs d’attentats antérieurs;

b) des communistes et des Juifs.

       A l’avenir, les otages devront, également, être déjà en état d’arrestation au moment où les attentats se sont produits[145].

       De nouvelles listes d’otages devront donc être dressées et l’on en revient au mode de recrutement antérieur à janvier 1942. Le 12 février, le Commandant de la région militaire A adresse une longue circulaire destinée aux Feldkommandant rédigée dans ce sens. Il y rappelle l’ensemble des instructions relatives à la prise d’otages et ajoute : Compte tenu des attaques répétées contre des membres ou des installations de la Wehrmacht, il faut s’attendre à ce que l’on en revienne à ces ordres et il faut continuer d’établir des listes d’otages. L’expérience a montré que les listes établies jusqu’à présent, à partir des personnes condamnées par les tribunaux de guerre, ne permettent pas de disposer d’un nombre suffisant d’otages. Il convient de les compléter par des ordres nouveaux.Ces otages supplémentaires sont à prendre, après examen attentif de chaque cas, parmi les personnes jugées par les cours martiales allemandes, les communistes et les anarchistes condamnés par les tribunaux français, les détenus de Compiègne, de Romainville, et des camps d’internement français[146]. Le MBF s’efforce donc, comme auparavant, de choisir les otages dans les milieux que l’instruction judiciaire a désignés comme suspects d’activité anti-allemande mais doit, de nouveau, recourir aux internés administratifs des camps français.

       C’est ce qui ne manque pas de se produire avec la poursuite des attentats et les ordres de Hitler d’exécuter un nombre élevé d’otages. Dès lors, il ne reste plus au MBF, pour modérer les ordres du Führer, que d’inclure dans le total exigé par Hitler des condamnés à mort par une cour martiale allemande et dont l’exécution a déjà eu lieu. C’est ainsi que sur les 25 otages annoncés après la mort d’un soldat à Rouen, le 4 février, seules 20 personnes seront fusillées, le 21 février. De même, 10 hommes sont exécutés après l’attentat de Tours du 5 février, alors que l’Avis du Feldkommandant affichait 15 exécutions. De plus, Otto von Stülpnagel réussit à obtenir qu’un délai de 10 jours à 15 jour soit accordé pour la découverte des coupables qui, en cas de succès, annulait l’ordre d’exécution. C’était, en quelque sorte, s’éloigner de la prise d’otages classique où l’exécution intervenait dès que les ordres de l’occupant avaient transgressés. C’était s’acheminer vers un mode de répression donnant la priorité à l’action policière et aux sanctions judiciaires.

       Au début de février, Otto von Stülpnagel tente une ultime démarche pour que les exécutions massives d’otages soient abandonnées. Il se rend à Berlin, au quartier-général, pour y rencontrer Hitler qui ne le reçoit pas. Il a une violente altercation avec Keitel, qui lui enjoint de ne pas s’occuper de politique et de n’agir qu’en soldat. De retour à Paris, Otto von Stülpnagel sombre dans la dépression et demande à être relevé de son commandement. Il adresse à Keitel une requête officielle et une lettre personnelle dans lesquelles il reprend les arguments qu’il avait, depuis le début, invoqués[147]. Son départ est accepté et, le 17 février son cousin, Karl Heinrich von Stülpnagel, qui avait présidé la commission d’Armistice de Wiesbaden avant de commander une armée sur le front de l’Est, est nommé pour le remplacer[148]. Le changement n’est pas annoncé publiquement. Le 23 février, Otto von Stülpnagel réunit ses officiers pour leur faire ses adieux et demande à Ernst Jünger, écrivain et adjoint de Speidel, de rédiger, pour les temps à venir, une relation exacte des faits qui l’ont poussé à démissionner : Le général m’a d’abord parlé en peu de mots des côtés humains et trop humains de la situation. Visiblement, ces choses lui ont porté sur les nerfs et l’ont profondément ébranlé. Il a abordé ensuite les raisons tactiques de son opposition. La considération du potentiel de production exigeait qu’on agît avec mesure. Les industries fourniraient d’autant plus que les choses iraient sans accroc dans le pays. Etant donné le tour imprévu que prenait la campagne dans l’Est, c’était de la plus haute importance. Il importait aussi que l’influence allemande se prolongeât au-delà de l’époque où nous serions présents par la force des baïonnettes. Il s’en est tenu à la stricte raison, de faiblesse, (…) il ne saurait être question. Face à la supériorité de ses adversaires, la seule ligne possible lui semblait être le point de vue tactique. C’est pourquoi il s’efforçait par-dessus tout de souligner que, en prenant des mesures de répression collective, on rendait le plus grand service aux mouvements de Résistance en France. Ainsi s’explique également la phrase qui revient souvent dans ses télégrammes au haut commandement : « Les représailles dépassent leur but. D’un seul coup de revolver, un terroriste peut déchaîner un tourbillon de haine »[149].

       Les analyses d’Otto von Stülpnagel ne sont pourtant pas sans fondement. Lorsqu’il quitte la France, la Résistance a gagné du terrain et les otages fusillés apparaissent de plus en plus nettement, aux yeux des Français, comme des martyrs de la Liberté. La synthèse des rapports des préfets de la zone occupée de janvier 1942 indique : Il faut (…) signaler l’effet déplorable que provoquent, dans toutes les fractions de la population, les exécutions d’otages. Ces otages, même s’ils sont pour des raisons de moralité peu dignes d’estime, font figure de martyrs et cet état de fait rend de plus en plus difficile l’action répressive normale. Le préfet de la Côte-d’Or, dont le département connaît 18 exécutions pour le seul mois de janvier, constate : A Dijon, où la présence allemande n’avait jusqu’à présent suscité aucune réaction particulière, on doit noter non seulement la disparition de tout esprit de collaboration, mais encore une haine sourde contre l’occupant, qui ne fera que s’accentuer tant que subsistera le régime de tension nerveuse auquel se trouve soumise la population[150].

       Le départ d’Otto von Stülpnagel met un terme à la période durant laquelle le Commandant militaire pouvait espérer exercer souverainement, en France, la puissance occupante. La conduite de la lutte contre les attentats communistes et, plus largement, contre la montée de la Résistance, dépassait la compétence du MBF, chargé de l’administration des territoires occupés. Elle relevait du domaine politique dont Hitler n’entendait nullement se dessaisir. De plus, Otto von Stülpnagel avait espéré, comme l’indique Rita Thalman, « endiguer le cycle attentats-répression par des concessions politiques dont Hitler ne voulait pas entendre parler ». Il regrettait, en février 1942, « l’absence d’orientation concernant le sort de la France »[151]. Il était accusé d’avoir une attitude trop « occidentale ». Le point de désaccord ne portait donc pas seulement sur la question des otages, mais plus généralement sur la nature des relations entre l’Allemagne et la France. Himmler allait exploiter ce différend pour étendre son pouvoir en France.

Chapitre 5

Les débuts de la « solution finale » sous le couvert de la politique des otages (mars 1942 – juin 1942)

       Karl Heinrich von Stülpnagel, bien décidé à éviter les conflits qui avaient marqué la carrière de son cousin, demande, avant son entrée en fonctions, une claire définition de ses attributions, tout particulièrement sur la question des représailles. Himmler en profite pour obtenir de Hitler, le 9 mars 1942, l’installation d’un Höhere SS und Polizeiführer (HSSPF, chef suprême des SS et de la police) dans la juridiction du Militärbefehlshaber in Frankreich.

La nomination en France d’un Chef suprême des SS et de la police

       Le projet, déjà ancien, n’avait pu aboutir jusqu’alors, en raison de l’opposition de l’armée[152]. La police de sécurité ne disposait en France, à cette date, que d’une simple antenne, aux effectifs réduits et aux pouvoirs limités. En juin 1940, un détachement d’une vingtaine d’hommes, dirigé par Knochen, était entré clandestinement, sous l’uniforme de la Geheime Feldpolizei (police secrète de campagne), avec les troupes d’occupation. Il s’était renforcé au fil des mois. En janvier 1941, le général-SS Max Thomas était désigné comme Beauftragter des Chefs der Sicherheitspolizei und des SD (BdS), représentant du chef de la police de sécurité et du SD pour la France et la Belgique. D’emblée, Otto von Stülpnagel s’était montré hostile à la présence, dans sa juridiction, d’un tel représentant. Pourtant, il avait dû s’y résoudre. Par l’ordonnance du 25 mars 1941, il avait délimité les missions de la Sipo-SD à la surveillance des Juifs, des communistes, des émigrés, des francs-maçons, des Eglises, ainsi qu’au recueil des renseignements relatifs aux services d’espionnage français. La Sipo-SD devait collaborer étroitement avec l’Abwehr et la Geheime Feldpolizei etrédiger, pour le MBF, le rapport mensuel de ses activités. Ses pouvoirs exécutifs (arrestations, perquisitions et saisies) étaient, en principe, réservés aux cas d’urgence et placés sous le contrôle de l’administration militaire. En réalité, ses attributions ne cessèrent de s’étendre. La compétence de la Sipo-SD en matière de lutte anti-juive était entérinée, en juin 1941, par l’organisation des « conférences du mardi », qui se tenaient dans le bureau de Dannecker. En octobre 1941, à la suite de l’implication des services de Knochen dans plusieurs attentats à l’explosif contre des synagogues parisiennes, Otto von Stülpnagel avait demandé le renvoi de Knochen ainsi que celui de son supérieur, le BdS Thomas. Le conflit ne s’était apaisé que le 5 février 1942. Thomas avait été envoyé à l’Est, mais Otto von Stülpnagel avait dû accepter le maintien de Knochen à Paris.

       Dans la logique du conflit qui oppose la Wehrmacht à la police allemande, la nomination en France d’un Höhere SS-und Polizeiführer constitue, pour Himmler, une nouvelle victoire. Le phénomène n’est pas propre à la France et se retrouve, en Belgique, sous d’autres formes[153]. Car l’objectif de Himmler est de s’assurer la maîtrise de l’ensemble des forces de police, y compris dans les pays placés sous administration militaire[154]. Son ambition personnelle n’est pas seule en cause. L’accroissement des pouvoirs du RSHA correspond à la volonté de Hitler de durcir partout la répression et de mettre en place des moyens de coercition plus efficaces et mieux coordonnés au moment où l’échec des troupes allemandes devant Moscou et l’entrée des Etats-Unis dans le conflit mondial jettent l’Allemagne dans la guerre totale. Celle-ci implique une exploitation accrue des ressources économiques des territoires soumis et un contrôle renforcé de leurs populations, qui souffrent de ces prélèvements et se mettent à espérer une victoire des Alliés. Partout en Europe, la Résistance s’affirme tandis que les départs vers le front de l’Est réduisent en nombre les troupes d’occupation. Or face à cette situation, les principaux responsables de la Wehrmacht se montrent hostiles à l’application à l’Ouest des mesures terroristes, tout en s’avérant incapables de briser la montée des actions anti-allemandes.

       En avril 1942, Himmler désigne le général-SS Oberg comme Höhere-SS-und-Polizeiführer pour la France. Oberg est son représentant direct pour toutes les questions de police et de « préservation de la race ». Il se voit en outre attribuer, au nom du MBF, la tâche de veiller à la sécurité des troupes d’occupation, comme le précise le décret du 9 mars 1942 : Les mesures d’expiation contre des criminels, des Juifs et des communistes, à l’occasion d’attentats contre le Reich allemand ou des ressortissants du Reich allemand, font également partie des mesures de police[155]. Cette mission, qui donne à Oberg la haute main en matière de répression, va accorder, à la Sipo-SD, une plus grande liberté d’action dans la mise en application de la « solution finale »[156]. Oberg s’installe à Paris, au début de mai 1942. Son entrée en fonction est fixée au 1er juin 1942, par un décret du MBF, daté du 29 mai 1942.

Le nouveau MBF s’efforce de « légitimer » les représailles

       Entre mars et juin 1942, la lutte contre la Résistance reste donc, en principe, sous la responsabilité de Karl Heinrich von Stülpnagel. Dès son installation, il s’emploie à légitimer, pour les Français, les mesures destinées à combattre les auteurs des actions armées. Le 6 mars 1942, il adresse, aux commandants des régions militaires et des autres unités territoriales,l’ordre de ne plus employer le mot Geisel (otage) dans la correspondance entre leurs services et dans leurs relations avec les autorités françaises et la population. Car celle-ci, explique-t-il, associe au mot otage, l’image de notables, qui n’ont aucun rapport avec les milieux des activistes. Il faut donc parler de personnes politiquement et idéologiquement proches des milieux des auteurs (des attentats) et s’il est nécessaire de décrire ces personnes, on indiquera, si possible, qu’il s’agit de communistes et de Juifs. En agissant ainsi, ajoute-t-il, on n’ira pas à l’encontre des règles du droit des peuples, en évoquant ce type de raison idéologique, lors de la prise de mesures de représailles[157]. Des instructions complémentaires sont adressées par le commandant de la région militaire A : A la place, il y a lieu d’employer les termes de Sühnemassnahmen (mesures de représailles), de Sühnepersonen (personnes désignées en vue de représailles), de Sühnelisten (listes de représailles) etc.[158]Le changement de vocabulaire est donc motivé par le fait que la prise d’otages concerne un milieu bien ciblé et non pas les personnes traditionnellement désignées en pareil cas, c’est à dire les notables. Il s’agit aussi de ne plus s’exposer au reproche de violer le droit international. Question qui avait été l’objet d’un long débat entre les représentants du gouvernement français et ceux de l’occupant au sein de la Commission d’armistice[159]. Dans le même esprit, le MBF donne une large publicité aux procès jugeant les communistes membres des groupes armés. Le 4 mars, s’ouvre à la Chambre des députés le procès de jeunes francs-tireurs communistes du XIème arrondissement. Sept condamnations à mort sont prononcées le 9 mars. Un mois plus tard, les 15 et 16 avril, se déroule un second procès « à grand spectacle », à la maison de la Chimie. Sur les 27 inculpés, tous membres de l’Organisation Spéciale, 23 seront fusillés, le 17 avril 1942, au Mont-Valérien. Cette mise en scène est destinée à montrer à tous que les attentats commis contre l’armée allemande ne sont l’expression que d’une infime minorité, le fait de petits groupes communistes, isolés et « fanatiques ». Elle s’adresse aussi aux communistes qu’il s’agit de dissuader.

       Mais le Parti communiste maintient ses mots d’ordre. Depuis la défaite de la Wehrmacht devant Moscou et l’entrée en guerre des Etats-Unis, les responsables militaires soviétiques et les dirigeants du Komintern sont persuadés que le rapport de forces s’est suffisamment modifié pour permettre le succès de la contre-offensive de l’Armée rouge et l’ouverture d’un second front en Europe occidentale. En janvier, le PCF crée France d’abord, Organe d’information sur le mouvement des patriotes pour la libération du territoire. Un télégramme signé par Georges Dimitrov; Maurice Thorez et André Marty demande à Jacques Duclos, le 11 février 1942, d’intensifier, sous toutes ses formes, la lutte contre l’occupant ; de préparer l’organisation politique et technique d’actions armées de grande envergure afin de pouvoir combiner, au moment voulu, l’insurrection du peuple français avec les opérations militaires de l’Armée rouge ; de constituer dans les principaux centres politiques et stratégiques des deux zones des comités technico-militaires subordonnés au Parti[160]. Le PCF met en place au premier trimestre de l’année 1942, une véritable organisation militaire dont les structures se calquent sur celles des régions et des interrégions du Parti[161]. Il appelle ouvertement à la lutte armée immédiate. Sous le titre Notre salut est dans l’action, un numéro spécial de l’Humanité indique, en février que, pour hâter l’heure de la délivrance (…), les patriotes doivent porter partout aide et assistance aux groupes de partisans et de francs-tireurs, constitués par les plus décidés et les plus courageux d’entre eux, en vue du combat de tous les instants à mener contre l’oppresseur et ses agents. En avril, ces groupes sont nominalement rattachés au Front national de lutte pour la liberté et l’indépendance de la France, afin de les ouvrir aux non-communistes. Ils prennent le nom de FTP (Francs-tireurs et Partisans). Dans une telle conjoncture, il ne peut être question, pour les communistes, de céder devant les tentatives d’intimidation de l’occupant. Bien au contraire, les attaques contre l’armée allemande doivent, en plus de leur efficacité immédiate, servir à l’entraînement des partisans pour l’assaut final[162]. Elles s’étendent progressivement à l’ensemble de la zone occupée. L’administration militaire recense 83 actes de sabotages pour le mois de novembre 1941, 60 en décembre, 79 en janvier 1942, 60 en février, 43 en mars, 57 en avril. Elle décompte 7 sabotages, entre le 21 mars et le 20 avril 1942, et 152, entre le 21 avril et le 20 mai. Elle conclut en mai à une recrudescence de ces actions et en attribue l’essentiel aux « organisations terroristes communistes »[163]. Les attaques contre les personnes s’amplifient malgré l’augmentation du nombre d’otages fusillés qui passe de 9 en janvier 1942, à 45 en février, 46 en mars, 70 en avril et 83 en mai.[164] Cependant, ces chiffres auraient été encore plus élevés si le MBF ne s’était employé à modérer l’impact des ordres de Hitler.

Karl Heinrich von Stülpnagel modère l’impact des ordres de Hitler

       Informé par la police française et par la Sipo-SD de l’état de l’opinion, Karl Heinrich von Stülpnagel redoute, comme son cousin, les effets négatifs des représailles aveugles et massives. Mais il doit cependant obéir aux ordres de Hitler qui dicte, depuis le 3 février, les mesures à prendre après chaque attentat. Pour en réduire les conséquences, il use des mêmes artifices que son prédécesseur. Il compte dans le total des otages exigés par l’OKH des hommes fusillés où à fusiller à la suite d’une condamnation à mort. C’est ainsi que, sur les 25 otages qui devaient être exécutés à la suite des trois attentats commis à la fin janvier dans la Feldkommandantur de Dijon, (à Montceau-les-Mines le 27, le 29 janvier à Montchanin et à Dijon), 14 hommes sont finalement passés par les armes, le 7 mars 1942. Car les 10 otages annoncés en représailles de l’attentat du 28 décembre ont été déduits du total. Le onzième a été exempté pour des raisons techniques. De même, après le lancement d’explosifs, le 13 février, sur une colonne de marins en marche au Havre, 20 hommes sont fusillés le 31 mars, alors que 30 otages devaient être exécutés.

       Lorsqu’à partir du 9 avril 1942, Hitler ordonne – sauf cas particulier -, que pour chaque attentat 5 otages soient immédiatement fusillés, puis 15 autres au bout de cinq jours au cas où les coupables ne seraient pas retrouvés, le MBF ne fait procéder que rarement à la seconde vague d’exécution. Cet escamotage lui était d’autant plus aisé qu’il avait interdit, depuis le 4 avril 1942, la publication des noms des fusillés, sauf cas exceptionnel qu’il déterminera lui-même[165]. L’exemple des sabotages des 16 et 30 avril 1942, que réussit un petit groupe de communistes du Calvados, près de Caen, illustre la politique menée à cette date par Karl Heinrich von Stülpnagel. Le 16 avril 1942, le train Maastricht-Cherbourg déraille près de Moult-Argences, à la suite du déboulonnage des rails sur plusieurs mètres[166]. L’accident fait 28 morts et 19 blessés, parmi les permissionnaires de la marine allemande. Hitler ordonne que 28 otages soient immédiatement fusillés, puis 28 autres chaque jour jusqu’à l’arrestation des coupables. Il exige également la déportation de 1 000 communistes. Le MBF n’applique pas à la lettre les instructions du Führer. L’avis du 18 avril, que publie le chef de la région militaire A, annonce des mesures de couvre-feu, l’exécution de 30 communistes, Juifs et personnes appartenant aux mêmes milieux que les auteurs de l’attentat et menace de fusiller 80 nouveaux otages et d’en déporter vers l’Est 1 000 autres, au cas où les coupables ne seraient pas retrouvés dans les trois jours. Au 21 avril, la police n’a pas encore saisi les auteurs du sabotage, malgré l’importance des moyens déployés: une vingtaine d’inspecteurs, plusieurs centaines d’agents et de gendarmes français et des membres de la police militaire allemande. Sur les 30 otages annoncés, 24 otages sont fusillés, le 30 avril (six d’entre eux ont été écartés peu de temps avant l’exécution)[167]. Les 80 otages supplémentaires sont épargnés. Laval, qui vient de revenir au pouvoir, est intervenu en leur faveur. Comme pour prouver l’inutilité de ces représailles, le train Maastricht-Cherbourg déraille une seconde fois, au même endroit, dans la nuit du 30 avril au premier mai : 10 soldats allemands sont tués, 22 sont blessés. Le MBF annonce l’exécution de 30 nouveaux otages et la déportation d’un grand nombre de communistes, de Juifs et de personnes appartenant aux milieux proches des auteurs des attentats. 28 otages sont fusillés le 9 mai et 80 otages seront déportés dans le convoi du 6 juillet 1942.

       Le 4 mai 1942, le Haut-commandement de la Wehrmacht transmet de nouvelles instructions au Haut-commandement de l’Armée de terre au sujet des fusillades d’otages.

       1) L’arrestation d’otages et le fait de les rendre responsables d’actes commis contre la puissance occupante n’ont de pouvoir d’intimidation que si les otages proviennent de la région où des actes de cette nature se sont produits et appartiennent aux milieux proches de ceux qui en sont probablement les auteurs.

