Pierre Graindorge © Archives municipales

Matricule « 45.626 » à Auschwitz

Pierre Graindorge : né en 1903 à Levallois-Perret (Seine) ; domicilié à Gennevilliers (Seine) ; ajusteur-outilleur ; délégué CGT ; arrêté le 5 octobre 1940 ; interné au camp d’Aincourt, prisons de Fontevraud et Clairvaux ;  camps de Gaillon, Rouillé et de Compiègne ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz où il meurt le 14 août 1942.

Pierre Graindorge est né le 11 août 1903 à Levallois-Perret (Seine / Hauts-de-Seine) au domicile de ses parents 30, rue Marjolin.
Pierre Graindorge est domicilié au moment de son arrestation au 44, rue Jean Jaurès à Gennevilliers (Seine / Hauts-de-Seine).
Il est le fils de Marie, Adeline Bornot, 26 ans (4/9/1876 à Levallois), blanchisseuse et de Joseph, Ferdinand Graindorge, 29 ans (4/6/1874 à Lisieux), menuisier son époux. ses parents se sont mariés à Levallois le 18 juin 1899.
Pierre Graindorge travaille comme ajusteur-outilleur aux usines Chausson d’Asnières.
Le 22 septembre 1923 il épouse à Courbevoie, Louise, Eugénie Monin. Elle a 17 ans, sans profession, née à Bourges le 21 juin 1906, domiciliée à Courbevoie au 38, rue de Bezons. Lui est domicilié chez ses parents au 8, impasse Gravel. Ils se séparent rapidement (Louise Monin obtiendra un jugement de divorce le 4 février 1944).
Pierre Graindorge a deux enfants avec sa compagne, Marguerite Thoretton : Pierrette, née le 4 août 1927, et Simone, née le 1er décembre 1932.
Militant communiste, il est aussi délégué syndical CGT dans son entreprise, militant de l’ARAC (Association Républicaine des Anciens Combattants) et de l’association des locataires.
« En 1932, Pierre Graindorge et sa famille vinrent habiter à Gennevilliers au 44, rue Jean-Jaurès, dans les logements locatifs de la cité jardins. Il travailla dès le 4 avril 1935 comme ajusteur chez Chausson à Asnières. Cette entreprise de la métallurgie fabriquait notamment des radiateurs pour les automobiles et les camions ». (Le Maitron).
En 1933, il s’inscrit sur les listes électorales, et habite au 44, rue de Paris.
Il adhéra au Parti communiste en 1936 il fut élu délégué CGT. Il participait à la vie locale, fut élu trésorier adjoint du centre des loisirs de la Maison pour Tous. Dans l’entreprise, le climat social se détériora dès 1937. L’année suivante le gouvernement Daladier mettait en cause par décrets lois les quarante heures hebdomadaires, la CGT appela à la riposte en appelant à la grève le 30 novembre. La mobilisation fut suivie dans la métallurgie, mais inégalement dans l’ensemble du pays. Le patronat riposta par des mesures de lock-out, puis de licenciements contre ceux qu’il qualifiait de « meneurs ». Il y eut quatre-vingt-dix-huit licenciements dans les usines Chausson d’Asnières et de Gennevilliers, Pierre Graindorge fut du nombre, il s’inscrivit au fonds de chômage de la ville. Du fait de la mobilisation, les entreprises manquèrent de main-d’œuvre, il fut affecté spécial dès le 8 septembre 1939 comme manœuvre, jusqu’au 10 octobre 1940 chez Chausson » (Le Maitron).

Pierre Graindorge poursuit son activité militante dans la clandestinité après l’interdiction en septembre 1939 du Parti communiste.

Le vendredi 14 juin 1940, les troupes de la Wehrmacht entrent dans Paris, vidée des deux tiers de sa population. La ville cesse d’être la capitale du pays et devient le siège du commandement militaire allemand en France. Toute la banlieue parisienne est occupée les jours suivants. Le 22 juin, l’armistice est signé. Le 10 juillet 1940 le maréchal Pétain, investi des pleins pouvoirs par l’Assemblée nationale, s’octroie le lendemain le titre de « chef de l’Etat français » et lance la « révolution nationale » en rupture avec nombre de principes républicains (confusion des pouvoirs législatifs et exécutifs ; rejet du multipartisme, suppression des syndicats et du droit de grève, antisémitisme d’état…).

