Matricule « 46081 » à Auschwitz

Maurice Roussel, photo Roland Roussel
Maurice Roussel ; né en 1909 à Hoëricourt (Haute-Marne); domicilié à Reims : cheminot; communiste et cégétiste; forme premiers groupes de résistance; arrêté le 26 février 1942 ; interné à Compiègne ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz où il meurt le .

Maurice Roussel naît le 24 janvier 1909 à Hoëricourt (Haute-Marne), devenue Saint-Dizier en 1952.
Maurice Roussel est domicilié 7, rue Charles Lucet à Reims (devenue rue Jobert-Lucas), au moment de son arrestation le 26 février 1942.

Il est le fils de Marie Gabrielle Bugniot, 18 ans et d’André, Paul Roussel, 21 ans. Son père, né le 27 août 1887 à Maisons-en-Champagne, est mobilisé comme 2e classe
au 360e Régiment d’Infanterie à la déclaration de guerre. Il est « tué à l’ennemi » le 25 août 1914, à Hoéville (Meurthe-et-Moselle). Maurice Roussel sera pupille de la Nation (2 décembre 1919).

Le 24 août 1929, il se marie à Hoëricourt avec Suzanne Beurton, née le 30 avril
1910 à Tinqueux (Marne).
Le couple a un fils, Roland, qui naît le 14 août 1934 à Reims.
Maurice Roussel est embauché comme charron à la SNCF.
En 1940, l’évacuation de Reims est décrétée par les autorités militaires françaises le 19 mai devant l’avancée allemande. Le 11 juin 1940 des éléments de la 45ème  division d’infanterie allemande entrent à Reims.. Le 14 juin, la Wehrmacht défile à Paris, sur les Champs-Élysées. Le 22 juin, l’armistice est signé : la France est coupée en deux par la « ligne de démarcation » qui sépare la zone occupée de celle administrée par Vichy. Le 10 juillet 1940 Pétain, investi des pleins pouvoirs par l’Assemblée nationale, s’octroie le lendemain le titre de « chef de l’Etat français ».

Certificat d’appartenance FFI

Militant communiste et syndicaliste CGT, Maurice Roussel forme le premier groupe de résistance SNCF de la région avec René Manceau, Roland Soyeux (eux aussi déportés le 6 juillet 1942), et Gaston Lelaurain (arrêté dès le 24 juin 1941, déporté en 1943 à Sachsenhausen où il meurt en 1945).
Dès septembre 1940, le Préfet René Bousquet fait établir par commune, des listes de “communistes notoires” et effectue des enquêtes dans les entreprises. Ainsi, en décembre 1940, 200 militants sont identifiés et photographiés dans une trentaine de communes du département. « En octobre 1940, après qu’on eut découvert que des tracts signés « Thorez-Duclos » circulaient dans les ateliers SNCF d’Épernay, dix militants furent arrêtés, arrestations suivies de quatre condamnations à Épernay et à Reims ». Régulièrement dans les instructions adressées aux responsables de la police, il leur demandait « de redoubler de vigilance dans le dépistage et la répression des menées communistes » (18 décembre 1940), in Jean-Pierre et Jocelyne Husson : « René Bousquet et la politique vichyste d’exclusion et de répression ».
Au lendemain de l’invasion de l’Union soviétique, il donne des instructions très précises pour la surveillance des « menées communistes ». Lire dans le site : Le rôle de René Bousquet dans la déportation des « 45000 » de la Marne).
Le 10 septembre 1941, avec l’institution de la « politique des otages », les autorités allemandes se font remettre les notices individuelles des communistes arrêtés et incarcérés par la police française. Le 10 novembre 1941, le nom de Maurice Roussel est inscrit sur la liste des militants communistes d’avant l’interdiction du P.c., établie par le commissariat central de Reims.

Maurice Roussel est arrêté le 26 février 1942 à son domicile, par la Feldgendarmerie, comme otage, le même jour que 17 autres marnais (Le 26 février 1942, la Feldgendarmerie arrête à Reims 18 militants syndicaux et politiques dont huit seront déportés à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 » : Marcel GauthierJules HuonGuy LecruxRené ManceauFélix ReillonMaurice Roussel,  Henri RoyRoland Soyeux, ainsi que des membres de la communauté juive.Maurice Roussel est incarcéré à la prison Robespierre de Reims. Il est remis aux autorités allemandes à leur demande, et celles-ci l’internent au camp de Royallieu à Compiègne le 5 mars 1942 (Il y reçoit le numéro matricule « 3677 »).

Lettre du 5 juillet recto

Dans sa dernière lettre écrite le 5 juillet 1942 au camp de Compiègne, « à faire parvenir à madame Roussel » (elle a peut-être été jetée depuis le train en même temps que celle du 6 juillet), Maurice Roussel donne de ses
nouvelles « qui sont bonnes »
à son épouse Suzanne « qu’il aime
pour la vie
 ». Il lui indique qu’il a bien reçu son colis et sa carte.
Détail intime, le bocal contenant son dentier « est arrivé en bon état ». Il lui recommande de ne plus envoyer
de bocaux de viande ni de pain, « car
nous allons partir, nous ne savons pas où. Alors le pain serait fichu. Et
surtout n’envoies plus de colis au copain, il est libéré 
». Il lui
demande de ne pas se faire « de bile »
si elle est un moment sans nouvelles « car
quand on change de camp, c’est toujours assez long pour les nouvelles 
»
(beaucoup d’entre les internés ne savent pas encore quelle sera leur
destination, mais le bruit court que ce sera sans doute l’Allemagne).