       2) On ne peut attendre une collaboration de la part de la population dans la découverte de ces faits délictueux qui si les noms de ceux qui ont commis précédemment des attentats et des sabotages paient ces actes de leur vie ou du moins de leur liberté et s’ils sont généralement connus dans les milieux susceptibles de se livrer à de tels actes.

       3) Il convient d’aviser le Commandant militaire en France et le Commandant militaire pour la Belgique et le Nord de la France comme suit :

       a) L’arrestation et la fusillades d’otages doivent viser , en principe, des personnes proches des milieux des auteurs présumés et qui vivent dans le secteur où se sont produits les faits délictueux contre la puissance occupante.

       b) Le nom des otages doit être rendu public et, dans le cas d’infractions contre la puissance occupante, il y a lieu de rendre publics les noms de ceux qui seraient fusillés au cas où les auteurs n’étaient pas découverts dans des délais à préciser. On devrait obtenir de la sorte, que les proches de ceux qui sont désignés pour l’exécution, participent activement à la recherche des auteurs des faits en question, pour préserver leurs proches de la mort.

       c) La mise en application de l’exécution d’otages en tant que mesure de représailles doit être rendue publique, elle aussi de manière nominative.

       Ces directives sont-elles un rappel à l’ordre destiné au MBF et au MBB, ou simplement une tentative supplémentaire pour renforcer l’efficacité des exécutions d’otages? Toujours est-il qu’elles n’ont pas été appliquées par le MBF. Les noms des fusillés ne furent pas publiés et les otages ne furent pas choisis particulièrement dans la région où avait eu lieu l’attentat. Par contre, conformément aux instructions du « code des otages », on relève, parmi les fusillés de mai, des dirigeants nationaux du Parti communiste, comme Félix Cadras et Arthur Dallidet, et des intellectuels comme Jacques Decour, Georges Politzer et Jacques Solomon. Quant aux listes des otages dont la vie était menacée au cas où les coupables ne seraient pas retrouvés, elles ne furent jamais affichées.

Hitler ordonne la déportation d’otages juifs, communistes et asociaux

       Après trois attentats successifs au début d’avril, à La Courneuve, au Havre et à Paris, Hitler décide d’ajouter aux exécutions d’otages la déportation massive de communistes, de Juifs et « d’éléments asociaux » vers l’Est après chaque attentat[168]. Trois documents font état de cette nouvelle directive et permettent d’en fixer la date avec précision. Il s’agit, d’une part, des ordonnances signées par Karl Heinrich von Stülpnagel, les 9 et 10 avril : la première réglemente le traitement des « éléments asociaux » au camp de Compiègne, la seconde retransmet l’ordre de Hitler et indique les décrets auxquels les autorités territoriales devront se référer en vue de son application:

Concerne : déportation à l’Est comme mesure de représailles.

Le Führer a ordonné que, dorénavant, soient remis au Reichsführer-SS et chef de la police allemande, pour chaque attentat – en dehors de l’exécution d’un nombre de personnes appropriées – 500 communistes et Juifs en vue de leur déportation dans l’Est.

Les éléments asociaux peuvent également être pris pour la déportation, puisque ceux-ci sont en règle générale, d’après notre expérience, proches des communistes.

Pour la saisie et l’hébergement des personnes qui entrent dans la catégorie des personnes destinées à la déportation, les ordonnances suivantes sont à suivre :

  1. ordonnance du 10/2/42 conc. « l’action contre les communistes destinés à la déportation ».
  2. ordonnance du 10/2/42 conc. le traitement des détenus juifs au camp de police de Compiègne.
  3. ordonnance du 9/4/42 conc. la déportation d’éléments asociaux vers l’Est.

Il faut toujours veiller à ce qu’un nombre suffisant d’internés soit dirigé sur le camp de Compiègne par le contrôle des camps d’internement français. Lors de nouvelles arrestations, il faut toujours examiner chaque cas afin de vérifier si le détenu peut être transféré à Compiègne dans le but d’être déporté[169].

       Le dernier texte, enfin, est un télégramme que Rudolf Schleier adresse à l’ambassadeur Abetz, dont il est l’adjoint, pour l’informer des nouvelles directives de Hitler : En raison des trois derniers attentats, les dispositions suivantes ont été ordonnées, à la suite des instructions du Führer, transmises par le Quartier-général (OKW) : pour chaque attentat, 20 exécutions, dont 5 immédiatement et 15 cinq jours plus tard, si les auteurs ne sont pas arrêtés. En outre, cinq cents otages sont à déporter pour chaque attentat. Schleier précise la date des attentats qui ont provoqué la décision de Hitler et dont le dernier s’est produit à Paris, dans la nuit du 8 au 9 avril 1942[170]. Comme l’ordonnance de von Stülpnagel, relative aux « éléments asociaux » n’a pu être rédigée qu’après la transmission de l’ordre du quartier-général, on peut considérer que les déportations ont été ordonnées le 9 avril 1942.

       Contrairement à Otto von Spülnagel, Hitler conçoit celles-ci comme le moyen de renforcer le caractère dissuasif et coercitif des exécutions d’otages de représailles. Elles doivent éclaircir les rangs des milieux activistes. Cependant, le moment choisi pour relancer ces déportations n’est pas fortuit. Himmler intrigue, à cette date, pour faire des camps de concentration le lieu privilégié de la production d’armes et de munitions. La machine de guerre allemande a besoin d’un accroissement de main-d’oeuvre, au moment où l’échec de la guerre-éclair devant Moscou augmente la demande en troupes pour le front de l’Est. En février 1942, Speer, qui succède à Todt à la tête du ministère aux Armements, décide de soumettre l’économie allemande aux exigences de la guerre totale. Pohl, chef de l’Office central d’administration économique de la SS (WVHA), qui gère et garde les camps de concentration, reçoit de Himmler, l’assurance que les KL (Konzentrationslager, camps de concentration) existeront dorénavant, – à savoir pendant et après la guerre – entièrement au service de l’économie. L’Inspection des KL est intégrée dans l’Office central d’administration économique de la SS, dont elle devient un département. Pohl convoque les commandants des camps pour les 23 et 24 avril, afin de leur signifier que la guerre a amené un net changement de la structure des KL et a radicalement modifié leurs tâches quant à l’emploi des internés. Leur internement seulement pour des raisons de sécurité, d’éducation ou de prévention, n’est plus au premier plan. Le centre de gravité s’est déplacé vers l’économie[171]. Logiquement, le nombre des détenus des KL doit s’accroître. Le problème de l’utilisation de la main-d’oeuvre civile des pays occupés est posé à cette même période. Le 1er avril 1942, Sauckel devient responsable du Service du travail obligatoire. Il est possible, d’ailleurs, que ces préoccupations d’ordre économique soient la véritable raison des déportations « d’éléments asociaux » dans le cadre des mesures de représailles. Car l’explication fournie par von Stülpnagel – leurs sympathies communistes – est difficilement crédible. On peut remarquer que les « avis » à la population qui qualifient les auteurs des attentats « d’odieux criminels », ne mentionnent jamais la déportation vers l’Est de ces « éléments asociaux ». L’ordre reste une instruction interne, et présente le double avantage de faire de la place dans les lieux d’incarcération – qui, selon Otto von Stülpnagel, étaient déjà saturés en janvier 1942 – et de grossir opportunément les convois destinés aux camps de concentration. Il est également possible que la Gestapo ait espéré, en mêlant des détenus de droit commun aux prisonniers politiques, en faire des dénonciateurs et des auxiliaires.

       Les préparatifs des déportations de représailles débutent réellement à partir du 20 avril 1942[172]. Le 22 avril 1942, le RSHA transmet ses instructions par télégramme à la Sipo-SD, chargée d’organiser le transfert des déportés hors de France. Le 24 avril, le MBF rédige une ordonnance destinée aux Feldkommandant sur le choix des otages à déporter et sur leur transfert au camp de Compiègne. Dans la seconde quinzaine de mai, les expression de « déportation » et « envoi vers l’Est » disparaissent des « Avis » à la population, à la suite d’un ordre de l’OKH : Sur instruction du Commandant général de l’armée de terre du 13/5/42, les mots « envoi vers l’Est » ne doivent plus être employés dans tous les avis relatifs au « refoulement forcé » d’habitants (Zwangsabschub), afin d’éviter de jeter le discrédit sur les territoires occupés à l’Est. Il en est de même du terme de « déportation », ce mot rappelant trop directement les expulsions en Sibérie de l’époque des tsars. Dans tous les avis, ainsi que dans toute correspondance, il faut employer les mots « envoi aux travaux forcés » [173].

       Des détenus communistes, Juifs et « asociaux » sont acheminés en grand nombre vers Compiègne, à partir du 29 avril. Au camp de détention de Compiègne – précise le rapport de situation du MBF pour les mois d’avril et mai 1942 -, sont concentrées actuellement toutes les personnes dont l’envoi au travail forcé à l’Est a été ordonné dans le cadre de l’exécution de mesures de représailles. Le nombre de personnes requis est atteint, en partie par voie de rafles effectuées – à la suite d’attentats et/ou d’actes de sabotage – parmi les communistes et d’autres personnes proches de leurs sympathisants, notamment les Juifs et les asociaux, et en partie par un contrôle adéquat des détenus dans les camps de détention français. Leur déportation vers l’Est, une fois achevé en gros le travail de mise en fiches, est une question d’acheminement[174]. Le6 mai 1942, Müller, chef de la Gestapo, ordonne au BdS de former un premier transport de 1 000 prisonniers pour Auschwitz.

Dannecker obtient de déporter en priorité les « otages » juifs

       Dannecker intervient alors pour que les otages juifs partent en priorité. Il profite ainsi, pour la seconde fois, des déportations ordonnées dans le cadre de la lutte contre les attentats pour accélérer le transfert vers l’Est des Juifs de France déjà arrêtés. C’est ainsi qu’un premier transport avait été constitué, le 27 mars, avec les notables juifs appréhendés le 12 décembre 1941 et les 300 Juifs communistes de Drancy, internés entre décembre 1941 et mars 1942 au camp C de Compiègne. Leur départ avait été annoncé par l’avis du 14 décembre 1941, puis reporté à février ou mars 1942 par le télégramme du 24 décembre 1941[175]. A partir de février 1942, Dannecker avait multiplié les démarches auprès d’Eichmann pour que, par une procédure spéciale, cette déportation ait effectivement lieu. Il avait, en même temps, reçu l’accord d’Eichmann et de Heydrich pour l’évacuation de 5 000 autres Juifs de Paris au cours de l’année 1942 (…) et pour d’autres déportations de plus grande envergure en 1943[176]. Ces 5 000 Juifs devaient être placés dans le camp de concentration d’Auschwitz.[177]Pour Dannecker, ces premiers transferts devaient servir de préliminaire à l’ambitieux programme de déportation des Juifs de France qu’il s’était tracé. Mais l’administration militaire n’y était pas favorable. Selon Eberhard Jäckel, les deux Militärbefehlshaber commencèrent par s’opposer aux déportations, ne donnant leur accord que lorsqu’elles purent être présentées comme des mesures de représailles, provoquées par les attentats contre les soldats allemands[178]. C’est ainsi que Lischka, adjoint de Knochen, avertissait, le 17 mars, l’administration militaire de la déportation prochaine des 6 000 Juifs parisiens déjà internés en présentant celle-ci comme une mesure de police nécessaire à la sécurité.

Concerne : Poursuite de la déportation des Juifs.

Conformément à notre proposition, le RSHA s’est déclaré prêt à prendre en charge sous peu, en plus des 1000 Juifs de Compiègne, 5000 autres Juifs de France. Il sera possible de cette façon d’obtenir le renouvellement des effectifs des camps de concentration et d’exécuter de nouveau des rafles de Juifs afin d’éliminer la densité de la juiverie de Paris[179].

       Au début d’avril 1942, l’administration militaire était encore hostile à une expulsion immédiate de l’ensemble des Juifs de la zone occupée. C’est ce qui apparaît dans d’une note rédigée par Werner Best, chef du service administratif du MBF, le 4 avril 1942, pour préparer une entrevue que Karl Heinrich von Stülpnagel devait avoir avec Xavier Vallat, commissaire général français aux Questions juives.

Les Allemands sont intéressés à débarrasser progressivement l’ensemble des pays d’Europe du judaïsme et se sont donné pour tâche de libérer totalement l’Europe des Juifs. Pour la zone française occupée, sont considérées comme nécessaires les mesures suivantes :

a) Expulsion des Juifs non français dans une proportion et à une cadence qui rendent possible leur retour dans leur pays d’origine.

On n’expulsera pas les Juifs originaires des territoires soumis à l’autorité allemande : le Militärbefehlshaber se réserve encore la faculté de disposer de leur sort.

b) Internement d’un certain nombre (de trois à cinq mille) de Juifs de toutes nationalités (étrangers, y compris ceux de nationalité allemande) qui sont particulièrement dangereux ou indésirables pour des raisons d’ordre politique, criminel et social[180].

       De son côté, Hitler ne privilégiait pas le départ des Juifs dans le cadre des déportations de représailles qu’il avait ordonnées, le 9 avril 1942, comme le précise clairement Schleier, dans le télégramme qu’il adresse à Abetz : Dans les instructions que nous avons, il faut frapper les communistes en nombre important. L’instruction que nous avons du Führer s’oppose au projet de frapper exclusivement ou surtout les Juifs. Le Commandant militaire doit choisir autant que possible des éléments non juifs asociaux, des souteneurs, des criminels et gens de même acabit.

       Cependant, Dannecker va profiter de cet ordre pour faire déporter, en tant qu’otages, les Juifs parisiens dont le transfert à Auschwitz avait reçu, en mars 1942, l’accord de principe de ses supérieurs. A cet effet, il reçoit cette fois encore l’appui des services d’Eichmann,. Le 4 mai 1942, il s’entretient avec Günther, adjoint d’Eichmann : Le 4/5/42, j’ai parlé au téléphone avec le SS-Sturmbannfüher Günther au sujet de la composition des trains et des trajets. J’ai fait remarquer que, d’après mon expérience, lorsque les Juifs destinés au transport restaient trop longtemps avant de partir, les demandes devenaient une véritable plaie pour le département des affaires juives (Judenreferat) et d’autres services allemands. Le SS-Sturmbannführer Günther a promis que les trajets seraient établis dès que la question du matériel roulant serait éclaircie en France. Le SS-Sturmbannführer Günther nous a informés qu’il n’était pas possible en principe de transporter en même temps des Juifs, des communistes et des asociaux. Il a donc ordonné que l’on mette à sa disposition tout de suite un train de Juifs (Judenzug) (…)[181].

       Le 6 mai, le département de la Gestapo, chargé des affectations dans les KL (IV C2), adresse de Berlin à Knochen le télégramme suivant :

Référence: notre télégramme du 22-4-42.

Concerne : Déportation de communistes, Juifs et éléments asociaux vers l’Est à titre de représailles.

Conformément à la décision du Reichsführer-SS et chef de la police allemande, j’ordonne que le premier transport de 1000 personnes soit effectué vers le camp de concentration d’Auschwitz. Les prisonniers inaptes au travail sont à joindre au transport. Ceux-ci seront éventuellement transportés plus loin vers l’Est.

Pour la totalité des personnes incluses dans ces mesures de représailles, je demande que l’on m’envoie un formulaire, mentionnant les prénoms, nom de famille, lieu et date de naissance, date de l’arrestation et avec les mots clefs, leur vie politique antérieure. Il faudra donner un exemplaire de ce formulaire à chacun des transports pour le camp de concentration, ou le faire suivre ultérieurement.

Je demande que l’on m’envoie ici les formulaires groupés sous le numéro de référence ci-dessous. Quant aux éventuels rapports supplémentaires, ils seront à envoyer séparément.[182]

       La référence du télégramme du 6 mai 1942 indique clairement que le convoi en préparation est, aux yeux du service C2 de la Gestapo, un transport de représailles. Mais les instructions données au premier paragraphe montrent aussi que le point de vue des services des Affaires juives l’a emporté : la destination du convoi à Auschwitz, la possibilité d’y inclure des « inaptes au travail », – en contradiction formelle avec les ordres du MBF – et leur éventuel transport « plus loin vers l’Est » (terme qui signifie leur élimination) prouvent qu’il s’agit de constituer un convoi de Juifs. Il est possible que Günther ait opportunément rappelé que le télégramme du 24 décembre 1941 interdisait de déporter ensemble des otages Juifs et des otages communistes.

       Dannecker prend acte de la décision, à mots couverts, dans le télégramme qu’il adresse à Günther, le 6 mai 1942 : Au sujet de la conversation téléphonique évoquée précédemment concernant la déportation de communistes, de Juifs et d’éléments asociaux, il a été répondu par le RSHA IV C2 le 6.5.42. Je demande qu’on m’informe si l’envoi du formulaire mentionné dans le télégramme est également nécessaire lorsqu’il s’agit de Juifs. De toute façon, il est pratiquement impossible de donner, pour chaque cas, le passé politique des Juifs à déporter[183]. Il est évident que pour Dannecker, la déportation des Juifs n’a pas à être justifiée par leur passé politique puisqu’ils appartiennent, de naissance, à la « race ennemie du peuple germanique ». La préparation du convoi se précise. Le 14 mai, le service « Juifs » de l’administration militaire transmet ses dossiers à Dannecker au service IV J de la Sipo-SD.(bureau des Affaires juives). Celui-ci s’emploie à se procurer les trains nécessaires. Le 15 mai, Goebbels note dans son journal intime qu’ayant appris qu’environ 99% des derniers actes de terreur étaient l’oeuvre des « Juifs orientaux » (Ostjuden) de Paris, il favorisera soit l’évacuation, soit la liquidation de tous les Juifs orientaux de Paris[184]. Le même jour, Dannecker reçoit l’assurance qu’une dizaine de trains de marchandises seront mis à sa disposition. Le lendemain, Günther lui envoie un télex pour l’organisation de ce premier transport sous la référence évacuation des Juifs de France. On remarque, à ce propos, que la référence concernant le convoi en préparation est différente lorsqu’il s’agit des services d’Eichmann, chargés de la « solution finale », et de ceux de Müller qui ne considèrent ce transport que sous l’angle des représailles.

Concerne : l’évacuation des Juifs de France.

Pour l’expédition de 1000 autres Juifs de Compiègne à Auschwitz, le service des transports du Reich a rempli la commande d’un train spécial. Dès que l’horaire sera établi, je vous indiquerai le jour du transport.

Lors de l’exécution du transport, je demande de suivre exactement les ordres suivants.

1) Ne sont à appréhender que des Juifs capables de travailler (de préférence des hommes, 5% de femmes maximum, pas d’enfants) de nationalité allemande ou française, des apatrides et des Juifs de nationalité ex-polonaise et ex-luxembourgeoise. (…)

4) Le kommando d’accompagnement doit comporter au moins un officier et 15 hommes jusqu’à la frontière .du Reich. Le chef du transport doit être en possession d’une liste des prisonniers au moins en double exemplaire et destinée au camp d’Auschwitz. Cette liste doit comporter, en plus des dates personnelles, des indications sur le lieu de séjour antérieur et la profession. Un exemplaire de cette liste doit être envoyé d’urgence par télégramme au chef du RSHA IV B4.

Le départ du transport doit être signalé, sans délai, par télex urgent : a) au RSHA bureau IV B 4, b) à l’Inspection des KL d’Oranienburg, c) au camp de concentration d’Auschwitz, avec indication du nom du chef du convoi et du nombre de transportés[185].

       Dans ce télex, Günther se contente d’ordonner l’établissement à trois exemplaires de la liste du convoi qui ne doit comporter que des renseignements sommaires sur les déportés. Dannecker se trouve ainsi dispensé de fournir les formulaires individuels, exigés par Müller le 6 mai. Günther autorise aussi la déportation de femmes qui, selon le code des otages, ne pouvaient être choisies comme telles. Cependant, le convoi qui part de la gare de Compiègne, le 5 juin, est uniquement constitué d’hommes. Il est formé de 751 détenus de Drancy, arrivés au camp de Royallieu le 29 avril et d’internés des camps de Beaune-La-Rolande et de Pithiviers, transférés à Compiègne le 8 mai. Ils avaient été arrêtés en mai et août 1941 et étaient, pour l’essentiel, d’origine étrangère. D’autres Juifs, amenés plus tard à Compiègne comme otages juifs ou communistes, sont intégrés dans ce transport[186].

       Quatre jours auparavant, Oberg a pris officiellement ses nouvelles fonctions de Höhere SS und Polizeiführer (HSSPF, chef suprême des SS et de la police) et la répression de la Résistance est désormais de son ressort. Or la tâche qui l’attend est ardue car les moyens mis en oeuvre jusque là n’ont pas réussi à briser la Résistance sur le sol de France, et en particulier, à dissuader l’action des groupes armés communistes. Pourtant, sous l’impulsion de Hitler, cette politique a atteint un degré élevé de terreur : des résistants ont été condamnés à mort et fusillés, 244 otages ont été exécutés de février à mai 1942, deux convois de mille Juifs sont partis vers Auschwitz et de nouvelles déportations sont en préparation. Le parti communiste est particulièrement touché par la répression. L’activité de la police française a permis de très nombreuses arrestations qui atteignent des membres des groupes armés et de très poches collaborateurs du triangle de direction. Des centaines de communistes sont incarcérés dans les prisons françaises et dans leurs quartiers allemands ou internés dans des camps français ou des lieux de détention allemands, comme Compiègne et Romainville. Rien n’y fait et, pendant ce temps, indiquent les préfets, les « sentiments anti-allemands deviennent de plus en plus violents »[187].