« Des tracts du Parti communiste étaient distribués dans la cité jardins, ce qui fut signalé à la police. Pierre Graindorge fut soupçonné de participer « activement à la propagande clandestine » (Le Maitron). 

Le 5 octobre 1940, il est arrêté par la police française dans la grande rafle organisée, avec l’accord de l’occupant, par le gouvernement de Pétain à l’encontre des principaux responsables communistes d’avant-guerre de la Seine (élus, cadres du parti et de la CGT).

« À Gennevilliers, ils étaient onze à être appréhendés : Pierre Cornil, Léon Goegel, Henri Lefevre, Maurice Morisot, Olivier Offret, Pierre Graindorge, Eugène Jarny, René Guiboiseau, Théophile Tenaille, Charles Alban et Maurice Guy. Les quatre derniers siégèrent au conseil municipal » (Le Maitron).

Après un passage au commissariat d’Asnières, il est interné avec ses camarades, au camp de « séjour surveillé » d’Aincourt, près de Mantes dans la Seine-et-Oise, aujourd’hui dans le Val d’Oise), ouvert spécialement, le 5 octobre 1940 pour y enfermer les communistes arrêtés. Lire dans le blog Le
camp d’Aincourt
.

Document des renseignements généraux (montage Pierre Cardon à partir du début de la liste)

Sa femme écrivit au Préfet dès le 23 décembre 1940, elle protestait du fait de l’arrestation de son mari « sans aucune preuve […] Je me vois du
fait de cette mesure arbitraire de justice privée du secours de chômage auquel mon mari avait droit. J’ai deux enfants c’est sur moi seule maintenant que
repose les soucis de les élever et de les nourrir : pourquoi me refuse-t-on tout secours ? ». Elle concluait « Espérant que vous paiement de secours »
.

Puis le 4 décembre 1940, Pierre Graindorge est incarcéré aux maisons centrales de Fontevraud, puis de Clairvaux (le 21 janvier 1941). Lire dans le site : La Maison centrale de Clairvaux

Les renseignements généraux transmettent au directeur du camp le motif de son internement « participait activement à la propagande clandestine« . 

Lettre du préfet de l’Eure
Réponse de la Préfecture de Paris au directeur du camp de Gaillon (montage Pierre Cardon)

Il est ensuite interné le 12 août au camp d’internement de Rouillé (Vienne), puis au camp français de Gaillon (le 25 septembre 1941). Il a le n° de dossier « 12253 ».

Le 1er décembre 1941, le préfet de l’Eure demande au préfet de police de Paris de bien vouloir l’informer sur les motifs de l’internement des 60 internés arrivés à Gaillon le 25 septembre, dont 37 de Clairvaux. Celui-ci lui répondra le 5 décembre 1941.

Le 18 février 1942, le nom de Pierrre Grandorge figure sur une liste de 46 militants dont l’évasion « même par la force », serait préparée par la direction nationale du Parti. Quatorze d’entre eux seront déportés avec lui à Auschwitz.

Pli confidentiel

Dans un pli confidentiel (2) adressé à M. Caumont, préfet délégué (directeur du secrétaire général pour la police), le Préfet de police de Paris, Roger Langeron l’informe d’un projet révélé par ses services « en vue de mettre en application les directives données par les dirigeants communistes à l’évasion « même par la force » d’un certain nombre de militants actuellement internés dans les camps de concentration, les responsables chargés de ce travail procèdent actuellement à l’élaboration d’une liste sur laquelle figurent les internés considérés comme des militants particulièrement convaincus, susceptibles de jouer un rôle important dans l’éventualité d’un mouvement insurrectionnel et pour lesquels le Parti semble décidé à tout mettre en œuvre afin de faciliter leur évasion. Après une première sélection, les dirigeants communistes ont retenu les noms ci-après de plusieurs internés de la région parisienne et de la province, qui seraient actuellement détenus pour la
plupart au camp de Gaillon dans l’Eure
».