« Pour ton allocation, écrit au Préfet, et surtout ne les lâche pas, car il n’y a pas de raison que les autres touchent, et que toi non ». Il déplore qu’elle ne soit « pas allée à la 1ère communion à Maisons, surtout qu’il y avait Mauroy, pour qu’il te paye les 350 F qu’il me doit ». Il poursuit sur des question matérielles

Lettre du 5 juillet verso

(carnet de permis et carte d’immatriculation ».
Il poursuit en demandant des nouvelles de leur fils : « j’espère que mon petit Roland est toujours bien sage, qu’il apprend toujours bien à l’école » et recommande qu’on embrasse bien la famille pour lui.

Pour comprendre la politique de l’Occupant
qui mène à leur déportation, voir les deux articles du blog :La politique
allemande des otages (août 1941-octobre 1942) 
et«une déportation
d’otages
».

Depuis le camp de Compiègne, Maurice Roussel est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante  « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité. Lire dans le site : Le KL Aushwitz-Birkenau

Le 6 juillet 1942, comme des dizaines de ses camarades du convoi, Maurice Roussel écrit un mot depuis le wagon. L’écriture est incertaine à cause des cahots. Il la jette depuis la lucarne du wagon sur le ballast au niveau de Reims. Elle seront ramassées au péril de leur vie par des cheminots et acheminée à bon port (lire dans le blog l’article : Lettres jetées du train le 6 juillet 1942).

« Ma chère Suzanne. Quelques mots pour te dire que je suis de passage à Reims depuis ce matin. Nous sommes partis de Compiègne et nous allons je ne sais pas où. Enfin de t’envoies ces quelques lignes pour te dire de ne pas t’inquiéter si tu es un moment sans avoir de nouvelles ». « je suis toujours en bonne santé et j’espère que ma lettre te trouvera de même, ainsi que toute la famille ». « … Il signale que « Georges est resté à Compiègne ».

Lettre du 6 juillet, verso

« Enfin j’espère que mon petit Roland toujours en bonne santé, ainsi que toute la famille ». « Je vous quitte en vous embrassant tous, Maurice». Sa dernière recommandation : « Ne m’envoies plus de colis tant que tu n’auras pas mes lettres ».

Maurice Roussel est immatriculé à Auschwitz le 8 juillet 1942.

La photo de famille communiquée par sa belle fille en 2002 nous a permis l’identification de la photo d’immatriculation, n° « 46081 ».

Cette photo d’immatriculation à Auschwitz (1) a été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction,
ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz.  Lire dans le blog le récit de leur premier jour à Auschwitz : L‘arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8
juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale »

Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal.
Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.

Maurice Roussel meurt à Auschwitz le 6 octobre 1942 selon les registres du camp (le Sterbebücher – registre des décès, conservé au Musée d’Auschwitz) et non le 31 mars 1943, comme indiqué sur plusieurs sources généalogiques, qui reprennent le JO de 2013, qui précise qu’il est bien décédé à Auschwitz, mais ne prend toujours pas en compte les données du Musée d’Auschwitz, consultables depuis 1995 !
Voir l’article : Les dates de décès des « 45000 » à Auschwitz.

Maurice Roussel est déclaré « Mort pour la France » le 10 décembre 1946.
Il est homologué « Déporté politique », mais l’homologation comme Déporté-Résistant lui est refusée, malgré un certificat d’appartenance aux FFI du 2 février 1948

délivré pour son appartenance au « Front National pour l’indépendance et la liberté de la France ». Ce mouvement est fondé le 15 avril 1941 par le Parti communiste. Il y est homologué comme adjudant le 21 août 1947. Le refus est ainsi notifié : « la détention n’a pas eu pour cause déterminante un acte de résistance à l’ennemi, au sens du statut des déportés et internés résistants » (Ministère des ACVG, 16 avril 1964).

Son nom figure sur la plaque commémorative apposée en gare de Reims, « A la mémoire des agents SNCF tués pour faits de guerre ». Son nom est également 

honoré sur une stèle dans la Salle de réunion de la Bourse du Travail, 13 boulevard de la Paix – « A la mémoire de nos camarades tombés dans la lutte pour la liberté victimes de la barbarie nazie. »
Son nom est également inscrit sur le monument aux morts et de la Déportation de Reims.

  • Note 1 : 522 photos d’immatriculation des « 45000 » à Auschwitz ont été retrouvées parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation du camp d’Auschwitz. A la Libération elles ont été conservées dans les archives du musée d’Auschwitz. Des tirages de ces photos ont été remis à André Montagne, alors vice-président de l’Amicale
    d’Auschwitz, qui me les a confiés.

Sources

  • Madame Roland Roussel (documents cités, communiqués en juillet 1989).
  • Acte de naissance et de disparition (du 31 octobre 1946).
  • Son petit-fils, Pascal Roussel s’adresse à l’Amicale d’Auschwitz en 1981 pour recueillir des renseignements supplémentaires sur son grand-père.
  • Recherches de Mme Jocelyne Husson, professeur à Reims.
  • Death Books from Auschwitz, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres – incomplets – de l’état civil de la ville d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
  • Liste (incomplète) du convoi du 6 juillet 1942 (archives FNDIRP).
  • Photo de Maurice Roussel remise par Madame Roland Roussel, sa belle fille, à Claudine Cardon-Hamet le 4 décembre 2002 à Reims.
  • Jean-Pierre et Jocelyne Husson : « René Bousquet et la politique vichyste d’exclusion et de répression »

Notice biographique (mise à jour 2016, 2018 et 2021) réalisée à l’occasion de la conférence donnée au CRDP de Reims sous l’égide de l’AFMD de la Marne en décembre 2002, par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages :Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 »éditions Autrement, Paris 2005. et de « Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé).Prière de mentionner les références (auteur et coordonnées du blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie.
Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com 

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