Chapitre 6

La déportation des otages communistes et la modification de la politique de représailles par la police de Sécurité (juin – décembre 1942)

       Dès son installation, Oberg tente de remédier au relatif échec de la politique menée jusque là, en en renforçant les moyens policiers dont dispose l’occupant et en modifiant le fonctionnement du système des otages.

L’extension des pouvoirs de la Sipo-SD

       Après le 1er juin 1942, les effectifs et les prérogatives de la Sipo-SD sont augmentés et réorganisés. Knochen est placé sous l’autorité d’Oberg et accède au grade de colonel SS. Il prend le titre de BdS (Beauftragter des Chefs der Sicherheitspolizei und des SD), représentant du chef de la police de sécurité et du SD pour la France. Les services de police du MBF sont intégrés dans ceux de la Sipo-SD[188]. Une section II Pol est spécialement créée pour remplacer le département V pol qui traitait des questions de police au sein de l’administration militaire. Quarante personnes y sont affectées. La plupart des groupes de la Geheime Feldpolizei (police secrète militaire) sont dissous et leurs membres versés dans la Sipo-SD, à l’exception de ceux qui sont envoyés sur le front de l’Est. Un kommando de la police de sécurité et du SD (KdS) est installé au siège de chaque préfecture régionale française. La Sipo-SD est dotée de pouvoirs exécutifs étendus. Elle reçoit, à compter du 1er août 1942, par assimilation aux autorités militaires, le droit de frapper de peines disciplinaires les personnes arrêtées : il lui est possible d’infliger des peines d’emprisonnement pouvant aller jusqu’à six semaines – non susceptibles d’appel devant le MBF -, de placer les personnes suspectes en détention de police (Polizeihaft) ou en détention de Sécurité (Sicherunghaft), de déporter « communistes, Juifs et autres terroristes dans le cadre des mesures de représailles. Il lui appartient également de prendre part à l’application du décret Nacht und Nebel. A ce titre, elle doit remettre aux tribunaux de guerre toute personne dont le cas dépasse la simple mesure de détention administrative. Les tribunaux militaires décident alors si ces prévenus doivent être jugés en France ou envoyés en secret en Allemagne pour y être traduits devant des cours d’exception. statuant selon la procédure Nacht und Nebel[189]. Toutefois, par une circulaire datée du 4 août 1942, émanant du service IV du RSHA, la Gestapo s’octroie la possibilité de déporter directement en camp de concentration un certain nombre de prévenus sans les présenter devant des tribunaux allemands[190]. Sous le couvert du décret Nacht und Nebel, le RSHA étend donc à l’ouest de l’Europe la procédure de Schutzhaft (détention de protection) qui, dans le Reich, permettait à la Gestapo d’enfermer en camp de concentration, sans procès et sans recours, les opposants au régime nazi.

       Oberg resserre, en outre, les liens entre la police allemande et la police française. Il obéit en cela aux instructions données par Heydrich lorsque celui-ci était venu l’installer dans son poste, au début du mois de mai. Le chef du RSHA avait déclaré, devant les officiers supérieurs de l’administration militaire et de la police, qu’il fallait appliquer, en France, une autre politique qu’à l’Est. Car, pour lui, le système des otages n’y avait pas sa place. Il était donc du plus haut devoir, pour le HSSPF, de découvrir et de châtier les auteurs d’actes de résistance. Il fallait, en conséquence, s’assurer la collaboration de la police française. Alors, on pourrait se dispenser des exécutions d’otages[191]. Ainsi, contrairement aux ordres de Hitler qui voulait placer la police française en zone occupée sous l’autorité directe de la police allemande, Heydrich considérait qu’il était préférable de négocier la coopération la plus large de la police française contre la promesse de son autonomie. A cet effet, il avait entamé, en mai, des pourparlers avec René Bousquet, Secrétaire général à la police. En juin, Oberg reprend les négociations, commencées un mois plus tôt. Elle se prolongent jusqu’à la fin juillet.

L’arrêt temporaire des exécutions d’otages

       Quant à la passation des pouvoirs en matière de représailles entre l’armée et la police allemande, celle-ci se situe autour du 18 juin 1942. Les dossiers « otages et représailles » sont remis à la Sipo-SD par les commandants des régions militaires dans la première quinzaine de juin[192]. Le 17 juin, le MBF rédige un rapport faisant le bilan final de son action. Le BdS date ses premières instructions du 19 juin 1942. Des ordonnances du MBF, ultérieures à cette date, précisent les responsabilités respectives de la police et de l’administration militaire. Le HSSPF se charge des exécutions d’otages et des déportations, les commandants militaires conservent la responsabilité des peines de caractère plus administratif, comme l’imposition d’amendes ou de mesures de couvre-feu[193].

       Conformément aux recommandations d’Heydrich, la police se donne le temps et les moyens nécessaires à la recherche des véritables coupables. Le 19 juin, Knochen adresse une circulaire aux kommandos de la Sipo-SD, dans laquelle il définit les orientations de la police dans la lutte contre les auteurs d’actions armées : Pour ce qui concerne les mesures de représailles, en particulier les fusillades, la tendance est de ne plus ordonner de représailles dans un délai relativement court après chaque action ennemie, et de n’y recourir qu’au bout d’un certain temps, en cas d’échec de l’enquête sur les actions criminelles contre la puissance occupante[194]. La procédure de décision est elle-même modifiée. Après chaque attentat, le quartier-général de l’armée continue de transmettre au MBF des recommandations sévères. Mais l’arbitrage final appartient désormais à Himmler. Celui-ci reçoit d’Oberg un télégramme, puis un rapport détaillé, dans lequel le HSSPF donne un avis sur les mesures à prendre. Himmler lui fait alors part de son verdict. Oberg a déclaré, lors de son procès, avoir été généralement défavorable aux représailles et avoir partagé le souci de Karl Heinrich von Stülpnagel de limiter le nombre des otages à fusiller[195].

       En conséquence, l’installation d’Oberg est suivie par une suspension temporaire des exécutions d’otages, dont le rythme n’avait cessé de croître durant les mois précédents, entre le 30 mai et le 11 août 1942. D’autre part, en accord avec le MBF, il aurait proposé que les personnes destinées à payer pour un grave attentat contre les forces d’occupation ne soient désormais choisies que parmi les personnes déjà condamnées à mort par un tribunal militaire ou pour (….) lesquelles on pouvait s’attendre avec certitude à ce qu’elles (le) soient. Cette suggestion aurait été approuvée par Himmler et par Keitel[196].

Les déportations de représailles

       Les mesures de déportation décidées à la suite de l’ordre de Hitler du 9 avril 1942 sont, quant à elles, maintenues et Dannecker poursuit sa politique de camouflage des débuts de la « solution finale ». A compter du 18 juin, une dizaine de trains de marchandises est mise à la disposition du BdS. Dannecker organise alors le départ de quatre autres transports de Juifs vers Auschwitz. Ils s’inscrivent, comme le précédent, dans le cadre de l’évacuation des 5000 Juifs de la région parisienne. Mais, désormais, ces déportations échappent totalement au contrôle de l’administration militaire. Elles s’effectuent à partir des camps d’internement français de Drancy (le 22 juin), de Pithiviers (le 25 juin et le 17 juillet) et de Beaune-la-Rolande (le 28 juin)[197]. Dannecker n’observe plus les instructions données par le MBF pour la constitution des convois de représailles. Les limites d’âge ne sont plus respectées, des femmes et des adolescents sont intégrés dans ces transports[198]. Le service des affaires juives agit, désormais, uniquement selon ses propres normes. On verra un peu plus loin que ces quatre transports furent, cependant, considérés par le service C2 de la Gestapo, chargé des déportations, comme des convois de représailles auxquels doivent être appliquées les instructions ordonnées dans le télégramme du 6 mai 1942.

       A Compiègne, les préparatifs du départ des otages communistes et « asociaux » s’achèvent à la fin du mois de juin 1942 [199]. Le 2 juillet, les services ferroviaires allemands avisent le BdS qu’un train est mis à sa disposition pour le transport de 1 100 prisonniers de Compiègne vers Metz, puis vers Auschwitz (Silésie orientale).[200]Fait significatif de l’imbrication existant entre la politique de représailles et les débuts de la « solution finale » en France, cette information est insérée dans une lettre adressée au service des Affaires juives, traitant de l’évacuation des Juifs de France. Le 6 juillet, 1175 hommes quittent le camp de Compiègne pour Auschwitz. Ce convoi est composé d’un millier de militants communistes et cégétistes, d’une vingtaine de prisonniers de droit commun et de cinquante Juifs, pris dans le camp C de Compiègne. Comme pour les convois de Juifs, des ordres formels sont donnés pour que personne ne puisse connaître la destination du transport. A Auschwitz, le convoi est enregistré sous le nom de code NN, par référence au décret Nacht und Nebel, afin de conserver le secret dont devait être entourée cette déportation[201].

       Après le départ du convoi, la section réservée aux Juifs au camp de Compiègne et créée sur ordre du MBF pour y enfermer les otages juifs, est vidée de ses derniers internés. Les dix-huit hommes restants sont placés au « camp des politiques », avant d’être transférés le 26 mai 1943 à Drancy. Car la notion d’otages Juifs « déportables » (Deportationsjuden) aux fins de représailles, instituée par l’administration militaire, n’a plus lieu d’être. En vertu de l’ordre de Himmler adressé le 23 juin 1942 à la Gestapo, tous les Juifs domiciliés en France doivent être déportés aussitôt que possible. Et Drancy devient, à la mi-juillet 1942, le principal camp de départ des Juifs de France, à la suite des accords passés, le 2 juillet 1942, entre Oberg et Bousquet, pour l’arrestation des Juifs étrangers. Toutefois, l’abandon de la notion d’otages juifs « déportables » ne signifie nullement que les services d’Eichmann aient renoncé à se servir de la politique de représailles pour couvrir les déportations de la « solution finale ». Le prétexte n’est d’ailleurs pas utilisé, uniquement vis-à-vis de l’administration militaire et du gouvernement français qui se déclare hostile à l’évacuation à l’Est des Juifs de nationalité française, mais aussi à l’attention des autres départements du RSHA. C’est ce qui ressort d’un télégramme que le service IV-C2 de la Gestapo adresse au BdS, le 1er août 1942. Dans cette note, il réclame l’envoi des formulaires individuels exigés par Müller, le 6 mai 1942, pour les membres des convois de représailles :

Télégramme

Numéro de transmission 137 208 1720-Gr-au BdS à l’attention du colonel-SS Dr Knochen- Secret.

concerne : Déportation de communistes, Juifs et éléments asociaux vers l’Est à titre de représailles.

référence: notre télex du 6.5.42 – Nue. NR 77 153-

Je demande un rapport sur l’état de l’affaire. Jusqu’à présent, les formulaires, exigés par le décret en référence, ne sont pas arrivés. Je demande en particulier qu’on me fasse savoir si les personnes déjà arrêtées ou susceptibles d’être arrêtées relèvent des dispositions du décret Nacht und Nebel. Dans l’affirmative, je demande de le spécifier par un tampon ou par un autre moyen sur les formulaires afin que le traitement de ces cas soit conforme à la réglementation.

Berndorff, SS-Ostubaf[202]

       La section II Pol, chargée des représailles se tourne vers le bureau des affaires juives qui répond :

I – Par le télex du 6 mai 1942, il a été demandé au RSHA si les formulaires demandés dans votre circulaire sont également nécessaires pour les Juifs. Aucune réponse n’a été reçue jusqu’alors. Il sera impossible, vue la quantité de Juifs à expulser, de prendre en considération chaque cas individuellement et de rendre compte sur les formulaires de l’activité politique antérieure des Juifs. Cette réglementation devant se référer surtout à l’expulsion des communistes et des éléments asociaux.

       Cette correspondance montre clairement que les transports de Juifs de France vers Auschwitz, opérés à partir de juin 1942, furent enregistrés par la Gestapo, comme découlant de l’ordre de Hitler du 9 avril 1942 et des instructions de Müller du 6 mai 1942. Fait que le service des Affaires juives ne met nullement en cause dans la réponse qu’il lui adresse.

Ces divers documents permettent donc de considérer que les premières déportations de Juifs de France sont parties sous le couvert des mesures de représailles. Ils donnent tout son sens à la phrase d’un télégramme, daté du 9 juillet 1942, dans lequel Dannecker expliquait à son homologue de Bruxelles pourquoi des Juifs de nationalité française avaient été déportés, malgré l’accord passé avec le gouvernement français de n’évacuer que des étrangers. Lors des 5 transports qui ont été exécutés jusqu’à maintenant depuis le territoire occupé, et qui l’ont été en partie comme mesure de représailles contre le judaïsme(die Teilweise als Sühnemassnahmen gegen die Judenschaf durchgefürt würden), il y avait de nombreux Juifs de nationalité française[203]. On remarque que les responsables du service des Affaires juives envisageaient, comme l’indique leur réponse au télégramme de la Gestapo du 1er août, de placer aussi les déportations de Juifs à venir sous le couvert des mesures de représailles contre les actions armées de résistance[204].

L’avis d’Oberg du 10 juillet 1942

       Cependant, la multiplication des arrestations et la déportation des otages communistes s’avèrent incapables d’arrêter les attentats et les sabotages. La police allemande recourt à un nouveau procédé d’intimidation. Le 10 juillet 1942, paraît un décret, signé d’Oberg, qui élargit la désignation des otages aux membres de la famille des « terroristes en fuite » :

       Après avoir observé l’attitude de la population française en zone occupée, j’ai constaté que la majorité de la population continue à travailler dans le calme. On désapprouve les attentats, les sabotages etc., tramés par les Anglais et les Soviets et dirigés contre l’armée d’occupation et l’on sait que c’est la vie paisible de la population française qui en subirait les conséquences.

       Je suis résolu à garantir de façon absolue, en pleine guerre, à la population française la continuation de son travail dans le calme et la sécurité. Mais j’ai constaté que ce sont surtout les proches parents des auteurs d’attentats, des saboteurs et des fauteurs de troubles qui les ont aidés, avant ou après le forfait. Je me suis donc décidé à frapper des peines les plus sévères non seulement les auteurs d’attentats, les saboteurs et les fauteurs de troubles une fois arrêtés, mais aussi en cas de fuite, aussitôt les noms des fuyards connus, les familles de ces criminels s’ils ne se présentent pas dans les dix jours après le forfait à un service de police allemand ou français.

       Par conséquent j’annonce les peines suivantes :

  1. Tous les proches parents masculins en ligne ascendante et descendante ainsi que les beaux-frères et cousins à partir de 18 ans seront fusillés.
  2. Toutes les femmes du même degré de parenté seront condamnées aux travaux forcés.
  3. Tous les enfants, jusqu’à 17 ans révolus, des hommes et des femmes frappés par ces mesures seront remis à une maison d’éducation surveillée.

       Donc, je fais appel à tous, pour empêcher selon leurs moyens les attentats, les sabotages et le trouble et pour donner même la moindre indication utile aux autorités de la police allemande ou française afin d’appréhender les criminels.

Paris le 10 juillet 1942
Der Höhere SS – und Polizeiführer im Bereich des Militärbefehlshaber in Frankreich [205]

       Karl Heinrich von Stülpnagel tente de s’opposer à l’application de ce décret. Le MBF ordonne aux soldats de la Wehrmacht d’arracher les affiches jaunes portant cet avis, apposées sur les murs de la zone occupée. Une violente altercation éclate entre lui et Oberg, à ce sujet. Himmler doit intervenir personnellement pour qu’elles soient maintenues en place[206]. Cette nouvelle menace révolte les consciences, aussi bien en France qu’à l’étranger. Les diplomates allemands en poste en Suède demandent, en vain, au ministère des Affaires étrangères d’en publier le démenti[207]. Selon Oberg, le décret du 10 juillet 1942 n’était qu’une tentative d’intimidation qui n’a pas eu d’application[208]. Pourtant, sur les 88 fiches d’otages des fusillés d’août 1942, dix-sept portent, dans les motifs expliquant leur désignation comme otages, la mention : tombe sous le coup de l’arrêté du HSSPF du 10.7.1942. Bien plus, si plusieurs d’entre eux sont, conformément au décret, des parents de « terroristes » en fuite – comme Félix Georges et Guillaume Scordia, père et beau-père de Pierre Georges -, d’autres sont membres de familles de résistants déjà fusillés, comme Nojm Zalnikow, dont le fils Fernand a été exécuté le 9 mars 1942 : ni les autorités militaires, ni la police, qui ont rempli la fiche d’otage de Nojm Zalnikow, ne font état de ses activités personnelles. De même, des femmes seront déportées en application de ce décret, comme la mère de Gilbert Brustlein, morte à Auschwitz, après son transfert dans ce camp, le 24 janvier 1943.

Les « accords » Oberg-Bousquet

       Les négociations engagées par Oberg avec le secrétaire général à la Police française aboutissent à un accord sur le contenu de la collaboration entre la police allemande et la police française. Oberg consigne le résultat de ces entretiens dans une note qu’il adresse en août 1942 aux différents services allemands, sur les tâches respectives des deux polices :

I)     Les services dépendant du Commandant supérieur des SS et chef de la police dans les territoires occupés, à savoir le Commandant de la police de sécurité et du SD, et le Commandant de la police d’Ordre ont pour mission de garantir au Reich la conduite de la guerre, notamment d’assurer la sécurité des troupes d’occupation, de combattre et de prévenir toutes les attaques dirigées contre le Reich allemand, dans la lutte actuelle pour la libération de l’Europe.

       La police française apportera son appui aux services dépendant du Commandant  supérieur des SS et de la police allemande, dans le cadre de la mission indiquée, dans la lutte contre les communistes, terroristes et saboteurs, en mettant en oeuvre tous les moyens à sa disposition.

       C’est pourquoi elle apportera son appui aux services dépendant du Commandant supérieur des SS et de la police non seulement en lui communiquant tous renseignements utiles, mais par toute autre coopération dans la répression de tous ces ennemis du Reich et également en livrant ce combat elle-même, sous sa propre responsabilité » (…)

       La police française et les services dépendant du Commandant supérieur des SS et de la police allemande collaboreront, également, au maintien de l’ordre et de la sécurité publique dans les territoires occupés, auxquels ils sont également intéressés[209].

       Lors de ces rencontres, Bousquet avait tenté d’obtenir la fin du système des otages. Mais le point II-4 de cette note est beaucoup plus restrictif qu’il ne l’avait souhaité :

4)    Il est posé en principe que la police française ne sera pas mise en demeure, par les services dépendant du HSSPF de désigner des otages et que des personnes arrêtées par elles ne seront en aucun cas, de la part des autorités allemandes, l’objet de mesures de représailles.

       René Bousquet interprète, pour Laval, cette clause comme la reconnaissance officielle de l’abandon de la politique des otages, et des représailles collectives mais émet, en même temps, des doutes sur la sincérité et la durée de ce renoncement[210].

La fusillade d’otages du 11 août 1942

       Près de deux mois et demi après sa prise de fonction, Oberg ordonne, à la demande de Berlin, une exécution d’otages qui rompt la trêve qui avait suivi son installation. Le 5 août, trois résistants communistes du premier détachement de la FTP-MOI, jettent deux grenades contre des soldats de la Luftwaffe qui s’entraînaient au stade Jean Bouin. Himmler et Hugo Sperrle, commandant de la 3e flotte aérienne et chef de la Luftwaffe, exigent une riposte exemplaire. Oberg décrète alors l’exécution de 93 personnes, soit 3 otages pour chacun des 3 soldats tués, et 2 pour chacun des 42 blessés[211]. Sur les 93 otages sélectionnés, quatre seulement sont des condamnés à mort par un tribunal militaire allemand. Les 89 restants sont des détenus du fort de Romainville, du camp de Compiègne ou des prisons parisiennes dans lesquelles ils avaient été incarcérés pour le compte des autorités allemandes. Parmi eux se trouvent des parents de « terroristes », appréhendés spécialement à cet effet, le 7 et le 8 août 1942. Cette arrestation est en contradiction formelle avec le « Code des otages », qui précisait que l’on ne pouvait choisir comme tels que des personnes arrêtées avant la date de l’attentat. La Sipo-SD viole également les engagements, signés par Oberg, de ne pas prendre d’otages parmi les personnes arrêtées par la police française. Laube, responsable de la section II, croit nécessaire de justifier la position de la Sipo-SD en ces termes : L’assurance citée ci-dessus, se rapporte seulement aux cas devant se présenter à l’avenir. Donc, des personnes ayant été arrêtées avec l’aide de la police française avant que lesdites directives n’aient été publiées, peuvent être prises pour la mise en application de mesures de représailles. Cette assurance n’est qu’une assurance de principe. « De principe » voulant dire que, dans des cas particuliers, il peut y avoir une exception. Les conditions, pour une telle exception, devront être considérées comme acquises, sans plus, lorsque la situation politique ou politico-militaire, rendra nécessaire une mesure d’exception, selon la volonté du gouvernement allemand[212]. Donc, pour la police allemande, nécessité fait loi.

