Matricule « 45.233 » à Auschwitz

Maurice Bertouille : né en 1905 à Alençon (Orne) ; domicilié à Colombes (Seine) ; monteur, régleur sur presse ; communiste ; arrêté le 5 octobre 1940 ; interné aux camps d’Aincourt, Rambouillet, Gaillon, Voves et Compiègne ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz où il meurt le 18 août 1942.

Maurice Bertouille est né le 10 mai 1905 à Alençon (Orne). Il est domicilié 382, rue de Nanterre (aujourd’hui rue d’Estienne d’Orves) à Colombes (ancien département de la Seine / Hauts-de-Seine) au moment de son arrestation.  Il est le fils d’Ernestine Boulay, couturière et de Félix
Bertouille, tailleur d’habits, son époux.
Il exerce le métier de monteur de presse à la Société d’études et de construction de moteurs (SECM) boulevard du Havre à Colombes (entreprise de l’aéronautique fondée par Félix Amiot).
Il adhère au Parti communiste en 1935. Il y milite avec Charles Barthelemy qui travaille dans la même entreprise (ils seront arrêtés en même temps et déportés dans le même convoi, avec le jeune communiste Lucien Preuilly, qui y travaille également). En 1938, il s’inscrit sur les listes électorales de Colombes, domicilié au 4, rue Lafayette.
Le 5 novembre 1938 à Colombes, Maurice Bertouille épouse Suzanne, Louise Tison, née le 1er octobre 1892 à Alençon, surveillante à la Maison départementale de Nanterre (hospice), veuve d’un deuxième mariage.

Vendredi 14 juin 1940 les troupes de la Wehrmacht entrent dans Paris, vidée des deux tiers de sa population. La ville cesse d’être la capitale du pays et devient le siège du commandement militaire allemand en France. Un  premier  détachement allemand  occupe la mairie de Nanterre et l’état-major s’y  installe. La nuit du  14 au 15 juin, de nombreuses troupes allemandes arrivent à Nanterre et  Colombes. Toute la banlieue parisienne est occupée les jours suivants. Le 22 juin, l’armistice est signé. Le 10 juillet 1940 le maréchal Pétain, investi des pleins pouvoirs par l’Assemblée nationale, s’octroie le lendemain le titre de « chef de l’Etat français » et lance la « révolution nationale » en rupture avec nombre de principes républicains (confusion des pouvoirs législatifs et exécutifs ; rejet du multipartisme, suppression des syndicats et du droit de grève, antisémitisme d’état…).

Selon une note de la Préfecture de Police Maurice Bertouille a « collaboré très activement à la formation du Comité populaire, dès le début de l’occupation ». Maurice Bertouille s’y occupe du comité de chômeurs : il participe à la délégation en Mairie auprès de la délégation spéciale nommée
par Vichy, pour obtenir des aides (in Le Maitron).

Le 5 octobre 1940, Maurice Bertouille est arrêté par la police française par des policiers d’Asnières dans une rue de Colombes avec Charles
Barthelemy
 et Roger Marchand. Roger Marchand portait un pot de minium et des craies, destinés à inscrire des mots d’ordre sur les murs (in Le Maitron).
Il s’agit d’arrestations opérées dans le cadre de la grande rafle organisée, avec l’accord de l’occupant, par le gouvernement de Pétain à l’encontre des principaux responsables communistes d’avant-guerre de la Seine et Seine-et-Oise (élus, cadres du parti et de la CGT). Il est interné avec ses camarades, au camp de «séjour surveillé» (CSS) d’Aincourt, près de Mantes dans la Seine-et-Oise, aujourd’hui dans les Yvelines), ouvert spécialement, en octobre 1940 pour y enfermer les communistes arrêtés.
Les militants parisiens sont regroupé au Stade Jean Bouin et sont emmenés par cars à Aincourt. Au total, plus de 300 militants communistes, syndicalistes ou d’organisations dites «d’avant-garde», sont envoyés à Aincourt à partir du 5 octobre 1940. Lire dans le site : Le camp d’Aincourt.

motifs de son arrestation communiqués par le RG au directeur du camp d’Aincourt (montage photo Pierre cardon)

Sur la liste « des militants communistes « concentrés » le 5 octobre 1940» reçue des RG par la direction du camp, figurent des mentions caractérisant les motifs de leur internement (C 331/7).
Pour Maurice Bertouille on lit : « 35 ans. Militant actif et propagandiste notoire », suit son adresse à Colombes.
Le 24 février 1941, Maurice Bertouille obtient l’autorisation de rendre visite à son épouse (escorté par un gardien de la paix), à l’hôpital de Nanterre, victime d’une attaque de paralysie. Le 9 mai suivant, celle-ci adresse une requête au préfet de Seine-et-Oise, à laquelle est joint un certificat médical.

Présence au camp de Gaillon le 31 octobre 1941 (montage photo Pierre cardon)

Le 24 juin 1941, il fait partie d’une trentaine de « meneurs indésirables » transférés la Maison d’arrêt de Rambouillet, à la suite d’ « actes d’indiscipline » collectifs.  (il s’agit d’incidents qui les ont opposés aux partisans de Gitton (1). Il y avait eu déjà un premier transfert à la suite d’incidents analogues les 5 et 6 avril. 28 communistes étaient alors transférés à la centrale de Poissy, puis le 8 mai au camp de Châteaubriant). Maurice Bertouille est affecté à la  chambre 3.