Le Préfet a transmis l’information aux Allemands. En conséquence le 14 avril 1942, le préfet de police de Paris informe le Préfet de l’Eure « que les autorités allemandes viennent d’interdire le transfert dans un autre camp ou prison, sans leur autorisation expresse » des 46 internés suspectés, dont Pierre Graindorge. Ils sont en effet désignés comme otages,  » fusillables »ou « déportables » « à l’Est ».

Le 5 mars 1942, Pierre Graindorge est remis à leur demande aux autorités allemandes qui le transfèrent avec 15 autres internés au camp de Royallieu à Compiègne, administré et gardé par la Wehrmacht (Frontstalag 122).
Depuis ce camp administré par la Wehrmacht, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».

Depuis le camp de Compiègne, Pierre Graindorge est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante  « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité. Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau

Il est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro « 45626 » selon la liste par matricules du convoi établie en 1974 par les historiens polonais du Musée d’Etat d’Auschwitz.
Sa photo d’immatriculation (2) à Auschwitz a été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz.
Lire dans le site le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale ».  Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.

Il meurt à Auschwitz le 14 août 1942, d’après le certificat de décès établi au camp d’Auschwitz et destiné à l’état civil de la municipalité d’Auschwitz (in Death Books from Auschwitz Tome 2 page 383).

Il est déclaré « Mort pour la France » le 10 juillet 1948. La mention «Mort en déportation» (décision du 13 mars 1995) est apposée sur son acte de décès paru au Journal Officiel du 30 août 2007.

Une rue à Gennevilliers-Village honore son nom. Elle est parallèle à la station « Timbaud » du tramway.
La première plaque

Une rue de Gennevilliers honore sa mémoire. Sa biographie transmise par les Archives de la ville indique qu’il fut « tout de dévouement et d’abnégation« .

Le 6 juillet 1946, la « Voix populaire » de Gennevilliers rend hommage aux 11 communistes déportés quatre ans plus tôt dans « le convoi maudit » vers Auschwitz.
Pierre Graindorge est déclaré « Mort pour la France », le 10 juillet 1948.

  • La « Voix Populaire » du 6 juillet 1946Montage photo Pierre Cardon

    Note 1 : 524photos d’immatriculation des « 45000 » à Auschwitz ont été retrouvées parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation du camp d’Auschwitz. A la Libération elles ont été conservées dans les archives du musée d’Auschwitz. Des tirages de ces photos ont été remis à André Montagne, alors vice-président de l’Amicale d’Auschwitz, qui me les a confiés.

  • Note 2 : Cette curieuse note semble fort peu vraisemblable. Car si les RG ont incontestablement eu dans cette période des informations au niveau de la direction communiste, il s’agit plus vraisemblablement d’un « coup » monté par le préfet Langeron, qui est alors en disgrâce (il sera destitué par Vichy le 26 février 1941), afin de redorer son blason. En effet la plupart des militants de cette fameuse liste ne sont ni les tout premiers responsables de l’appareil clandestin du Pc, ni des membres connus des anciens services d’ordre du Parti, ce qui semblerait logique dans le cadre d’une évasion collective de cette ampleur. 

Sources

  • Archives municipales de Gennevilliers (Liste de déportés, noms de rues, biographie).
  • Fichier national de la Division des archives des victimes des conflits contemporains (DAVCC), Ministère de la Défense, Caen.
  • Death Books from Auschwitz / Sterbebücher von Auschwitzuschwitz, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres – incomplets – de l’état civil de la ville d’Auschwitz ayant enregistré du 27 juillet 1941 au 31 décembre 1943 le décès des détenus immatriculés).
  • Photo en civil : © archives municipales de Gennevilliers.
  • © Site Legifrance.gouv.f.
  • © Photo de Pierre Graindorge, in Patrick Liber, Rue de la Résistance
  • Le Maitron, dictionnaire du Mouvement ouvrier et du mouvement social. Accessible en ligne depuis fin 2018. Notice Claude Pennetier et Daniel Grason.

  • Etat civil en ligne de Levallois

Notice biographique rédigée en novembre 2005 (complétée en 2016,  2019 et 2021) par Claudine Cardon-Hamet (docteur en Histoire, auteur des ouvrages : Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé) et de Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Autrement, Paris 2005) à l’occasion de l’exposition organisée par l’association « Mémoire vive » et la municipalité de Gennevilliers.  Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce site) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour compléter ou corriger cette notice biographique, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com 

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