       Le 11 août 1942, Oberg fait paraître l’avis suivant :

       Malgré plusieurs avertissements, le calme a de nouveau été troublé sur certains points de la France occupée. Des attentats ont été perpétrés contre des soldats allemands par les terroristes communistes à la solde de l’Angleterre.

       Conformément à ce qui a été annoncé à maintes reprises, les mesures les plus sévères ont été prises pour répondre à chaque attentat. J’ai, en conséquence fait fusiller 93 terroristes convaincus d’avoir commis des actes de terrorisme ou d’en avoir été complices.

       J’invite la population française, dans son propre intérêt, à aider, par une extrême vigilance, à la découverte des machinations terroristes, faute de quoi j’aurai à prendre des mesures dont toute la population aura à souffrir.

       Cette exécution d’otages rappelle, par de nombreux aspects, les exécutions massives d’octobre 1941. Elle s’y apparente par le nombre des fusillés, par les arguments utilisés (la menace de mesures plus sévères, les tentatives pour désolidariser la population française des « terroristes »), par le fait que les Juifs ne sont plus publiquement désignés parmi les personnes à sanctionner, et enfin parce qu’aucune mesure de déportation n’est annoncée. Le 11 août au matin, 88 otages sont fusillés entre 7 h 05 et 11 h 40, au Mont-Valérien. Cinq autres échappent au peloton d’exécution pour avoir été transférés trop tardivement à Romainville.

La création d’une réserve d’otages au fort de Romainville

       Les difficultés rencontrées par la police pour réunir rapidement et en nombre important les personnes à fusiller l’amènent à constituer une réserve d’otages au fort de Romainville. Par une note du 30 août 1942, le BdS redéfinit les fonctions respectives des camps allemands de la région militaire du Gross-Paris et celles des services du BdS qui ont la responsabilité de ces prisonniers. Les otages « aptes » à être fusillés seront rassemblés au fort de Romainville, où leur nombre ne devra pas excéder 200. Pour les qualifier, la police adopte la dénomination de Sühneperson, utilisée par l’administration militaire depuis mars 1942. Il s’agit de personnes enfermées pour activités anti-allemandes sur lesquelles pèsent de lourdes charges. La forteresse de Romainville est également destinée, comme dans le passé, à recevoir les prisonniers en détention de sûreté (Sicherungshäflinge), les femmes en détention de police (Polizeihäftlinge) et les prévenus – 250 personnes au maximum – dont l’affaire est en cours d’instructionauprès des tribunaux militaires allemands (Ermittlungshähtlinge). Le camp de Compiègne ne devra plus regrouper que les hommes en détention de police[213]. Une nouvelle circulaire, datée du 3 septembre, traitant des compétences des différents bureaux du BdS au sujet des Sühnepersonen, introduit la notion de Sühnehaft (détention de représailles) pour certains prisonniers de Romainville, sur la base du décret du HSSPF du 10 juillet 1942. Cette appellation s’applique aux membres des familles des « criminels en fuite », aussi bien aux hommes qu’il est prévu de fusiller qu’aux autres parents. Elle annonce que le département IV (l’équivalent de la Gestapo à Berlin), effectuera, dans les jours suivants, un examen du cas de toutes les personnes désignées jusqu’ici comme otages (Geiseln), en vue de leur transformation en Sühnepersonen et de leur incarcération au fort de Romainville. Cette opération touche en particulier les otages de Compiègne transférés dans ce camp en tant que tels[214]. Ces mesures ne concernent que les Sühnepersonen, c’est-à-dire les hommes susceptibles d’être fusillés à titre de représailles. Par contre, aucune disposition particulière ne prévoit de créer, dans l’un ou l’autre de ces camps, une réserve d’otages à déporter. L’ordre du 30 août prévoit seulement que les résistants rayés de la liste des Sühnepersonen par le département IIPol/3 du BdS seront remis au département IV qui les fera déporter en Allemagne dans un camp de concentration. Un note du RSHA informe le BdS que les parentes des « terroristes » dont la condamnation aux travaux forcés étaient annoncée par l’avis du 10 juillet 1942 pouvaient être déportées à Ravensbrück[215]. Quant aux dossiers relatifs aux déportations d’otages annoncées par plusieurs avis de l’administration militaires à la suite d’attentats commis en avril et en mai 1942 et qui n’ont pas été exécutées, ils sont déclarés classés par une note du département Pol II/4 du BdS chargé des représailles et datée du 27 août 1942[216]. On peut donc considérer la notion d’otages fusillables et déportables telle qu’elle avait été instituée par le « code des otages » et les décrets d’application du MBF de l’ordre de Hitler du 9 avril 1941 a disparu à la fin août 1942.

Les exécutions d’otages du 21 septembre 1942

       A partir de septembre 1942, la Sipo-SD expérimente de nouvelles modalités de représailles. Au lieu d‘ordonner, pour chaque cas particulier, des exécutions qui, revenant à intervalles réguliers, perdaient de leur efficacité, elle choisit de les regrouper de manière à frapper les esprits[217]. Cette décision est à la source des exécutions d’otages du 21 septembre 1942 annoncées par l’avis d’Oberg du 19 septembre 1942 :

       Par suite d’attentats commis par des agents communistes et par des terroristes à la solde de l’Angleterre, des soldats allemands et des civils français ont été tués ou blessés. En représailles pour ces attentats, j’ai fait fusiller 116 terroristes communistes, dont la participation et/ou la complicité à des actes terroristes ont été prouvés par des aveux.[218] En outre, d’importantes mesures de déportation ont été prises.

       Ces représailles n’étaient donc pas, comme on l’a cru à l’époque, la conséquence directe de l’attentat à la bombe du 17 septembre contre le cinéma Le Rex – réservé aux militaires allemands – qui avait fait deux morts et 19 blessés. Elles résultaient d’une proposition formulée le 16 par Laube, responsable du département Pol II de la SIPO-Sd, de procéder à une seconde exécution d’otages afin de sanctionner les attentats, intervenus entre le 11 août 1942 et le 15 septembre contre les militaires et les civils allemands. Dans cette proposition, le nombre de fusillés devait être le double de celui des morts et des blessés[219]. On peut remarquer à ce sujet que, pour la première fois, la police mentionnait dans son avis du 19 septembre, les attentats commis contre des civils français, c’est-à-dire contre des collaborateurs. Toutefois, ceux-ci ne furent pas pris en compte pour déterminer le nombre total des otages à exécuter. Ces derniers seront passés par les armes le 21 septembre contrairement à ce qu’annonçait l’avis d’Oberg. Il faut dire que la date choisie n’était pas anodine. Depuis le début du mois de septembre, l’Humanité appelait la population parisienne à venir manifester le 20, place de la République, pour commémorer le 150ème anniversaire de la victoire des armées révolutionnaires sur les Prussiens à Valmy. L’annonce des exécutions dès le 19 septembre, était destinée à intimider les Parisiens, comme le prouvent les dispositions annoncées dans la seconde partie de l’avis d’Oberg pour prévenir des incidents à l’occasion des démonstrations projetées par les communistes pour le 20 septembre 1942. Le 21 septembre, 46 otages sont fusillés au Mont-Valérien, 70 au camp de Souges, près de Bordeaux. Il s’agit là, par le nombre des victimes, de la plus importante exécution d’otages de toute l’Occupation. Les Sühneperson étant en nombre insuffisant, la police avait transféré à Compiègne cinquante nouveaux otages et ordonné que des prisonniers de la région bordelaise soient exécutés. Une fois encore, la plupart des fusillés avaient été arrêtés par la police française.

       Afin de préparer les déportations annoncées par Oberg, le 19 septembre, la section II du BdS recense près de 1300 personnes aptes à être transférées en Allemagne : 33 parents de terroristes, incarcérés en application du décret du HSSPF du 10 juillet 1942, 400 à 500 prisonniers présents à Compiègne et au fort de Romainville, et 862 détenus des camps d’internement français : internés administratifs, « asociaux », prostituées, trafiquants du marché noir, Juifs, Gitans et étrangers[220]. Un tel amalgame montre à quel point on est loin, désormais, de la sélection rigoureuse que l’administration militaire avait imposée pour les premiers convois de représailles. Le projet est finalement abandonné, ainsi que celui de procéder, à la mi-octobre, à une troisième vague d’exécutions.

La fin du « système des otages »

       Le 15 octobre, la section II Pol propose, en effet, de faire fusiller 114 otages car 52 membres de l’armée allemande ont été tués et 52 autres personnes ont été tuées ou blessées dans des attentats imputables aux terroristes[221]. On remarque que le rapport entre le nombre des victimes des attentats et celui des otages a encore diminué. Cependant, la date de l’exécution est reculée à cause d’événements plus importants, note le 20 octobre la section II Pol. La raison de ce report est de ne pas aller contre le recrutement croissant des forces de travail pour l’allemagne. Car depuis l’été 1942, l’occupant s’efforce d’envoyer le plus grand nombre possible de travailleurs des pays occupés dans le Reich. L’échec de la Wehrmacht devant Moscou, en décembre 1941, a entraîné la mobilisation sur le front de l’Est d’ouvriers allemands travaillant dans la production de guerre. Ces départs doivent être compensés par l’emploi de plus en plus massif de travailleurs étrangers, prisonniers de guerre, déportés, volontaires ou requis. En France, Laval négocie, le 16 juin 1942, les conditions de la « Relève ». Celle-ci promet le retour d’un prisonnier de guerre français pour trois volontaires partant travailler en Allemagne. Malgré l’ampleur de la propagande, aussi bien allemande que française, les résultats sont médiocres et très en deçà des contingents exigés par l’occupant. Le 22 août 1942, une directive de Sauckel, responsable du recrutement de la main-d’oeuvre dans les pays occupés, institue en conséquence le travail forcé. Le gouvernement de Pétain promulgue, le 4 septembre 1942, une loi « d’utilisation et d’orientation de la main-d’oeuvre » qui introduit les réquisitions « pour tous travaux que le gouvernement jugera utiles dans l’intérêt supérieur du pays ». Le recensement des personnes employées dans les entreprises industrielles et commerciales commence fin septembre, début octobre. Aussitôt, la Résistance appelle la population à s’opposer aux réquisitions. Le 16 octobre, un tract signé par Libération, Combat, Franc-Tireur, le Front national et le Parti communiste est diffusé sous le titre Pas un seul homme pour l’Allemagne[222]. Dans ce climat, l’annonce de nouvelles fusillades d’otages ne paraît pas opportune. C’est pourquoi elles sont suspendues le 19 octobre.

       La consigne de renoncer temporairement aux représailles s’appuie, par ailleurs, sur le succès des enquêtes policières. Oberg annonce en novembre, que 90% des agressions et attentats peuvent être expliqués dans un temps limité, et les auteurs placés devant leurs responsabilités[223]. Le 11 novembre 1942, Knochen adresse un long communiqué sur l’activité de la Sipo-SD contre la Résistance française aux différents responsables de l’armée et de la police (à l’OKW, au MBF, aux divers services du RSHA, à Oberg, et aux kommandos de la Sipo-SD en France). Il y fait état du démantèlement, grâce au concours de la police française, de plusieurs groupes auxquels il attribue, non sans erreurs, la plupart des attentats commis, entre juin et septembre 1942, à l’encontre de ressortissants allemands et de collaborateurs. Knochen en déduit qu’il ne convient pas de fusiller trop hâtivement des otages[224]. Cependant, le débarquement anglo-américain en Afrique du Nord et l’occupation par les Allemands de la zone Sud en novembre 1942 amènent Laube à interroger Knochen sur le bien-fondé de la politique ainsi définie : Eu égard aux développements politiques de ces derniers jours, nous vous prions de décider si le point de vue actuel peut être conservé ou si, pour des raisons politiques, les conceptions doivent être révisées. Les motifs politiques doivent présider aussi bien au maintien des conceptions actuelles qu’à leur révision dans un sens plus sévère[225]. Mais la décision de suspendre les fusillades d’otages n’est pas remise en cause. La police s’en tient aux autres sanctions infligées aux résistants arrêtés : internement administratif ou de sécurité, condamnation à mort par des tribunaux allemands ou déportation en Allemagne dans le cadre de la procédure Nacht und Nebel. Cependant, cette politique se révèle elle-même insuffisante : Lischka constate, en décembre, que l’exécution de vingt communistes, condamnés à la peine capitale par la cour martiale allemande de Rennes, a suscité une nouvelle vague d’attentats à l’explosif.

       C’est donc un bilan peu glorieux que dresse Laube, le 7 janvier 1943[226]. On s’était jusqu’ici refusé à l’exécution d’otages, parce que, comme cela s’était avéré ces derniers mois, les enquêtes policières avaient permis d’élucider la majorité des attentats et d’arrêter les responsables. En outre, l’intention était de ne pas approfondir par des exécutions d’otages les sentiments existant dans une grande partie de la population à l’encontre de l’Allemagne, même si, pour le choix des otages, on se limitait aux terroristes, aux communistes et aux Juifs. On avait, pour les mêmes raisons, également renoncé à appliquer généralement des mesures de représailles d’une certaine durée sur le plan local, afin d’éviter d’irriter ou de vexer plus que nécessaire des parties importantes de la population n’ayant aucune part aux attentats et qui même leur étaient opposés. Cette manière de voir reposait sur l’hypothèse qu’il existait, tout compte fait, de larges fractions de la population ayant le désir de ne pas conserver, à l’égard de l’Allemagne et des mesures du gouvernement allemand, une attitude hostile mais de se tenir à l’écart et d’adopter une attitude neutre. Les changements intervenus dans les dernières semaines dans la situation politique entre l’Allemagne et la France pourraient motiver un réexamen de la position occupée jusque-là ; si l’on considère, au vu de l’attitude de larges fractions, que malgré tout, une partie très importante de la population de France a une attitude négative à l’égard de l’Allemagne. Il faudra donc essayer, par des mesures de représailles plus sévères, de faire comprendre à ces parties de la population le sérieux de la situation et le fait que l’allemagne, en tant que puissance victorieuse, ne se laissera pas détourner des objectifs de sa politique par l’attitude d’une grande partie de la population[227]. Comme l’indique Laube, la politique allemande des représailles dirigée contre les « terroristes, les communistes et les Juifs », ne pouvait être poursuivie sans dommage pour l’occupant que dans l’hypothèse où de larges fractions de la population française ne se sentiraient pas solidaires du combat des résistants. Or les Français étaient de plus en plus nombreux à sortir de l’attentisme qui avait jusque-là dominé dans la mesure où l’évolution de la guerre rendait la perspective d’une victoire alliée de plus en plus crédible. Beaucoup étaient aussi indignés par l’arrestation des familles juives et par la nouvelle de leur déportation.

       Devant la montée des manifestations d’hostilité envers l’Allemagne et les progrès de la Résistance, l’occupant s’oriente vers une répression plus générale et plus massive privilégiant la déportation des « ennemis politiques » de l’Allemagne vers les camps de concentration du Reich.

Une répression privilégiant la déportation

       Ces déportations s’appliquent d’abord aux catégories jugées les plus dangereuses. C’est ainsi qu’une ordonnance du 26 novembre 1942, signée par Karl Heinrich von Stülpnagel, prévoit que le KdS ou la section du BdS doit, par principe, refuser toute demande de libération formulée par l’administration française, après exécution des peines, pour les personnes détenues en raison de leur activité communiste ou terroriste, dans le cadre d’une détention judiciaire ou administrative. Celles-ci doivent être incarcérées sur ordre du KdS dans un camp allemand de détention, conformément aux prescriptions de l’arrêté sur la détention du HSSPF du 10 octobre 1942. Si les conditions nécessaires sont remplies, le transport dans un camp de détention de protection (Schutzhaft) à l’intérieur du Reich (c’est-à-dire en camp de concentration) doit être effectué par les soins du BdS (section IV). Des déportations de représailles sont de nouveau ordonnées le 11 janvier 1943. A cette date, Lischka indique qu’après les derniers attentats de Brest et de Rouen, il faudra procéder à l’internement des membres de la famille des terroristes et des autres communistes ayant déjà été internés ou condamnés, s’ils sont âgés d’au moins 18 ans.. Il fait savoir d’autre part au bureau II Pol/3 que 31 Sühnepersonen du camp de Romainville assureront désormais le statut de détenus de camps de concentration, catégorie III : ce qui signifiait qu’ils devaient être déportés au camp de Mauthausen[228]. Les déportations de représailles s’appliquent donc désormais aux otages désignés au préalable par le BdS comme Sühnepersonen. Le premier avril, un transport composé de 79 anciens otages, rayés de la liste des Sühnepersonen, quitte Romainville pour Mauthausen. Deux convois formés chacun avec 55 détenus NN de Romainville et de Fresnes les avaient précédés, les 25 et 27 mars[229].

       A partir du 24 janvier 1943, des déportations massives sont organisées à partir du camp de Compiègne qui devient le principal point de départ de prisonniers politiques vers les camps de concentrations du Reich. Elles présentent, aux yeux de Himmler, plusieurs avantages. Moins spectaculaires que les exécutions d’otages, elles sèment néanmoins l’inquiétude parmi les milieux concernés. Elles permettent, en outre, de vider régulièrement les lieux d’incarcération de la France que remplissent d’incessantes arrestations. Elles répondent, enfin, à la demande en main-d’oeuvre concentrationnaire, formulée par l’Office central d’Administration économique des SS. Le 17 décembre 1942, Müller avait en effet informé les services régionaux de la Gestapo que, pour des raisons de guerre qui ne sont pas à discuter ici, le Reichsführer-SS et chef de la police allemande, a donné l’ordre, le 14 décembre 1942, de placer dans les KL, avant la fin janvier 1943, au moins 35 000 internés aptes au travail[230]. En France, Boemelburg, à la tête du service IV du BdS, donne à cette opération le nom de Ecume de mer (Meerschaum). Elle dure jusqu’en juin 1943. Puis d’autres déportations vont se succéder jusqu’en août 1944, emportant, par dizaine de milliers, les prisonniers politiques de la Sipo-SD vers les camps de concentration allemands.

L’exploration des origines politiques du convoi du 6 juillet 1942 a donc révélé l’existence de plusieurs transports de représailles, partis de France pour Auschwitz, dans le cadre de la politique allemande des otages. Or, jusque-là, seul le convoi de Juifs du 27 mars 1942 avait été identifié comme tel par les historiens du Centre de documentation Juive Contemporaine. Ce transport venait en application de l’avis d’Otto von Stülpnagel du 14 décembre 1941, annonçant la déportation aux travaux forcés à l’Est d’un grand nombre d’éléments judéo-bolcheviks. Serge Klarsfeld a minutieusement décrit les circonstances dans lesquelles ce premier convoi a été formé et a montré que ce transport était dû au zèle de Dannecker – chargé des Affaires juives au sein de l’antenne française de l’Office central de Sécurité du Reich (RSHA) -, impatient de déporter, au plus tôt, à l’Est le maximum de Juifs de France. Ainsi s’entremêlèrent, à leurs débuts, déportation raciale et répression politique. Car si l’objectif de Dannecker s’inscrivait dans la logique de la « solution finale », celui d’Otto von Stülpnagel, défavorable à la déportation systématique des Juifs, était de réduire le nombre des exécutions décidées en représailles des attentats, organisés par le Parti communiste, par la déportation d’otages judéo-bolcheviks censés être proches des auteurs de ces attentats. Otto von Stülpnagel, hostile aux fusillades massives d’otages, espérait qu’à terme ces déportations de communistes et de Juifs pourraient remplacer complètement les exécutions. Sa démission, en février 1942 mit fin à cette tentative.

       Les autres convois de représailles, partis en juin et juillet 1942 pour Auschwitz, le furent par référence à une directive de Hitler, que l’on a pu dater du 9 avril 1942, de déporter à l’Est cinq cents communistes, Juifs et « éléments asociaux » pour chaque nouvel attentat commis contre un membre de la Wehrmacht. Par son esprit, cette directive se distingue de celle d’Otto von Stülpnagel car, pour Hitler, il s’agissait, non d’atténuer les effets négatifs sur l’opinion française des fusillades d’otages, mais d’en renforcer le caractère terroriste par l’addition de ces déportations. Cette instruction de Hitler n’avait jamais encore été mentionnée par les historiens français et allemands traitant de la politique allemande des otages en France. Pourtant, elle explique l’annonce de déportations de communistes et de Juifs dans les avis de représailles du MBF, publiés en avril et en mai 1942. Elle est à l’origine de la formation du convoi du 6 juillet 1942, composé de mille cents « otages communistes », de cinquante otages Juifs et d’une vingtaine ou d’une trentaine « d’éléments asociaux ».