Gaillon

Le 26 octobre 1941 il est à nouveau transféré dans un autre centre : le centre d’internement administratif (CIA) de Gaillon (2) dans l’Eure avec 22 autres internés administratifs (dont André Bondu, Clarin Baixas, Dominique Ghelfi, René Guiboiseau, Alexandre Hurel, André Salmon).

Voves

Le 4 mai 1942, il est transféré au CSS de Voves avec 57 autres internés de Gaillon. Il a le numéro de dossier 269.412.
Dans un courrier en date du 18 mai 1942, le chef de la Verwaltungsgruppe de la Feldkommandantur d’Orléans écrit au Préfet de Chartres « Le chef du M.P.Verw.Bez. A de St Germain a ordonné le transfert de 28 communistes du camp de Voves au camp d’internement de Compiègne. Je vous prie de faire conduire suffisamment escortés les détenus nommés sur les formulaires ci-contre le 20-05-42 à 10 heures à la gare de Voves pour les remettre à la gendarmerie allemande ».

Transfert pour Compiègne le 20 mai 1942

Le bruit court dans le camp qu’il va y avoir des
fusillés : aussi, le 20 mai 1942, lorsque des gendarmes viennent le chercher avec les 27 autres internés pour les transférer au Frontstallag 122 de Royallieu à Compiègne, ils chantent la Marseillaise comme ils l’ont fait pour leurs camarades partis le 10 mai. Dix-neuf
 d’entre eux seront déportés à Auschwitz.
Maurice Bertouille et ses 27 camarades sont remis aux autorités d’occupation qui les internent au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Fronstallag 122), en vue de sa déportation comme otage.
Depuis ce camp administré par la Wehrmacht, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».

Depuis le camp de Compiègne, Maurice Bertouille est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942.

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante  « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité. Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau.

Il est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro « 45233 ». Sa photo d’immatriculation à Auschwitz n’a été pas retrouvée parmi les 522 photos que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz.

Lire dans le site le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale ».  Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau (Brzezinka), situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.

dessin de Franz Reisz, 1946

Maurice Bertouille meurt à Auschwitz le 18 août 1942, d’après les registres du camp.
Le titre de « Déporté politique » lui a été attribué.
Il a été déclaré « Mort pour la France » (décision en 1956).

  • Note 1 : Marcel Gitton, secrétaire national à l’organisation, rompt avec le Parti communiste après la signature du Pacte germano-soviétique le 23 août 1939. Il crée le POPF, parti proche de la «Révolution nationale». «Il voulait rassembler les dissidents communistes autour de lui et se fixa comme une priorité absolue la libération d’un maximum d’internés après, s’entend, les avoir récupérés. (…) Quant au directeur du camp d’Aincourt, il comprit le parti qu’il pouvait en tirer (…). Le POPF suscita ainsi, avec le soutien du chef du camp, une véritable dissidence parmi les internés d’Aincourt. Effectivement, les tensions furent très importantes au sein du camp et les nombreux indicateurs permirent de démanteler trois directions communistes clandestines (…). Le résultat était là : selon un rapport en forme de bilan, le chef d’Aincourt estimait, en février 1942, à quelque 150 le nombre de membres du POPF, soit 13 % des internés passés par le camp. En outre, la moitié des signataires de la première «Lettre ouverte aux ouvriers communistes» du POPF et le cinquième de la seconde étaient des anciens du camp. On mesure l’ampleur de la fracture, même si les déclarations de reniement méritent d’être nuancées à l’aune du marché implicite. En fait, la libération obtenue au prix d’un reniement officiel et du soutien des gittonistes ne déboucha que pour une petite minorité sur un engagement au sein du POPF » (Denis Peschanski, in « La France des camps », p. 515 à 517).
  • Note 2 : Caserne au début du 20ème siècle, le château de Gaillon est, à partir de l’automne 1941, aménagé en Centre de séjour surveillé, après avoir hébergé des réfugiés espagnols en 1939. De septembre 1941 à février 1943, sont internés sur arrêtés préfectoraux des politiques, essentiellement des communistes (130 hommes et 129 femmes), quelques gaullistes, 8 juifs et étrangers, des coupables d’infractions à la législation sur le ravitaillement (marché noir et abattage clandestin). On y interne les hommes de 1941 à septembre 1942, les femmes ensuite.

Sources

  • Archives de l’Orne, état civil.
  • On peut lire sa notice biographique rédigée par Daniel Grason dans Le Maitron, dictionnaire du Mouvement ouvrier, version électronique, désormais en accès libre, maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/.
  • Death Books from Auschwitz, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres – incomplets – de l’état civil de la ville d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
  • Mémoire de Maitrise d’Hervé Bertonchini «Le camp d’internement administratif de Gaillon» Université de Rouen, 1993.
  • Fichier national de la Division des archives des victimes des conflits contemporains (DAVCC), Ministère de la Défense, Caen (1993).
  • Lettre de Robert Guérineau, ancien résistant qui a effectué des recherches dans les registres d’état civil de la mairie de Colombes.

Notice biographique rédigée en novembre 2005 (complétée en 2016,  2019 et 2021) par Claudine Cardon-Hamet (docteur en Histoire, auteur des ouvrages : Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé) et de Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Autrement, Paris 2005) à l’occasion de l’exposition organisée par l’association « Mémoire vive » et la municipalité de Gennevilliers.  Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce site) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour compléter ou corriger cette notice biographique, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com 

 

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