       De plus, les documents produits aux chapitres cinq et six montrent que Dannecker a utilisé cet ordre du Führer pour faciliter la déportation des 5 000 Juifs parisiens, appréhendés en mai et août 1941, et pour lesquels il avait obtenu, en mars 1942, l’accord d’Eichmann et de Heydrich. Car, au moment où cette autorisation lui avait été donnée, la responsabilité des mesures de police en France était encore entre les mains du MBF. C’est pourquoi il dut « légitimer » ces déportations par des « raisons de sécurité » et fit en sorte que ces transferts s’opèrent dans le cadre de la politique des otages. Cette manoeuvre fut favorisée par le fait que l’organisation matérielle des transports de représailles hors de France, ainsi que le sort des Juifs arrêtés à cet effet, avait été confié depuis le 24 décembre 1941 à la Sipo-SD. En conséquence, Dannecker respecta les instructions du MBF concernant les déportations d’otages pour la formation des convois du 27 mars et du 5 juin 1942. Il les fit partir du camp de Compiègne, dirigé par la Wehrmacht et désigné par le MBF comme le lieu de rassemblement des otages à déporter à titre de représailles. L’entrée en fonction d’Oberg en juin 1942, comme Chef Supérieur des SS et de la police allemande libéra Dannecker des critères stricts définis par le MBF. Cependant les convois de Juifs suivants, des 22, 25, 28 juin (et probablement du 17 juillet 1942), furent aussi présentés à l’administration militaire comme des convois de représailles, ainsi que le confirme le télégramme de Dannecker du 9 juillet 1942 à son homologue belge. Enfin, le télégramme du 1er août 1942, émanant du service C2 de la Gestapo à Berlin, chargé des déportations, montre que les convois de Juifs partis en juin et juillet 1942 furent considérés, par ce service, comme des transports de représailles par référence à la directive de la Gestapo du 6 mai 1942, appliquant l’ordre de Hitler du 9 avril 1942. Un tel camouflage des débuts de la « solution finale » n’est pas propre à la France. En Belgique, par exemple, les déportations raciales se firent en étendant aux Juifs les dispositions des décrets du 11 mars et du 8 mai 1942, imposant le travail forcé aux personnes réputées au chômage[231].

       Cette étroite imbrication entre les premières déportations de Juifs de France et la politique des otages explique la destination du convoi du 6 juillet 1942 à Auschwitz et sa composition originale. Dannecker, chargé du départ des convois juifs vers Auschwitz, inclut ce convoi dans l’organigramme des trains mis à sa disposition pour « l’évacuation des Juifs », par le service des transports allemands. Il intégra dans le convoi des « 45 000 les cinquante derniers Juifs « déportables » du camp de Compiègne. C’est ainsi que l’argument du « judéo-bolchevisme » qui servit, à la même époque de prétexte au massacre des Juifs et des cadres communistes en Union soviétique, précipita le départ de six mille Juifs de France vers Auschwitz et la déportation d’un millier de communistes vers le camp de la « solution finale ». Pourtant, Hitler, loin de privilégier l’évacuation des Juifs dans les mesures de représailles avait, au contraire, exigé que les communistes soient déportés massivement. A ce titre, seul le convoi du 6 juillet 1942, par sa composition, répondait à cette directive. La décision de la police allemande de suspendre les fusillades et les déportations d’otages à l’automne 1942 fit du convoi des « 45000 » le seul transport d’otages communistes. Il fut aussi le seul grand transport de prisonniers politiques de l’année 1942 : car, ce n’est qu’au début de l’année 1943 que la Sipo-SD choisit de privilégier la déportation comme moyen de répression de la Résistance.

       L’examen attentif de la mise en place et de la conduite de la politique allemande des otages a permis, d’autre part, de mieux cerner cette politique. Dans sa définition d’abord : « Politique des otages », « système des otages », les deux expressions ont été utilisées pour désigner l’ensemble des mesures décidées par l’occupant, sous la forme de prises, de fusillades et déportations d’otages, pour réprimer et dissuader les instigateurs, les auteurs et les complices présumés des attentats et des sabotages, organisés par le Parti communiste contre des membres de l’armée allemande. L’appellation de « système des otages » se justifie dans la mesure où la prise d’otages, qui figurait déjà dans les règlements de la Wehrmacht, a été codifiée à partir d’août 1941 par une série ordonnances de l’administration militaire et appliquée de manière systématique aux 29 cas déclarés par les MBF au Haut-commandement de l’armée de terre (OKH) à Berlin[232]. Il paraît également légitime de parler de « politique des otages » car ces décisions furent prises au niveau supérieur – à Paris ou à Berlin -, faisaient partie d’un plan d’ensemble visant à intimider les responsables de ces attentats et reposaient sur des choix politiques et une évaluation des rapports de force. C’est à ce titre que les deux fusillades du 11 août et du 21 septembre 1942, ordonnées par Oberg, ont été étudiées dans « la politique des otages », bien que le Chef supérieur des SS et de la police en France ait modifié les normes de fonctionnement définies par les militaires. En effet, même si Oberg avait reçu de Heydrich, en mai 1942, la consigne d’aboutir à l’arrêt des fusillades d’otages, les deux exécutions de l’été 1942 furent considérées comme la principale riposte que les forces d’occupation étaient susceptibles de porter, à cette date, aux auteurs de ces attentats.

       Si l’on s’en tient à cette définition précise, la politique allemande des otages eut une existence relativement courte dans le temps. Elle débute avec l’ordonnance du 21 août 1941 et se termine en novembre 1942, quand le système est suspendu et, de fait, abandonné. A partir de cette date, l’occupant s’oriente vers d’autres modalités de répression et de dissuasion, dont la principale est la déportation. C’est pourquoi, il paraît justifié d’exclure de la « politique des otages », stricto sensu, les exécutions qui suivirent et qui furent décidées au niveau local ou de façon ponctuelle par le BdS à titre de représailles[233]. Il faut, enfin, souligner que des otages ne furent exécutés que lorsqu’il y avait mort d’homme et non pour des sabotages endommageant, même gravement, des biens matériels. C’est ainsi que 682 otages furent, au total, fusillés entre septembre 1941 et septembre 1942. Ceux-ci, Juifs ou non, étaient, dans leur très grande majorité, des communistes.

       L’étude chronologique a dégagé les différentes phases de l’application de la politique des otages et s’est attachée à en mesurer les principaux facteurs d’évolution. Le plus important est assurément les enjeux de la guerre hitlérienne contre l’Union soviétique et l’évolution de la situation sur le front de l’Est. En effet, la mise en place du système ne peut être dissociée des choix opérés par Hitler pour emporter cette guerre qu’il considérait comme décisive pour la construction du « Reich millénaire. Pour triompher du « judéo-bolchevisme », Hitler avait ordonné d’isoler les résistants du reste de la population et de briser avec la plus grande rigueur toute opposition en Europe occupée. L’instauration de la terreur à l’Ouest s’inscrivait alors dans la logique d’une guerre courte et était liée à la relative faiblesse des moyens policiers dont disposaient les forces d’occupation en France qui ne leur permettait pas de procéder, à cette date, à une répression parfaitement ciblée. L’accroissement de l’efficacité des recherches policières due aux accords de collaboration entre les services allemands et français, l’institution du travail obligatoire pour combler le départ massif des ouvriers allemands sur le front de l’Est conduisirent les nazis à renoncer aux fusillades systématiques d’otages qui heurtaient l’opinion française.

       La guerre en Union soviétique a également joué un rôle essentiel dans la tactique du PCF vis-à-vis de l’Allemagne. L’entrée de l’URSS dans la guerre ouvrait, aux yeux de ses dirigeants et de ses militants, la perspective d’un écrasement rapide du nazisme et d’une libération prochaine de la France. Libération à laquelle la population devrait participer, y compris les armes à la main. Or il semble, comme on l’a vu plus haut, que les appels pressants de l’Internationale communiste d’intensifier l’action contre l’occupant pour soulager le front soviétique et les premières mesures de terreur prises par Hitler contre les communistes aient poussé la direction du PCF à organiser, dès août 1941, des attaques contre des officiers et des soldats allemands. Compte tenu du régime particulier de la France, seul pays occupé à conserver un gouvernement prétendument souverain et des efforts de Pétain pour faire accepter aux Français l’armistice et la « collaboration » avec l’Allemagne, il paraissait important aux partisans de ces attentats de signifier clairement, au moyen de ces actes hautement symboliques, la reprise de la guerre sur le sol français. Mais les revers subis par l’Union soviétique, en éloignant le moment de la libération, rendirent, aux yeux des autres résistants, ces actions prématurées et dangereuses. Les communistes poursuivirent cette tactique afin de ne pas cautionner la terreur. Puis, la contre-offensive soviétique devant Moscou et la fin de la guerre-éclair leur apportèrent l’illusion que l’heure de la libération était proche, si bien qu’ils renforcèrent leurs groupes armés et intensifièrent leurs attaques contre l’occupant.

       La politique de terreur ordonnée par Hitler a été, d’autre part, freinée à ses débuts par l’opposition de la Wehrmacht, hostile à une extension à l’Ouest de ce qu’elle qualifiait de « méthodes polonaises ». C’est pourquoi le Führer imposa le Keitelbefehl du 16 septembre 1941 et les instructions qui furent à l’origine du décret Nacht und Nebel à la Wehrmacht, qui y détenait encore à cette date les pouvoirs de police. A ce propos, il semble que les événements qui se produisirent en France jouèrent un rôle notable dans la formulation, pendant cette période, de la politique de répression allemande à l’Ouest Le Keitelbefehl est une réfutation, point par point, de l’argumentation présentée par Otto von Stülpnagel pour refuser d’appliquer, avec l’appui de ses supérieurs, les ordres de Hitler de procéder à l’exécution de 50 à 100 otages par soldat allemand tué. De même, il ressort comme l’a mentionné Joseph de La Martinière, que l’exemple français a inspiré les directives de Hitler concernant le décret Nacht und Nebel. Cette position centrale de la France n’est pas surprenante. Elle était la plus grande puissance parmi les pays vaincus d’Europe occidentale et sa production industrielle et agricole représentait un apport important à la machine de guerre allemande. De plus, l’essor la Résistance française, la présence d’un Parti communiste actif et qui, de plus, avait fait le choix d’étendre la lutte armée en attentant à la vie de membres de la Wehrmacht, plaçaient ce pays en pleine lumière. Les efforts de l’armée allemande pour modérer la politique d’occupation à l’Ouest furent, pour l’essentiel, balayés en France par la démission d’Otto von Stülpnagel, en février 1942, et par la nomination d’Oberg comme représentant direct de Himmler.

       Cependant, l’on est frappé par le souci permanent des autorités allemandes en France, qu’il s’agisse des militaires comme du chef de la police allemande, de ménager l’opinion française. Cette préoccupation s’explique par le rôle primordial des questions économiques dans la définition de la politique d’occupation. On l’a vu, l’objectif premier des Allemands était de créer et de maintenir les conditions optimales pour l’exploitation des richesses économiques et humaines du pays. Et donc d’empêcher toute action susceptible d’en perturber le climat politique et social et de retentir sur la production des biens destinés à l’Allemagne. L’entrée du Reich dans la guerre totale, en février 1942 porta cette préoccupation à son maximum. Or les ordres de Hitler d’utiliser les ressorts de la terreur pour combattre la Résistance entrèrent en contradiction avec cette politique dans un pays traditionnellement attaché aux droits de l’Homme. C’est pourquoi, Otto von Stülpnagel qui redoutait les conséquences prévisibles d’une répression aveugle sur l’opinion française tenta d’impliquer, dès le premier attentat, le gouvernement de Vichy dans la mise en place des représailles. Mais cette tactique se révéla rapidement inefficace. Pétain ne pouvait courir le risque d’apparaître comme le complice de l’Allemagne sans perdre de son crédit, et donc de sa légitimité. D’où le mouvement de retrait qu’il opéra sur la question des otages dont il cessa de justifier les exécutions, à partir de décembre 1941. Il ne put empêcher, cependant que la collaboration de l’Etat Français soit de plus en plus mal acceptée par les Français, à mesure que les Allemands se couvraient les mains de sang. C’est ainsi que la politique de représailles massives, ordonnées par Hitler en représailles des attentats communistes, compromit les bases sur lesquelles reposait, en France, la Pax Germanica.

Chapitre 7

La désignation des otages à déporter

       La formation du convoi des « 45 000 » par les autorités militaires allemandes puis, à partir du 19 juin 1942 par les services de la police de Sûreté, s’est étalée sur une période relativement longue. Trois mois séparent l’ordre de Hitler du 9 avril 1942 et le départ des otages communistes et « asociaux » dans le convoi du 6 juillet 1942.

       L’importance de ce délai s’explique, on l’a vu, par le fait que Dannecker avait organisé, en priorité, grâce à l’appui des services d’Eichmann, la déportation des Juifs pour laquelle il avait obtenu l’autorisation de ses supérieurs. Ces transports avaient, eux-mêmes, été retardés par les difficultés rencontrées pour trouver les trains de marchandises nécessaires : la police de Sûreté n’en avait obtenu, en nombre suffisant, qu’à partir du 18 juin. Enfin, le choix et le rassemblement d’un millier de prisonniers politiques répondant aux critères précis définis par le commandement militaire nécessitèrent près d’un mois et demi. L’administration militaire excluait, en effet, de déporter purement et simplement les communistes et les Juifs qui se trouvaient à Compiègne, en avril 1942. Karl Heinrich von Stülpnagel entendait bien, comme son prédécesseur, faire des déportations de représailles un moyen efficace de répression et de prévention des attaques contre les membres de la Wehrmacht : en conséquence, les déportés devaient être proches des auteurs des attentats et choisis avec soin. Pour ce faire, il avait, les 9, 10 et 24 avril 1942, dicté trois importants décrets et remis en vigueur les instructions émises par Otto von Stülpnagel, entre décembre 1941 et février 1942, afin d’organiser la sélection, le transfert et l’internement à Compiègne des hommes destinés à être déportés.

L’évolution du mode de désignation des otages

       Les futurs déportés appartenaient tous, au même titre que ceux qui devaient être exécutés après un attentat, à la catégorie des otages. Cependant, on l’a vu, sa définition et son appellation évoluèrent. L’avis du 22 août 1941 considérait comme otages (Geiseln) toutes les personnes arrêtées par les autorités allemandes ou pour le compte de celles-ci. A compter de la promulgation du « Code des otages », le 28 septembre 1941, ce terme ne désigna plus que les hommes inscrits sur les listes d’otages (Geisellisten). Celles-ci étaientétablies par les Feldkommandant au niveau de chaque département. Elles leur servaient à proposer, au commandant de leur région militaire, ceux qui leur paraissaient devoir être fusillés après un attentat. Listes qui devaient être constamment tenues à jour, du fait des nouvelles arrestations, des exécutions, des libérations et des transferts de prisonniers d’un lieu d’incarcération à l’autre. A la suite de l’avis du 14 décembre 1941, les Feldkommandant eurent également à désigner des otages en vue de leur déportation.

       Le 6 mars 1942, le mot Geisel fut abandonné au profit de Sühneperson (personne devant être choisie en cas de représailles)[234]. Ce changement s’explique par plusieurs motifs. Traditionnellement, les otages étaient pris parmi les personnalités les plus éminentes de la population. Les otages sont des habitants du pays qui garantissent de leur vie l’attitude correcte de la population. Leur sort est ainsi entre les mains de leurs compatriotes. En conséquence, la population doit être clairement menacée de voir les otages porter la responsabilité des actes hostiles commis par quiconque. Seuls les ressortissants français doivent être pris comme otages[235] Or, les fusillés provenaient ici d’un milieu différent de celui des notables. D’autre part, le droit international (article 19, titre III de la Convention Internationale de Tokyo) précisait que les otages devaient toujours être traités avec humanité et ne pouvaient, en aucun cas, être mis à mort ou soumis à des châtiments corporels. Ce sont ces deux raisons qui furent invoquées par Karl Heinrich von Stülpnagel pour légitimer ce nouveau vocabulaire[236]. Mais on peut ajouter, qu’en principe, les prises d’otage étaient des mesures préventives. Or, en mars 1942, elles ne pouvaient être considérées comme telles, puisqu’elles débouchaient invariablement sur des exécutions nombreuses et de plus en plus fréquentes. Le terme de « représailles » reflétait, en fait, l’échec du système en tant que moyen de dissuasion.

       Les catégories visées avaient, elle aussi, connu plusieurs modifications depuis l’ordonnance du 28 septembre 1941.[237] Le « Code des otages » ordonnait de choisir ceux-ci parmi les communistes, les anarchistes et les gaullistes. En octobre 1941, l’administration militaire allemande avait suspendu la constitution des listes d’otages gaullistes après la condamnation par le général de Gaulle des attentats contre les membres de la Wehrmacht. Cependant, après les deux déraillements du train Paris-Cherbourg à Moult-Argences le 16 avril et le 1er mai 1942, le MBF avait ordonné de prendre des otages parmi les gaullistes, à condition que leur participation effective, dans chaque cas précis, ait été préalablement prouvée. Au début de décembre 1941, les avis officiels avaient intégré, de manière systématique, les Juifs dans les mesures de représailles. Précédemment, comme le montre Serge Klarsfeld dans Le Livre des otages, des Juifs avaient été exécutés dès les premières fusillades. Mais il s’agissait alors d’hommes politiquement engagés et considérés comme « judéo-bolcheviks ». En mars 1942, la référence aux anarchistes avait disparu. Le 9 avril, Hitler avait ordonné de déporter aussi des « éléments asociaux » dans les convois de représailles.

La sélection des otages à déporter

       En tant qu’otages, les futurs déportés devaient être choisis parmi les personnes de sexe masculin, arrêtées récemment ou détenues pour le compte des autorités allemandes. Ils étaient internés, soit administrativement, soit préventivement pendant l’instruction de leur procès, soit emprisonnés pour purger, en France, une peine infligée par un tribunal de guerre allemand ou par une cour française. Ces hommes étaient gardés par l’occupant – au camp de Compiègne, au fort de Romainville ou dans les quartiers allemands des prisons françaises – ou bien détenus par les services français. En effet, depuis le 19 septembre 1941, toute personne arrêtée par la police française pour « activité communiste ou anarchiste » était considérée comme également détenue pour le compte des autorités allemandes. Quant aux Juifs, appréhendés pour la plupart sur ordre de l’occupant, ils étaient, dans leur grande majorité, enfermés dans des camps d’internement gérés par les Français, comme ceux de Drancy, de Pithiviers ou de Beaune-La-Rolande.

       La désignation des otages à déporterrelevait des Feldkommandant qui devaient les choisir, en accord avec l’antenne extérieure compétente du délégué de la police de Sûreté et du SD, parmi les prisonniers dont le domicile fixe se trouvait dans leur circonscription. Devaient être exclues, en principe, les personnes susceptibles d’être fusillées[238]. Comme les listes étaient régulièrement revues, la frontière entre otages à déporter et otages à fusiller était fragile : des communistes et des Juifs, qui figuraient sur des listes établies en 1941 et 1942 en vue d’une exécution, furent déportés à Auschwitz dans les convois du 5 juin et du 6 juillet 1942[239]. Inversement, plusieurs communistes, placés sur une liste de propositions pour la déportation, dressée en décembre 1941 par la Feldkommandantur de Rouen, furent fusillés dans le premier semestre de l’année 1942[240]. L’exemple de Gabriel Lemaire montre que le département V Pol, chargé d’établir au niveau des services administratifs du MBF la liste définitive des otages à fusiller après un attentat, était plus exigeant que les Feldkommandant. Le 7 mai 1942, ce département propose que le communiste rouennais soit libéré, dans la mesure où ses antécédents et son activité politiques ne paraissent pas justifier son exécution[241]. Or, il n’est pas remis en liberté, mais déporté à Auschwitz, le 6 juillet 1942 (où il meurt sous le matricule 45 778).

       Pour chaque otage désigné pour la déportation, le Feldkommandant devait remplir un formulaire en trois exemplaires à remettre au Feldkommandant du camp de Compiègne[242]. Ces « fiches d’otage » étaient d’un modèle identique à celles qu’ils transmettaient au commandant de leur région militaire, concernant les prisonniers qu’ils proposaient pour une exécution. Elles indiquaient le nom et le prénom du prisonnier, la date et le lieu de sa naissance, son domicile, sa profession, sa situation de famille, son appartenance « ethnique » et « raciale » (aryenne ou juive) , la date, le lieu et le motif de son arrestation, l’autorité qui l’avait réalisée et celle qui l’avait ordonnée ainsi que celle pour laquelle il était interné, le lieu de sa détention, son passé politique et, dans certaines Feldkommandantur, les raisons de sa désignation comme otage[243]. Lors de cette sélection, les Feldkommandant avaient à tenir compte des instructions particulières relatives aux prisonniers destinés à la déportation. Ceux-ci devaient être français ou apatrides ou encore posséder la nationalité d’un pays occupé par la Wehrmacht (dans la mesure où ils allaient être transférés, sous la responsabilité de l’Allemagne, hors des frontières de la France)[244]. L’administration militaire ordonnait, en outre, de ne choisir prendre que des hommes aptes au travail et âgés de 18 à 55 ans. Car, dans l’esprit du MBF, ceux-ci devaient être employés à l’Est dans des travaux forcés, qu’ils soient juifs, communistes ou « asociaux ».

Les critères politiques

       Les critères politiques de ce choix avaient été définis de façon précise par le « Code des otages », pour les communistes et les anarchistes. Devaient être désignés en priorité : a) les anciens députés et dirigeants des organisations communistes ou anarchistes; b) les personnes (les intellectuels) qui se sont employées à diffuser la pensée communiste  par laarole ou par l’écrit (fabrication de tracts); c) les personnes qui, par leur attitude (par exemple, attentats sur les membres de la Wehrmacht, actes de sabotage, détention d’armes) ont fait la preuve de leur activité dangereuse ; d) les personnes qui ont participé à la distribution de tracts; e) les personnes qui, dans les derniers temps, ont été arrêtées à la suite d’actes terroristes ou de sabotages, du fait de leurs relations avec les cercles présumés responsables. [245] Par la suite, ces critères furent élargis, comme en témoigne un document émanant de la Feldkommandantur de Caen, daté du 6 mai 1942. A la suite d’erreurs de personnes commises lors des arrestations qui avaient suivi l’attentat de Moult-Argences le Feldkommandant communiquait au préfet du Calvados les questions qui devaient orienter son enquête et servir à déterminer le maintien (ou non) des hommes interpellés en état d’arrestation : 1°) Etait-il membre du Parti communiste ? 2°) Depuis quand et jusqu’à quelle époque ? 3°) Quel emploi avait-il dans le parti ? (fonctionnaire, etc.) ? 4°) Est-il comparse ? 5°) Sympathise-t-il d’une manière quelconque avec les idées communistes ? 6°) S’est-il fait remarquer de quelque manière comme propagandiste des idées communistes ? 7°) Quelles étaient ses opinions et son attitude politique avant et après la guerre ? 8°) A-t-il été déjà condamné par la police ou des tribunaux (motifs) ? 9°) Quelle est d’ordinaire sa réputation ? 10°) Peut-il être considéré comme antisocial ?[246]. Ce questionnaire fait apparaître deux notions nouvelles, aux contours mal définis : celle de « sympathie communiste » et celle d’attitude « antisociale ». De plus, la « réputation » devient, à elle seule, une raison suffisante pour retenir une personne comme otage.

       Les fiches d’otages des « 45 000 » proposés par les Feldkommandant en vue d’une exécution viennent confirmer ces critères[247]. La raison essentielle de leur désignation est effectivement le soupçon ou la preuve d’une activité communiste depuis l’armistice (par exemple, distribution ou détention de tracts et de journaux clandestins etc.) . Sont aussi systématiquement mentionnés : le niveau de responsabilité avant-guerre, au PCF ou dans les organisations proches du Parti communiste (Association des Amis de l’URSS, Association républicaine des anciens combattants (ARAC) etc.) ; leur fonction ou leur appartenance syndicale (l’adhésion à la CGT étant assimilée sans nuance à des opinions communistes[248]) ; leur participation aux grands mouvements de grève des années trente –  en particulier à celui du 30 novembre 1938 – ou leur rôle en 1936[249]. Les manifestations de solidarité à l’égard des victimes des fusillades sont présentées comme un motif de désignation[250] ou le soupçon d’avoir participé à l’organisation et à la réalisation d’un attentat[251]. La notion de « sympathie communiste » a été utilisée dans certains cas de façon abusive, pour la désignation des otages. La fiche de Léopold Duparc indique : Adhérent depuis de longues années au Parti radical-socialiste, sympathise avec les communistes, conseiller municipal, connu par la police française à cause de ses opinions communistes[252]. De même, Emmanuel Desbiot, professeur d’anglais à l’école primaire supérieure de Caen, est arrêté comme otage, le 7 mai 1942, avec Marcel et Lucien Colin, fils du directeur de cet établissement. Il figurait avec ce dernier sur une liste d’individus suspects d’affinités communistes[253]. Résistant, il avait été repéré par la police pour avoir déposé une gerbe de fleurs, le 11 novembre 1941, au monuments aux morts de Caen.

       D’autres motifs de choix, ne figurant pas sur les documents allemands, se déduisent des causes d’arrestation[254]. Elles correspondent, pour la plupart, aux différents délits d’hostilité envers le Reich ou la puissance occupante, énoncés par le décret Nacht und Nebel : attentats contre les personnes physiques et leur vie ; espionnage ; sabotage ; menées communistes ; actes délictueux propres à créer des troubles ; aide à l’ennemi sous la forme de passages frauduleux de personnes, de tentatives d’enrôlement dans des forces ennemies, d’aide apportée à des membres de l’armée ennemie (parachutistes, etc.) ; possession d’armes non autorisées. Outre les « menées communistes » qui ont constitué, pour la majorité des « 45 000 », le facteur principal de leur arrestation et de leur sélection comme otage, on trouve dans le convoi des hommes appréhendés pour d’autres raisons. Bien entendu, aucun d’entre eux n’a été choisi comme otage pour avoir participé à un attentat ou à un sabotage. Il est clair, en effet, qu’en cas de preuves, l’occupant l’aurait fait comparaître devant un tribunal allemand[255]. Mais certaines arrestations ont été motivées par les soupçons d’en avoir été les auteurs ou les complices. De nombreux cheminots communistes furent ainsi appréhendés après la découverte d’un sabotage à proximité du lieu de leur travail : la police considérant souvent, non sans raison, qu’un certain nombre d’entre eux y étaient impliqués. De la même façon, le sabotage de la grue de 32 tonnes du dépôt SNCF d’Amiens entraîne, les 7 et 8 mai 1942, l’arrestation de 9 cheminots communistes. Deux d’entre eux au moins, Clovis De Horter et Georges Poiret, avaient réellement pris part à cette opération. Dans le Calvados, de Brinon obtient, à la demande de la SNCF, la libération de la plupart des cheminots que les autorités allemandes avaient arrêtés après le déraillement de Moult-Argences, mais les Allemands refusent de remettre en liberté les dix cheminots qu’ils savaient communistes. (Ces hommes furent tous déportés à Auschwitz[256]). Dans le même esprit, trois ouvriers communistes de l’usine de décolletage Lipton, à Dijon, furent arrêtés (et déportés) après l’attentat contre le Soldatenheim, de la rue de la Pépinière à Dijon, survenu en janvier 1942 : d’après les enquêteurs, le corps de la bombe était constitué d’un piston fabriqué dans cette usine.

       D’autres « 45 000 » furent internés puis retenus comme otages, après qu’une grève ait éclaté dans leur entreprise : le 9 juillet 1941, un arrêt de travail portant sur les salaires et l’exercice des libertés syndicales, se produit dans l’entreprise Sanders à Gentilly. Les renseignements généraux sont avertis et un membre de la maîtrise leur fournit la liste de ceux qu’il suppose être les « meneurs ». Treize ouvriers sont arrêtés, trois jours plus tard, par les inspecteurs de la Brigade spéciale (BS-1). Ils sont incarcérés pendant quatre mois au dépôt, puis envoyés au camp d’internement français de Voves (Eure-et-Loir) Neuf d’entre eux, qui avaient été fichés par les R.G. depuis plusieurs années en tant que « militants actifs et propagandistes » sont retenus comme otages et déportés à Auschwitz[257]. Seul, Francis Joly en est revenu. Parmi les causes d’arrestation, on relève également plusieurs tentatives de « passage frauduleux des frontières ». On peut citer l’extraordinaire aventure de Johan et Robert Beckman, jeunes étudiants hollandais, appréhendés dans le Jura en novembre 1941. Après l’arrestation d’un grand nombre de membres de leur réseau de résistance Oranje-Wacht, organisé en Hollande, ils avaient coupé tout contact avec celui-ci et s’étaient mis à « travailler » pour un autre groupe, en relation avec Londres. Après avoir vainement essayé, par deux fois, de gagner l’Angleterre par bateau, ils décident de le faire par la Suisse. Ils sont arrêtés par la Geheime Feldpolizei qui les accuse d’avoir favorisé les buts de l’ennemi et tente, sans succès, de les faire avouer. Le tribunal de guerre allemand de Besançon les condamne à une peine légère –  uatre mois de prison – faute de preuves. Ils sont conduits à Compiègne, le 6 avril 1942, et intégrés au convoi des « 45 000 ».

       Il faut aussi évoquer le cas de non-communistes soupçonnés, semble-t-il, d’être en relation avec l’Angleterre. Renelde Lefebvre, directeur d’école à Saint-Denis, est arrêté le 28 avril 1942 bien que la Gestapo n’ait pas trouvé lors d’une perquisition précédente, les documents qu’il cachait dans son bureau. En 1941, son fils de quinze ans avait rejoint l’Angleterre en canoë. L’exploit avait été relaté par la radio anglaise et la radio française de Londres. Le jeune Lefebvre fut reçu par Winston Churchill et le souverain britannique. Le second cas reste mystérieux : John Fletcher, d’origine écossaise, naturalisé français en 1921, est arrêté, en mai 1942, par les autorités allemandes, sur son lieu de travail, près d’Albert, dans la Somme. Lorsque de Brinon demande, en 1943, à la police française d’enquêter sur les raisons et les conditions de son arrestation, celle-ci ne peut apporter aucun élément d’explication : il n’avait jamais été condamné auparavant, n’était ni juif, ni franc-maçon, ni militant politique. Est-ce parce qu’il avait servi comme sergent au Third Intelligence Corps, pendant la Première guerre mondiale, qu’il avait été sélectionné comme otage ? Il fut transféré conduit à Compiègne le 23 mai 1943 et déporté le 6 juillet 1942. On peut enfin noter la présence dans le convoi d’hommes arrêtés pour détention d’arme prohibée, tel Robert Riche de Mars-sur-Othe (Aube).

Le choix des otages non communistes

       S’il est relativement aisé de cerner les raisons qui ont permis la désignation des otages politiques, il est difficile de connaître celles qui ont déterminé le choix de la vingtaine ou de la trentaine de prisonniers de droit commun faisant partie du convoi du 6 juillet 1942[258].Leur sélection relevait directement du MBF : Le  choix des éléments asociaux est pris chaque fois par arrêté spécial du MBF qui sollicitera éventuellement les propositions des commandants de région. [259]Le petit nombre de déportés de cette catégorie laisse supposer que ces critères étaient très précis. Il n’est pas impossible que l’explication fournie par Karl Heinrich von Stülpnagel, pour justifier leur intégration dans les mesures de représailles – des affinités communistes – ait joué un rôle déterminant dans le choix des autorités allemandes. On relève, en effet, dans les rapports de police de plusieurs de ces « 45 000 », un lien plus ou moins étroit avec les communistes. Qu’il s’agisse de faits réels (la participation de l’un d’eux à une distribution de tracts communistes) ou l’existence d’un lien de parenté avec un membre du parti, ou encore la fausse attribution d’opinions communistes, déduites d’une arrestation en application du décret du 18 novembre 1939. Décret qui permettait d’interner les communistes avec d’autres personnes jugées dangereuses pour la défense nationale et la sécurité publique.

       On ignore enfin pourquoi cinquante otages juifs, inscrits sur une liste particulière, ont été déportés dans le convoi du 6 juillet 1942 et non dans les transports précédents[260]. Sur les 44 otages d’origine juive dont on connaît l’identité précise, 23 étaient des habitants du Calvados, arrêtés au début du mois de mai 1942 à la suite de l’ordre du Feldkommandant de saisir tous les Juifs du département après l’attentat de Moult-Argences[261]. Quant aux Juifs des autres départements, leur situation était des plus diverses. Certains d’entre eux se trouvaient à Compiègne après une arrestation pour détention de tracts communistes, comme Roger Kinspourg ; d’autres avaient été appréhendés en tant qu’otages juifs, à la suite d’un attentat, comme Jacques Lévy de Tours; deux étrangers, Hartwig Goldschmiedt et Moses Sturn avaient été pris, sans papiers, dans le train Dijon-Lille près de Joinville (Haute-Marne), ils tentaient de regagner la Belgique, après leur évasion du camp de Savigny, en Haute-Savoie. Jugés le 19 mars 1942 par le tribunal allemand de Chaumont, ils avaient été ensuite conduits à Compiègne. Ces hommes quittèrent le secteur réservé aux Juifs la veille du départ, pour rejoindre le reste du convoi dans les deux baraques qui servaient de lieu de transit. L’hypothèse selon laquelle ces 50 otages juifs représentaient le dernier contingent de juifs « déportables » de Compiègne (Deportationsjude), répondant aux normes de l’administration militaire, est la plus vraisemblable. Leur départ allait entraîner la liquidation définitive de la section du camp de Compiègne réservée aux Juifs.

Il est impossible de donner le chiffre exact de Juifs déportés le 6 juillet 1942. Car il faut ajouter aux 50 hommes de cette liste ceux qui furent été déportés comme communistes et qui n’avaient jamais été placés au camp des Juifs. Tel Daniel Nagliouk, sélectionné comme otage communiste, interné à Compiègne en octobre 1941, dont le nom figure sur une des trois listes d’otages non raciaux du convoi. Sa fiche d’otage mentionne pourtant son appartenance à la « race juive ». A l’opposé, Isaak Feitlowiecz interné à Compiègne, le 6 octobre 1941, se trouve inscrit sur la liste des otages juifs. Il faut en conclure qu’il a été transféré dans le camp des Juifs après l’ouverture de celui-ci. On ignore, par contre, si un tel transfert a eu lieu pour Marcel Gohé, arrivé à Compiègne le 22 octobre 1941 et pour Samuel Goldstein arrêté le 25 juin 1941. On ne sait pas non plus dans quel camp furent enfermés Albert Miklichanski et Henri Migdal, jeunes communistes d’origine juive[262].

Le rôle de la police française dans la sélection des otages 

       Pour opérer leur sélection, les Feldkommandant avaient besoin de renseignements précis et fiables sur les prisonniers de leur circonscription. Pour ce faire, ils devaient s’enquérir, auprès des tribunaux militaires allemands, des jugements rendus et tenir à jour la liste des hommes arrêtés pour activité communiste et anarchiste par les autorités françaises. Ces listes, établies pour chaque département de la zone occupée devaient, en principe, être remises par les préfets aux Commandants de chacune des régions militaires, en application du décret du MBF du 19 septembre 1941[263]. Les Feldkommandant devaient, en outre, s’assurer – avec la collaboration des services français qui ne devaient pas connaître le but de cette vérification – de la présence effective de tels détenus dans les camps d’internement français et de s’informer des peines prononcées par les tribunaux français pour cette catégorie de prisonniers[264]. Cependant, ces informations ne pouvaient suffire à déterminer leur choix. Ils avaient l’ordre de connaître de façon précise le passé et l’activité politique de tous ces prisonniers. Certains de ces renseignements leur étaient communiqués par les tribunaux allemands, l’Abwehr etla police de Sûreté (Sipo-SD). Mais l’essentiel provenait de source française. Seule, en effet, la police française était capable de rendre compte, avec le luxe de détails dont témoignent les listes et les fiches d’otages, des activités politiques des communistes, certaines remontant au début des années vingt. Plusieurs de ces fiches portent des formules comme « d’après la police française » ou « d’après le préfet » qui ne laissent aucune incertitude sur l’origine de ces informations[265].

       L’article III de la convention d’armistice obligeait l’administration française à se conformer aux ordres de l’occupant : Dans les régions occupées de la France, le Reich allemand exerce tous les droits de la puissance occupante. Le gouvernement français s’engage à faciliter, par tous les moyens, les réglementations relatives à l’exercice de ces droits. Le gouvernement français invitera immédiatement toutes les autorités françaises et tous les services administratifs français du territoire occupé à se conformer aux règlements des autorités allemandes et à collaborer avec ces dernières d’une manière correcte. Les Allemands devaient, pour obtenir ce type d’informations, s’adresser aux préfets. Toutefois, ils n’ont pas toujours suivi le canal officiel, comme l’atteste la lettre que le préfet de Meurthe-et-Moselle envoie, le 9 octobre 1941, aux sous-préfets, aux maires, à la police et à la gendarmerie de son département : Les autorités occupantes demandent parfois aux directeurs d’usines, aux commissaires de police, ou aux maires, des listes de communistes. Or il arrive fréquemment que ces listes soient inexactes, parce qu’elles ont été établies après l’exode. Il est arrivé souvent que l’on ait confondu des syndicalistes ou des socialistes avec des communistes. Afin d’éviter de telles errements, j’ai décidé que, dorénavant, les listes de communistes devront être centralisées à la sous-préfecture (à la préfecture pour l’arrondissement de Nancy) qui les transmettra ensuite sous la forme d’un état récapitulatif annoté, à la préfecture qui se chargera de les communiquer aux autorités allemandes compétentes. J’appelle votre attention sur ces prescriptions que vous voudrez bien porter à la connaissance des directeurs d’usine ou chef(s) d’établissements industriels qu’elles peuvent intéresser[266]. Il semble que l’on puisse distinguer à ce sujet, deux cas de figure : celui où les renseignements demandés ont été fournis sans résistance par les Français et celui où les Allemands ont dû se saisir des documents par la force, en raison de la mauvaise volonté des fonctionnaires. Ainsi, à Caen, les autorités allemandes exigèrent, à la suite des attentats d’avril et mai 1942, que le fichier du service des Renseignements Généraux leur soit remis. Ce, malgré les protestations du chef de service qui dut finalement obtempérer[267].

       Ces informations une fois recueillies, les Feldkommandant devaient en vérifier l’exactitude : les ordres reçus leur interdisaient de se contenter de formules vagues pour remplir les fiches d’otages : L’action qui a conduit à l’internement ne doit pas être relatée de façon imprécise, mais comporter des indications concrètes (exemple, « a caché au grenier un pistolet 6,35  avec 6 cartouches », ou « a distribué des écrits communistes en mars 1941)[268].On se souvient que l’administration militaire se méfiait des services français et en était venue à redouter, après les exécutions des 22 et 24 octobre 1941, que ceux-ci ne désignent nullement des otages nuisibles au point de vue allemand », mais des personnes dont elles voulaient « se débarrasser à l’aide ou sous la responsabilité des autorités allemandes[269]. La question de la fiabilité des renseignements pose celle du rôle des délateurs. De nombreux « 45 000 » ont estimé avoir été l’objet d’une dénonciation. Mais il ne faut pas perdre de vue que beaucoup d’entre eux étaient déjà sous surveillance policière avant la guerre, en tant que militants communistes, ni oublier que le gouvernement de Vichy avait donné pour mission aux forces de sécurité de poursuivre les communistes et les résistants et avait créé, à cet effet, des Brigades Spéciales qui collaboraient avec les services allemands. La police avait ses indicateurs et il était courant que les Allemands déportent les délateurs avec ceux qu’ils avaient dénoncés. Dans le convoi du 6 juillet 1942, se trouvaient deux d’entre eux. Il s’agissait de jeunes communistes qui avaient été retournés par la Gestapo après un séjour en Allemagne comme prisonniers de guerre[270]. L’un d’eux fut fusillé à Auschwitz au bout de six mois de détention. Des « 45 000 » furent parfois dénoncés par des membres de leur famille. S’agissant de dénonciation, un des cas les plus dramatiques est celui d’un commerçant parisien, non communiste, que sa femme avait signalé à la Gestapo pour marché noir et détention d’armes, afin de se venger des coups qu’il lui donnait. Il meurt à Auschwitz, un mois après son arrivée. Un an plus tard, elle est déportée à Birkenau, comme juive roumaine, et disparaît à son tour.

       En conclusion, la responsabilité des services français dans la désignation des déportés des convois de représailles est indiscutable, dans la mesure où ils mirent à la disposition des Allemands les renseignements qui leur étaient nécessaires à l’établissement des listes d’otages. La forte implication de la police française dans la formation du convoi du 6 juillet 1942 se retrouve si on examine les conditions dans lesquelles les « 45 000 » furent arrêtés.

Chapitre 8


[1]        Centre russe de conservation et d’étude de l’histoire contemporaine, fonds 945, inventaire 18, dossier 1322, feuillet 107, cité par Mikhaïl Narinski, « Le PCF et le Komintern, 1939-1941 », Communisme, n° 32-33-34, Paris, 1993 ou « Le Komintern et le PCF » in Cahiers d’Histoire de l’IRM, n° 50, 1993.

[2]        Pierre Villon, Résistant de la première heure, Paris, Editions Sociales, 1983, p. 51-52.

[3]        Voir notamment le rapport de synthèse de la Gestapo sur le parti communiste depuis le début de l’occupation jusqu’au 31 janvier 1941. La Gestapo contre le parti communiste, introduction et notes de Germaine Willard, Roger Bourderon et Gilbert Badia, Paris, éditions Sociales, 1984, p. 201 et suivantes. Ainsi que Ivan Avakoumovitch, « La résistance du PCF vue par l’occupant (juillet 1940-juin 1941), Cahiers d’Histoire de l’IRM, Le PCF 1938-1941, n° 14, 1983, p. 47-110.

[4]        Archives Nationales, AJ 40 550. Le RSHA comprend la Gestapo proprement dite qui lutte contre « les ennemis idéologiques du régime », la police criminelle (Kripo) et les services de renseignement du Parti nazi (SD). Les deux polices, Gestapo et Kripo, sont réunies sous le terme de Sipo (Sicherheitspolizei, police de sécurité). Les antennes du RSHA portent à l’étranger le nom de Sipo-SD. Sous l’occupation, la population française désignait indistinctement sous le nom de Gestapo, les différentes forces de la police allemande : la gendarmerie allemande (Feldgendarmerie), la police secrète militaire (Geheime Feldpolizei, GFP) qui dépendaient directement du Commandant militaire en France, et la Sipo-SD.

[5]             On peut lire, à ce propos, Serge Wolikow, « Le processus décisionnel dans le PCF », La Résistance et les Français : Villes, centres et logiques de décision, Actes du Colloque international de Cachan, IHTP, 16-18 novembre 1995.

[6]        Voir à ce sujet, Roger Linet, 1938-1942, La traversée de la tourmente, Messidor, 1990, André Pierrat, Michel Rousseau, Eusébio Ferrari, à l’aube de la résistance armée, Paris, Syros, 1980.

[7]        Jürgen Förster, « La Campagne de Russie et la radicalisation de la Guerre : stratégie et assassinats de masse », François Bédarida, (dir) La Politique d’extermination nazie, Paris, Albin Michel, 1989, p.183-184.

[8]        ibidem, p. 177.

[9]        On verra plus loin qu’elle ouvre une période particulièrement meurtrière du régime des camps de concentration nazis.

[10]      Un rapport de la préfecture de police de Paris, daté du 30 juin 1941, dénombre à Compiègne « 327 communistes français, 23 femmes, 10 nord-africains, 125 communistes étrangers et 110 Juifs. » (AN, AJ 40 553). La Sipo-Sd mentionne le 13 août 1941, l’arrestation de 595 personnes, pour la zone occupée par le MBF, dans la dernière semaine de juin. Au total, 1300 personnes sont internées à Compiègne à la suite de cette action.

[11]      De Gaulle prend appui sur l’URSS pour affirmer sa légitimité face aux Américains. Le 26 septembre, les Soviétiques reconnaissent le Comité de la France Libre. Les principaux mouvements de Résistance se consolident ou achèvent de se constituer dans le deuxième semestre de 1941. Mais on étudiera seulement ici la résistance communiste, à l’origine des attentats organisés contre des membres de la Wehrmacht.

[12]      Voir à ce sujet la communication de Mikhaïl Narinski, « Le Komintern, l’URSS et la lutte armée en France », Colloque de Besançon, Les maquis et la lutte armée, juin 1995.

[13]      « L’Humanité » clandestine, 1939-1944. Institut Maurice-Thorez. Paris, éditions Sociales, 1974, p. 441-444.

[14]      Charles Tillon, On chantait rouge, Paris, Robert Laffont, 1977, p.335.

[15]      Charles Tillon, Les F.T.P, Paris, Julliard, 1967, p. 75.

[16]      G. Dimitrov à Clément, Télégramme, 1er juillet 1941, Centre russe de conservation …, Fonds 495, inventaire 184, télégramme de départ 1941, dossier 5, feuillet 2, cité par Mikhaïl Narinski, « Le Komintern, l’URSS et la lutte armée en France », au Colloque de Besançon, Les maquis et la lutte armée, juin 1995.

[17]      Archives du CDJC, LXXXV.

[18]      Archives Nationales: AJ 40 – 889.

[19]      Marcelle Adler-Bresse, La Répression de la Résistance française, Communication au 3ème Congrès international sur l’Histoire de la Résistance européenne, Karlovy Vary, septembre 1963, p. 19.

[20]      Henri Gautherot faisait partie des groupes de protection de la manifestation du 13 août. Samuel Tyszelman était responsable des jeunesses communistes dans plusieurs arrondissements. Ils avaient été arrêtés lors de la manifestation du 13 août. Albert Ouzoulias, Les Bataillons de la jeunesse, Paris, éditions sociales, 1967, p. 99.

[21]      Il est exact que l’on compte, parmi les premiers résistants, de nombreux Juifs. Mais les nazis vont plus loin en considérant que les Juifs inspirent les communistes comme, d’ailleurs, le capitalisme international et tout autre « ennemi du peuple allemand ».

[22]      Le 14 mai 1941, une première vague d’arrestations conduit à l’internement de 3 860 Juifs étrangers, polonais, tchèques et autrichiens.

[23]      Archives Nationales, 41 AJ 343.

[24]      Stéphane Courtois, Le PCF dans la guerre, éd. Ramsay, 1980, Paris, p. 221-222.

[25]      Stéphane Courtois, Denis Peschanski, « La dominante de l’Internationale » in Jean-Pierre Azema, Antoine Prost, Jean-Pierre Rioux, Les communistes français de Munich à Chateaubriant, Paris, Presses de la FNSP, 1987, p. 268.

[26]      Le Parti communiste français dans la Résistance, Paris, éditions Sociales, 1967, p. 155-156.

[27]      Raymond Dallidet, entretien, 13 mai 1993.

[28]      Roger Bourderon et Germaine Willard, La France dans la tourmente, éditions Sociales, Paris, 1982, p.236.

[29]      José Gotovitch, op. cit., p. 145-147.

[30]      Témoignage de Gilbert Brustlein cité par Charles Tillon, op. cit., 1967, p. 74.

[31]      Albert Ouzoulias, Les fils de la nuit, Paris, Grasset, 1975, p. 115-116.

[32]      D’où l’importance, dans ces premiers groupes armés, des anciens membres des Brigades Internationales.

[33]      Témoignage d’Auguste Lecoeur, pour l’émission radiophonique de France-Culture, du 14 septembre 1992, sur Châteaubriant et les débuts de la Résistance armée en France.

[34]      Roger Linet, 1938-1942, La traversée de la tourmente, Messidor, 1990, p. 221.

[35]      Voir à ce sujet, Roger Bourderon et Ivan Avakoumovitch, op. cit., p. 146-149 ainsi que Stéphane Courtois, Denis Peschanski,Adam Rayski, Le sang de l’étranger, Paris, Fayard, 1989.

[36]      Claude Angeli et Paul Gillet, Debout partisans ! Paris, Fayard, 1970, p. 316.

[37]      Albert Ouzoulias, Les Bataillons, p. 111. Albert Ouzoulias expose dans son ouvrage l’argumentation communiste en faveur des attentats entre les pages 108 et 116.

[38]      Marc Ferro, Pétain, Paris, Fayard, 1987, p. 340.

[39]      Hans Luther, Der Französiche Widerstand gegen die deutsche Besatzungmacht und seine Bekämpfung. Tübingen, Institut für Besatzungfragen, 1957, p. 164.

[40]      Archives Nationales, 334 AP 12. Audience du 6 juin 1945.

[41]      Henri Noguères, op. cit., t.2, p. 677.

[42]      Henri Noguères, op. cit., tome 2, p. 79 et suivantes.

[43]      Archives du CDJC , VIII-2, 68.

[44]      Henri Noguères, op. cit., t. 2, p. 82 et Archives Nationales, F1a 3689.

[45]      Robert Paxton, La France de Vichy, Paris, Seuil, 1974, Points Histoire, p. 217.

[46]      Le Temps, 8 septembre 1941.

[47]      Voir le texte intégral de la lettre in Henri Noguères, op. cit., t. 2, p. 130.

[48]      Le Temps du 25 septembre 1941.

[49]      Archives Nationales, F 60 1505.

[50]      En Belgique, où la police de sécurité s’est imposée dès janvier 1941 en conquérant des pouvoirs exécutifs, un convoi de 250 prisonniers politiques belges, dont les 3/4 sont communistes est dirigé, le 21 septembre 1941, sur Neuengamme. José Gotovitch, « Histoire de la déportation, le convoi du 22 septembre 1941 », in Cahiers d’Histoire de la deuxième guerre mondiale, Bruxelles, Pierre de Meyere, 1967.

[51]      Lehmann-dok 318 (HL note 614-AP. 121201), cité par Joseph de La Martinière, Le Décret et la Procédure Nacht und Nebel, Joseph de la Martinière, Orléans, 1981, p. 3.(Réédition, Paris, FNDIRP, 1989).

[52]      Directives du 12 septembre 1940, concernant la prévention des actes de sabotage. IMT : vol XXXVII, p. 213 et suivantes, citées par Eberhard Jäckel, La France dans l’Europe de Hitler, Paris, Fayard, 1968, p. 266- 267.

[53]      Il s’agit effectivement d’un jeune communiste, Bernard Laurent cf. Claude Angeli et Paul Gillet, op. cit., p. 325. Les fusillés sont Anjubault Eugène, cheminot communiste, Meichleir Jean, dirigeant trotskiste de la IVe internationale et Brucker Edmond, artiste communiste d’origine juive. Serge Klarsfeld publie le nom de la plupart des otages fusillés entre septembre 1941 et octobre 1943, dans Le livre des otages, Editeurs Français Réunis, Paris, 1979.

[54]      Hans Luther, op. cit., p. 202 et suivantes. Marcelle Adler-Bresse, op. cit., p. 15-16.

[55]      Eberhard Jäckel, op. cit., p. 272 et Archives du CDJC , VIII-1.

[56]      Sur les 10 otages, cinq sont juifs. Serge Klarsfeld, Le livre, p. 24.

[57]      André Pierrat, Michel Rousseau, Eusébio Ferrari, à l’aube de la résistance armée, éditions Syros, 1980, p. 124. A la suite de cet attentat une ordonnance de Falkenhausen interdit le 25 août 1941 le parti communiste français, dans les départements du Nord et du Pas-de-Calais, dans des termes identiques à ceux de l’avis du 14 août 1941, signé par Otto von Stülpnagel.

[58]      Serge Klarsfeld, Le livre, op. cit., p. 22-24.

[59]      Déclaration de Lehmann, chef du département juridique de la OKW, au procès de l’OKW. Sur le décret Nacht und Nebel, voir Hans Luther, op. cit., p. 130-141, Joseph de La Martinière, op. cit.

[60]      Keitel a soutenu, au procès de Nuremberg, que le Keitelbefehl ne se rapportait qu’aux régions de l’Est et n’était pas le fondement de la loi sur les otages. Affirmation contestable car cette ordonnance réfute, aux paragraphes 3b, c et d, point par point, l’argumentation présentée dix jours avant par Otto von Stülpnagel. De plus, elle fut complétée par l’ordre de Hitler à la source du décret Nacht und Nebel, décret quine s’appliquait qu’aux pays occupés de l’Ouest européen.

[61]      Les cours de justice sont, pour l’essentiel, des tribunaux civils d’exception.

[62]      Eberhard Jäckel, op. cit., p. 275 et Hans Luther, op. cit., p. 205.

[63]      Archives du Tribunal International de Nuremberg, vol 36, p. 598.

[64]      Les Allemands désignent sous le nom de « fonctionnaires » les cadres du Parti communiste salariés par celui-ci (« les permanents »).

[65]      Serge Klarsfeld, Le livre, op. cit., p. 25-26. Le 19 septembre, onze soldats allemands sont blessés dans le déraillement d’un train. Deux otages sont fusillés à Dijon. Dans le Nord de la France, les chiffres exigés par Hitler ne sont pas davantage atteints: un avis de l’Oberfeldkommandant Niehoff, daté du 26 septembre annonce la mort de 20 otages. Jean-Marie Fossier, Zone Interdite. Paris, éditions sociales, 1977, p. 95.

[66]      Archives du CDJC , VII-1.

[67]      SP : Sipo, Sicherheitspolizei (police de sécurité). GFP : Geheime Feldpolizei (police secrète militaire).

[68]      Archives du CDJC , XLV-28.

[69]      St Germain le 26 septembre 1941, Archives du CDJC, XLV-28.

[70]      Otto von Stülpnagel, par cette initiative, devance l’ordre de Keitel, daté du 1er octobre 1941, de dresser des listes d’otages dans les pays occupés.

[71]      Archives du CDJC: XLVa-9.

[72]      Les Allemands désignaient sous le nom de « gaullistes » les résistants non communistes.

[73]      Henri Noguères, op. cit., t. 2, p. 185.

[74]      Albert Ouzoulias, Les Bataillons, op. cit., p. 128-129, et 139-140 ; voir également Charles tillon, op. cit., p. 94-95.

[75]      Albert Ouzoulias, Les Bataillons, op. cit., p. 141.

[76]      Deux otages ont été écartés, au dernier moment, pour des raisons « techniques ».

[77]      Sur l’attitude de Pétain voir Marc Ferro, op. cit., p. 341-351.

[78]      Les trois « brûlots » comprenaient notamment : pour Rouen, Maurice Le Berre, Antoine d’Andurain ; pour Nantes, Gilbert Brustlein, Marcel Bourdarias, Guisco Spartaco ; et pour Bordeaux : Pierre Rebière.

[79]      Archives du CDJC, IV-200 ; Eberhard Jäckel, op. cit., p. 276.

[80]      Eberhard Jäckel, op. cit., p. 276-278.

[81]      A Bordeaux, le commissaire de police Chatelier a détourné les soupçons des Allemands sur un républicain espagnol qu’il était le seul à savoir réfugié en Amérique Latine. Lucien Steinberg, Les Allemands en France, Paris, Albin Michel, 1980, p. 90-91.

[82]      Archives fédérales de Coblence MG 15126 citées par Roger Bourderon et Yvan Avakoumovitch, op. cit., p. 163 . Voir également Bernard Lecornu, Un préfet sous l’occupation allemande, Paris, France-Empire, 1984, p. 72-75 et Gilbert Brustlein, Le Chant d’amour d’un « terroriste à la retraite », Paris, société européenne des Arts graphiques, 1989.

[83]      Bernard Lecornu, op. cit., p. 51.

[84]      Marc Ferro, op. cit., p. 344 à 346

[85]      Par contre, le régime de Vichy s’éleva contre la désignation de 14 des 15 otages non communistes de Nantes. Ceux-ci avaient été choisis par les services de l’Abwehr d’Angers.

[86]      Cette lettre est adressée à Hitler le 22 octobre. Robert O. Paxton, op. cit., p. 127

[87]      Lucien Steinberg, op. cit., p. 92 et suivantes. Voir également Frédéric Couderc, Les R.G sous l’occupation, Paris, Olivier Orban, 1992.

[88]      Lettre d’Ingrand au MBF, datée du 20 octobre 1941. Archives du CDJC, VIII-1.

[89]      Circulaire du 27 octobre de von Stülpnagel aux chefs des régions militaires commandants des régions militaires, etc. Archives du CDJC , XLVa-61.

[90]      Archives du CDJC, XLII-22.

[91]      Bernard Lecornu, op. cit., p. 83-84.

[92]      Archives du CDJC, XLVa-13.

[93]      Archives du CDJC , Rapport du MBF pour les mois d’octobre et de novembre 1941.

[94]      Voir, à ce sujet, les numéros de septembre 1941 de Défense de la France etde Libération-Nord.

[95]      Voir à ce sujet, Jean-Louis Crémieux-Brilhac, « La France Libre », in Jean-Pierre Azéma, Antoine Prost, Jean-Pierre Rioux, Le Parti communiste des années sombres, Paris, Seuil, p. 1986,p. 180 et suivantes.

[96]      De Gaulle s’attribue ici une autorité sur la Résistance intérieure qu’il n’a pas encore acquise.

[97]      AN, 72 AJ 260, p. 79.

[98]      Charles de  Gaulle, L’appel, Mémoires de guerre, Paris, Plon, Edition de poche, p. 284.

[99]      Archives Nationales41 AJ 372, 373, 377 et 40 AJ 876 et 926.

[100]     Bernard Lecornu, op. cit., p. 78.

[101]     Archives du CDJC, XLII-13.

[102]     Note de la Feldkommandantur 580. Archives du CDJC, XLV-1.

[103]     L’Humanité du 1er novembre 1941. L’attentat a eu lieu, en réalité, après 8 heures du matin.

[104]     L’Humanité clandestine, op. cit., n° 140 du 21 novembre 1941.

[105]     Henri Noguères, op. cit., tome 2, p. 228.

[106]     Goering, qui devait rencontrer Pétain, le 1er décembre à Saint-Florentin-Vergigny, voulait écarter tout élément susceptible de peser dans la négociation : il était demandeur d’un appui militaire de la France au profit de l’Afrika Korps, menacé par les troupes britanniques.

[107]     Cet attentat ne sera pas suivi par une exécution d’otages.

[108]     Le texte intégral du télégramme figure dans Henri Noguères, op. cit., tome 2, p. 248.

[109]     Lucien Steinberg, op. cit., p. 96.

[110]     Voir à ce sujet, Joseph de La Martinière, Nuit et Brouillard à Hinzert, Tours, Université Rabelais, 1984, p. 35-40.

[111]     Raul Hilberg, La destruction des Juifs d’Europe, Paris, Fayard, 1988, p. 499-500 et Pierre Serge Choumoff, « Les exterminations par gaz à Hartheim, Mauthausen et Gusen » Germaine Tillion, Ravensbrück, Paris, Seuil, 1987, p. 354.

[112]     Serge Klarsfeld, Vichy-Auschwitz, Paris, Fayard, 1985, vol 1,.p. 216-217 et 358

[113]     Serge Klarsfeld, Le livre des otages, op. cit..

[114]     Lettre d’Otto von Stülpnagel à de Brinon du 15 décembre 1941.Archives NationalesF60 1479,.

[115]     Des ordonnances similaires seront prises le même mois en Belgique et aux Pays-Bas.

[116]     Rapport de Dannecker du 1er juillet 1941, Henri Monneray, La Persécution des Juifs en France, Paris, éditions du Centre,1947, p. 121.

[117]     Archives du CDJC, V-15 et V-16.

[118]     Raul Hilberg, op. cit., p. 544.

[119]     Le Matin du 10 décembre 1941.

[120]     Archives du CDJC, LXI-61.

[121]     Circulaire du 7 décembre du commandant de la région militaire A. Archives du CDJC, VIII-2, 87.

[122]     Archives du CDJC, VIII-2.

[123]     On a arrêté surtout des Juifs influents et réputés par les campagnes de haine politiques auxquelles ils se sont livrés. Télégramme du 16 décembre adressé de Paris au ministère des Affaires étrangères à Berlin, cité par Georges Wellers, L’Etoile jaune à l’heure de Vichy, Paris, Fayard, 1973, p. 365. Voir également à ce sujet, Serge klarsfeld, Vichy-Auschwitz, op. cit., t. 1, p. 32.

[124]     Paris-Soir, 14 décembre 1941. Le même jour, Schaumburg lève les mesures de couvre-feu édictées le 7 décembre.

[125]     Henri Noguères, op. cit., tome 2, p. 249.

[126]     Serge Klarsfeld ne publie que les noms des 70 fusillés du Mont Valérien. Mais la liste complète des 95 otages est communiquée au gouvernement français, le 21 décembre. Elle est reproduite par Henri Monneray, La Persécution des Juifs en France, Paris, Editions du Centre, 1947, p. 177.

[127]     Von Stülpnagel précise à de Brinon, le 16 décembre, qu’il s’agit de sanctionner les attentats commis entre le 26 novembre et le 14 décembre. Message téléphonique de Brinon pour le maréchal Pétain et pour l’amiral Darlan, rendant compte de l’audience du 16 décembre. Archives Nationales411 AP 3.

[128]     Rapport de situation du MBF pour décembre 1941-janvier 1942. Cité par Adam Rutkowski, « Le camp de Royallieu à Compiègne », in Le monde juif, n° 104, oct-déc 1981.

[129]     Georges Wellers, L’Etoile jaune à l’heure de Vichy, Paris, Fayard, 1973, p. 373.

[130]     Circulaire du 24 décembre 1941 du service administratif du MBF, (V pol), au commandant de la région militaire A (Saint-Germain), dans laquelle se trouve le camp d’Aincourt. Cette circulaire est communiquée aux commandants des autres régions militaires. Archives du CDJC , IV-199 et 198.

[131]     Archives du CDJC, XXVI-5.

[132]     Archives du CDJC, IV-198.

[133]     Archives du CDJC, CCCXIV-40a.

[134]     Archives du CDJC, XXXVI-5-18.

[135]     Cité par Adam Rutkowski, Le camp de Royallieu à Compiègne, in Le monde juif, n° 104, oct-déc 1981. Il continuera à porter ce nom au delà de cette date, ainsi que le Fort de Romainville qui en était l’annexe.

[136]     Archives du CDJC, IV-198 – 13.

[137]     C’est ainsi que le 28 décembre, à Dijon, un lieutenant allemand est grièvement blessé à la poitrine. Berlin ordonne une amende de dix milliards à verser par la population de Dijon et l’exécution de dix otages. Neuf hommes sont fusillés le 22 janvier 1941 : six d’entre eux avaient été condamnés par des conseils de guerre allemands, deux autres par des tribunaux français pour activité communiste, le dernier était en détention préventive allemande pour la même raison. Le dernier avait été gracié. Le 21 janvier, à Elbeuf une sentinelle allemande est mortellement blessée. Le MBF menace de fusiller trois otages. L’OKH exige que leur nombre soit porté à Dix. Neuf sont passés par les armes, le 14 février. Le dixième otage est gracié, car son frère avait été exécuté le 8 novembre 1941, à Fontainebleau.

[138]     C’est ce qu’il avait déjà fait pour 2 des « 50 otages » de Nantes en octobre 191 et 5 des « 100 otages » de décembre 1941. Voir le tableau dans lequel Hans Luther indique, pour chaque attentat, le nombre d’otages annoncé et celui de ceux qui furent réellement fusillés. Hans Luther, op. cit., p. 185-187 et 211. Voir également le carton 42 AJ 260 aux Archives Nationales.

[139]     Archives Nationales, F 60  1576, chemise 1573.

[140]     Le MBF maintient ce chiffre malgré les ordres du Commandement suprême de l’armée de terre (OKH) qui exige l’exécution d’un grand nombre d’otages et la déportation d’au moins mille autres personnes. L’exécution a lieu le 3 février.

[141]     Rapport du 28 février 1942 de Speidel, chef d’Etat-major de commandement du MBF. Archives de CDJC, CCXXXIII-74.

[142]     Archives Nationales, 72 AJ 260, p. 49b; 40 AJ 449 et 926; 41 AJ 1651A, F60 1505. Voir aussi Jean Claude et Yves Magrinelli, Antifascisme et parti communiste en Meurthe-et-Moselle, Impr. SNIC, Jarville, 1985, p. 246 et suivantes.

[143]     On trouve de larges extraits de ce rapport dans Serge Klarsfeld, Le livre des otages, op. cit., p. 46-50.

[144]     Archives du CDJC, XLV-11, 61.

[145]     Archives du CDJC, XLVa-61.

[146]     Archives du CDJC, XLV-15.

[147]     Voir Lucien Steinberg, op. cit., p. 100-102.

[148]     Le même jour, s’ouvre le procès du réseau de Résistance du Musée de l’Homme, qui aboutit à 10 condamnations à mort dont 7 furent exécutées le 23 janvier.

[149]     Ernst Jünger, Premier journal parisien, Journal II, 1941-1943, Paris, Christian Bourgois, 1989, p. 102-104.

[150]     Archives Nationales, F 1a 3705

[151]     Rita Thalman, La Mise au pas, Fayard, Paris, 1991, p. 117.

[152]     Le 27 janvier 1941, Himmler avait envoyé un télex à Heydrich, chef du RSHA, dans lequel il disait avoir, de nouveau, abordé avec Kiel la question du Höhere SS und Polizeiführer pour la France. Keitel se serait montré plein de compréhension. cf. Danuta Czech, Kalendarium der Ereignisse im Konzentrationslager Auschwitz-Birkenau, 1939-1945, Reinberg bei Hamburg, Rowolt Verlag, 1989, p. 169. Mais lors de son procès à Nuremberg, Keitel a déclaré qu’il avait réussi à faire échouer le projet tant que Hitler n’avait pas pris l’affaire en main.

[153]     Voir à ce sujet, Albert De Jonghe, « La Sicherheitspolizei en Belgique », in Cahiers d’histoire de la Seconde Guerre mondiale, n° 3, 1974, p. 103-173, et « La lutte Himmler-Reeder pour la nomination d’un HSSPF à Bruxelles, ibid., décembre 1976.

[154]     C’est également dans le premier trimestre de l’année 1942, le 20 février, que le RSHA se voit confier le transfert, en Allemagne, des prisonniers de la Wehrmacht relevant de la procédure Nacht und Nebel. De plus, à partir de juillet 1942, les prisonniers NN relevant du MBF ne seront plus incarcérés dans des prisons dépendant du ministère de la Justice du Reich mais dans le camp de concentration d’Hinzert.

[155]     Procès Oberg-Knochen, II. p. 29. et 234.

[156]     L’expert de l’ambassade d’Allemagne sur la question juive, Zeitschel, se réjouit de cette nomination qui, estime-t-il, s’exercera dans un sens favorable, en particulier pour la « solution finale de la question juive ». Serge Klarsfeld, Vichy-Auschwitz, op. cit., vol. 1, p. 43-44.

[157]     Archives du CDJC, XLVa-23. Ces substantifs construits autour de sühnen sont difficiles à traduire car le verbe signifie « expier » : c’est-à-dire « payer pour », « subir une souffrance imposée ou acceptée à la suite d’une faute à titre de réparation ou en vue d’un rachat ». En ce sens la traduction de Sühnemassnahmen par « mesures punitives » paraît mieux adaptée, car elle introduit une connotation morale que ne possède pas le terme de « représailles ». Cependant, l’adjectif « punitif » n’étant pas toujours utilisable, on s’en tiendra au mot « représailles ».

[158]     Circulaire du 14 mars 1942, Verwaltung II b, Archives du CDJC, XLV-5.

[159]     Archives Nationales, Série 41 AJ 16551 B.

[160]     Centre russe de conservation …, Fonds 495, inventaire 184, télégramme de départ 1942, dossier 8, feuillet 13-11, cité par Mikhaïl Narinski, « Le Komintern, l’URSS et la lutte armée en France », communication au Colloque de Besançon, Les maquis et la lutte armée, juin 1995.

[161]     Les francs-tireurs MOI garderont, en fait, une véritable autonomie.

[162]     Cette argumentation sera clairement exposée dans le numéros 66 de l’Université Libre, en août 1942.

[163]     Archives du CDJC, LXXV-101.

[164]     Archives du CDJC, VII-3.

[165]     Hans Umbreit, Der Militärbefehlshaber in Frankreich, Boppart, Boldt, 1957, p. 141.

[166]     Voir à ce sujet, Jean Quellein, Résistance et sabotage en Normandie, Condé-sur-Noireau, Charles Corlet, 1992.

[167]     Archives du CDJC, VII-3.

[168]     C’est ainsi que sont désignés, dans les circulaires de la Gestapo, les proxénètes et autres gens du milieu, ainsi que tous ceux qui n’ont pas de revenus avoués.

[169]     Archives du CDJC, XLVI-19

[170]     Télégramme urgent n° 1491, du 11 avril 1942, retransmis à la demande du conseiller de légation Strack au train Spécial Westphalie, sous le n° 914, pour l’ambassadeur Abetz. Traduction partielle du texte dans Henri Noguères, op. cit., tome 2, p. 17-18.

[171]     Joseph Billig, Les camps de concentration dans l’économie du Reich hitlérien, Paris, PUF, 1967, p. 149 et suivantes.

[172]     Voir, pour plus de détails, le chapitre suivant traitant de la formation du convoi du 6 juillet 1942.

[173]     Archives du CDJC, XXVI-61, 11.

[174]     Archives du CDJC, XXVI-19.

[175]     Le service de Dannecker jouissait d’une grande autonomie au sein de l’antenne du RSHA en France. Il était en contact direct avec les responsables de la Gestapo chargés des affaires juives à Berlin (département IV b). Par contre, le départ d’Otto von Stülpnagel avait définitivement interrompu les préparatifs de transfert des 500 jeunes communistes prévus par le même avis.

[176]     Note de Zeitschel du 11 mars 1942, publiée par Serge Klarsfeld, Vichy-Auschwitz, op. cit., vol. 1, p. 197. Sur la formation du convoi du 27 mars, voir p. 39 et suivantes.

[177]     Télégramme d’Eichmann à Knochen du 12 mars 1942. Ibidem, p. 198-199.

[178]     Eberhard Jäckel, op. cit., p. 325-326.

[179]     Il faut entendre ici, par camps de concentration, les camps d’internement situés en France. Serge Klarsfeld, op. cit., p. 201.

[180]     Henri Monneray,, op. cit., p. 137.

[181]     Archives du CDJC, XXVb-26.

[182]     Archives du CDJC, XXVb-26.

[183]     Archives du CDJC, XXVb-26.

[184]     Louis Lochner, The Goebbels Diaires, 1942-43, New-york, 1948, p. 124, cité par Roger Bourderon et Yvan Avakoumovitch, Détruire le PCF, op. cit., p. 93. Goebbels désigne par l’expression Ostjuden, les Juifs originaires d’Europe orientale.

[185]     Archives du CDJC, XXVb-28.

[186]     Ce qui est le cas de la plupart de ceux qui furent arrêtés après l’attentat de Tours du 5 février 1942. Voir le chapitre sur la formation des convois de représailles.

[187]     Archives Nationales, F1a 3705.

[188]     Procès Oberg-Knochen, II p. 43.

[189]     Procès Oberg-Knochen, acte d’accusation, Archives du CDJC, CCCLXIV, p. 108-121.

[190]     Joseph de la Martinière, Nuit et Brouillard, op. cit., p. 44 et voir plus loin le chapitre 8 sur la formation du convoi.

[191]     Hans Luther, op. cit., p. 214.

[192]     Le commandant de la région militaire A remet les siens le 9 juin. CDJC, XLVa-34.

[193]     Arrêté du MBF daté du 28 août 1942.

[194]     Archives du CDJC, VII-3.

[195]     Archives du CDJC, CCCLXIV-4, p. 237.

[196]     Procès d’Oberg, Archives du CDJC , CCCLXIV-6, p. 4. Ce qui pourrait expliquer la création de la réserve d’otages de Romainville, étudiée plus loin. Cependant, l’avis du 10 juillet 1942 remettra en cause ces critères de choix plus restrictifs

[197]     Ces déportés ont été triés avant leur départ pour être tous « aptes au travail » et ne sont pas l’objet d’une sélection sur le quai de la gare d’Auschwitz.

[198]     Déjà, le télégramme de Günther du 16 mai 1942 rendait possible la déportation de 5% de femmes.

[199]     Dans le département du Pas-de-Calais, placé sous la juridiction du MBB, un avis daté du 27 juin 1942 annonce la déportation de 50 otages en représailles de sabotages sur des fils électriques (AN, 72 AJ 847). La population est avertie d’une nouvelle déportation le 28 décembre 1942.

[200]     Archives du CDJC, XXV6-45.

[201]     Voir, à ce sujet, les chapitres suivants traitant de la formation et de la composition de ce convoi.

[202]     Archives du CDJC, XXV-53.

[203]     Archives du CDJC, XXVb-36. C’est ce télégramme qui permit à Serge Klarsfeld de signaler pour la première fois que les premiers convois de Juifs furent des convois de représailles.

[204]     Les documents datés du 1er août 1942 concernent aussi le convoi du 6 juillet 1942. Car ils montrent que, dès cette date, la Gestapo envisageait que des déportés, relevant du décret Nacht und Nebel puissent être internés dans un camp de concentration sans passer, au préalable, devant une cour spéciale en Allemagne. Ils révèlent aussi que le BdS n’avait pas encore transmis à Berlin les formulaires individuels des otages communistes, juifs et asociaux du convoi du 6 juillet 1942. Ces questions seront reprises plus loin au chapitre 8 traitant de la formation de ce convoi.

[205]     Oberg s’est défendu d’avoir été à l’initiative de ce décret. L’ordre lui en aurait été dicté par Himmler sur le modèle des mesures prises en Tchécoslovaquie, après l’assassinat de Heydrich.

[206]     Hans umbreit, op. cit., p. 142.

[207]     Lucien Steinberg, Les Allemands en France, op. cit., p.124.

[208]     Procès d’Oberg, Archives du CDJC , CCCLXVI-6, p. 35

[209]     Voir le texte intégral de cet accord dans Serge Klarsfeld, Le Livre des otages, op. cit., p. 71-72.

[210]     Note de Bousquet à Laval, datée du 23 juillet 1942. Serge Klarsfeld, Vichy-Auschwitz, op. cit., p. 289-290.

[211]     Voir à ce sujet, Lucien Steinberg, Les Allemands en France, op. cit., p. 129 ; Serge Klarsfeld, Le Livre des otages, op. cit., p. 74-147 ; Jacques Delarue, Histoire de la Gestapo, Paris, Fayard, 1962. Ed. de poche., Marabout histoire, 1986, p. 375-377.

[212]     Directives de Laube pour le choix des otages, datées du 16 septembre 1942, citées dans Serge Klarsfeld, Le Livre des otages, op. cit., p. 73.

[213]     Archives du CDJC, XLVa-46

[214]     Archives du CDJC, XLVa-47.

[215]     Archives du CDJC XLVa-44.

[216]     Archives du CDJC, VII-3

[217]     Note de Laube à Knochen de novembre 1942, et de Lischka du 5 janvier 1943, Serge Klarsfeld, Le Livre des otages, op. cit., p. 248-249.

[218]     En réalité, les otages ne seront désignés que le 20 septembre. Voir Pierre Serge Choumoff, op. cit.

[219]     Voir à ce sujet, Serge Klarsfeld, Le Livre des otages, p. 174-246 et Pierre Serge Choumoff, Le Patriote Résistant, n° 635, septembre 1992.

[220]     Note du 16 septembre 1942 , du département Pol II au BdS. Archives du CDJC, XLV-78.

[221]     Sur cette question voir Serge Klarsfeld, Le Livre des otages, op. cit., p. 247 et suivantes.

[222]     Henri Noguères, op. cit., tome 2, p. 621.

[223]     Hans Luther, op. cit., p. 215.

[224]     Archives du CDJC, XLVA-53.

[225]     Serge Klarsfeld, Le Livre des otages, op. cit., p. 249.

[226]     Horst Laube dirigeait la section II-Pol du BdS Paris et était chargé de la question des représailles.

[227]     Serge Klarsfeld, Le Livre des otages, op. cit., p. 249-250.

[228]     Archives du CDJC, XLIX-70. Le camp de Mauthausen est cité comme camp de catégorie III dans deux notes signées, par le SS-Hauptsturmführer Illers, le 11 décembre 1942 (CDJC, XLV-58) et le 13 janvier 1943 (CDJC, XLV-61).

[229]     Témoignage de Pierre Serge Choumoff.

[230]     Cité par Joseph Billig, Les KL dans l’économie du Reich hitlérien, op. cit., p. 46.

[231]     Henri Monneray, La Persécution des Juifs, op. cit., p. 213.

[232]     Il faut cependant préciser que l’attentat du 27 mai 1942 à Paris, qui avait coûté la vie à quatre membres de la Compagnie allemande des bouchers, n’a pas été sanctionné. Un avis du MBF avait annoncé l’exécution de dix otages si les auteurs n’étaient pas découverts au bout de 10 jours. Mais Karl Heinrich von Stülpnagel avait renoncé à cette exécution, à la suite de la remise de ses pouvoirs en matière de représailles entre les mains d’Oberg. AN, AJ 40 260.

[233]     C’est ainsi qu’Oberg ordonna l’exécution, le 2 octobre 1943, de 50 otages en représailles de l’attentat du 28 septembre contre la personne de Julius Ritter, président du Service de la main-d’oeuvre en France.

[234]     Le mot Sühne signifie littéralement « expiation », « réparation », et possède donc une connotation morale. Cependant, s’agissant de la politique des otages, il est généralement traduit par « représailles ».

[235]     Instruction du MBF datée du 12 septembre 1940, citée par Serge Klarsfeld, Le livre des otages, op. cit., p. 19.

[236]     Voir à ce sujet le chapitre cinq consacré à la politique des otages pour la période considérée.

[237]     Cette étude exclut, bien évidemment, la désignation des otages par le BdS qui, comme on l’a vu, opérait ses choix à partir d’autres critères. Le principal étant, semble-t-il, la gravité des accusations pesant sur ces résistants.

[238]     Ordonnance du MBF du 24 avril 1942. Archives du CDJC, XLVa-28.

[239]     Liste de la Feldkommandantur de Rouen du 29 octobre 1941. Archives du CDJC, XLIII-66.

[240]     Archives du CDJC, XLII-56.

[241]     Archives du CDJC, XLVa-32.

[242]     Les ordonnances du 10 février 1942 prévoyaient la rédaction de deux exemplaires seulement, à l’exception des otages juifs, pour lesquels le Feldkommandant devait fournir une fiche supplémentaire au représentant de la police de Sûreté en France. A partir du 9 avril 1942, le nombre des formulaires était porté à trois pour l’ensemble des déportés.

[243]     Ordonnance du 12 février 1942 du commandant de la région militaire A. Archives du CDJC, XLV-19.

[244]     Avant le départ du premier convoi juif de représailles, le 27 mars 1942, l’administration militaire avait dû obtenir l’accord du ministère des Affaires étrangères du Reich par l’intermédiaire de l’ambassadeur d’Allemagne en France.

[245]     Archives du CDJC: XLVa-9.

[246]     Lettre du Feldkommandant au préfet. Archives départementales du Calvados (M11675).

[247]     Ces documents, conservés dans les archives du CDJC, concernent une cinquantaine de « 45 000 ».

[248]     D’où la présence d’un ancien membre du parti socialiste dans le convoi des « 45 000 ». Arsène Dautreaux avait été secrétaire du syndicat confédéré des métaux en 1935, vice-président de la section de Briey de la ligue des Droits de l’Homme. Il avait participé à la constitution des syndicats CGT de la division d’Auboué, de la Solpa à Homécourt et en 1936, à celle du syndicat du Bâtiment d’Homécourt et de ses environs. Il était en 1937 le trésorier de l’union locale CGT de Joeuf-Homécourt. Il est arrêté le 20 février 1942, à la suite du sabotage du transformateur électrique d’Auboué.

[249]     C’est par exemple le cas de René Demerseman. Liste d’otages du 4 février 1942. Archives du CDJC, XLIII-48. 

[250]     Fiche de Roger Aumont. Archives du CDJC, XLIII-13.

[251]     La fiche d’Henry Breton, communiste rouennais, indique qu’il est « soupçonné d’avoir participé à l’attentat contre la librairie allemande de Rouen ». Il est arrêté en décembre 1941 par la police française pour le compte de la Feldkommandantur de Rouen. Celle-ci ordonne son internement à Compiègne. Archives du CDJC, XXVI-34.

[252]     Archives du CDJC, XLII-73.

[253]     Archives départementales du Calvados.

[254]     Celles-ci sont connues par les rapports de la police française inclus dans les dossiers des « 45 000 » aux Archives du secrétariat d’Etat aux Anciens Combattants, par les ouvrages d’historiens locaux et grâce aux renseignements recueillis auprès des rescapés du convoi, des familles de « 45 000 » ,des témoins de l’époque.

[255]     Ce qui ne veut pas dire qu’un certain nombre de « 45 000 » n’aient pas accompli d’actions armées. Voir, à ce sujet, le chapitre suivant.

[256]     Dossier des cheminots arrêtés en mai 1942 dans la région de Caen, Archives du CDJC, XLIII-91 à 96.

[257]     Voir à ce sujet, Frédéric Couderc, op. cit., p. 39-43.Marceau Baudu, Fernand Boussuge, Joseph Daniel, Louis Gaillane, André Girard, Francis Joly, Frédéric Rancez et Pierre Sale sont partis dans le convoi du 6 juillet 1942. Georges Abramovici, d’origine juive, est intégré dans le transport du 3 novembre 1942.

[258]     Il est difficile de donner un chiffre plus précis pour cette catégorie d’otages, dans la mesure où une cinquantaine de « 45 000 » n’ont pu être identifiés. On ne peut se baser que sur les estimations les plus fréquemment avancées par les rescapés (ces estimations oscillant entre 20 à 50 personnes). Les noms de quinze de ces droit commun sont connus. Certains d’entre eux ne figurent pas comme déportés au fichier central des Archives des anciens combattants : leurs familles n’ayant  pas signalé leur disparition auprès des autorités françaises. Il est d’ailleurs possible que plusieurs d’entre elles aient ignoré la déportation de leur proche.

[259]     Circulaire du 25 avril 1942 . (Archives Nationales 40 AJ 912).

[260]     Le chiffre de 50 otages est donné par plusieurs témoins et notamment par le Dr A. Drucker. Archives du CDJC, CCXVI-66. On verra, un peu plus loin, que le convoi a été constitué à l’aide de quatre listes distinctes.

[261]     Le nombre, 44, correspond aux 31 personnes dont le numéro d’immatriculation est certain et à 13 autres dont le numéro se déduit, en fonction de l’ordre alphabétique des places disponibles sur la liste des otages juifs. Dans le Calvados, 28 Juifs ont été appréhendés, 24 transférés à Compiègne comme otages à déporter et 23 retenus pour être déportés le 6 juillet 1942. Il faut remarquer que, parmi eux, se trouvaient des époux « d’Aryennes », tels Raphaël Pecker et Jean Doktor, contrairement aux instructions de la section des Affaires juives de la Gestapo à Berlin. Günther, dans son télex du 16 mai 1942 précisait, en effet, de ne pas déporter, pour le moment, de conjoints de mariage mixte; cette directive était reprise par Dannecker, le 26 juin 1942, dans la circulaire où il rappelait les dispositions à suivre « pour l’évacuation des Juifs de France. Serge Klarsfeld, Vichy-Auschwitz, op. cit., tome 1, p. 217-218

[262]     Robert et Henri Migdal avaient été arrêtés, une première fois ensemble, le 24 janvier 1941. Ils passent en jugement, avec la trentaine d’autres communistes impliqués dans la même affaire, et sont condamnés à 6 mois de prison. Leur peine écoulée, ils sont internés à Châteaubriant, puis libérés comme contagieux (l’un d’eux avait la gale). Ils sont arrêtés pour la seconde fois à des dates différentes : le 1 novembre 1941, pour Henri, à la suite d’une manifestation sur la tombe de Paul Vaillant-Couturier. Il est placé au camp de Rouillé. Son frère est appréhendé en mai 1942. Ils se retrouvent ensemble à Compiègne. Robert est déporté dans le convoi du 5 juin 1942. Henri dans celui du 6 juillet. Leur frère André sera plus tard arrêté et déporté comme « politique » à Sachsenhausen et leurs parents comme Juifs à Birkenau.

[263]     Lettre datée du 26 septembre 1941 du commandant de la région militaire A au délégué général du gouvernement français, Archives du CDJC : XLV-28.

[264]     Ordonnance du 12 février 1942 du commandant de la région militaire A. Archives du CDJC, XLV -19.

[265]     Voir notamment les fiches d’Antoine Sue, de Marcel Lenglet et de Marcel Gouillard. Archives du CDJC, XLV-2. ainsi que celle de Roger Bonnifet. Archives du CDJC, XLV-42.

[266]     Archives départementales de Meurthe-et-Moselle. Document cité par Jean-Claude Magrinelli. Jean-Claude et Yves Magrinelli, op. cit..

[267]     Lettre du 18 juin 1946 du commissariat aux Renseignements généraux de Caen. Archives départementales du Calvados.

[268]     Circulaire du 12 février 1942du commandant de la région militaire A. Archives du CDJC, XLV-19.

[269]     Circulaire du 27 octobre 1941 émanant du MBF aux autorités territoriales allemandes : Archives du CDJC, XLVa-61.

[270]     Le fait est attesté par les rapports de police figurant dans leur dossier aux Archives des Anciens Combattants.l

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