René Petitjean, agrandissement d’une photo prise par René Maquenhen
René Petitjean, Le Havre 1960

Matricule « 45.976 » à Auschwitz, Rescapé

René Petitjean : né en 1900 à Vincelles (Yonne) ; domicilié à Clichy-la-Garenne (Seine) ; mécanicien, tourneur ; cégétiste et communiste ; arrêté le 14 octobre 1940, condamné à 4 mois de prison ; interné aux camps d’Aincourt, Rouillé et de Compiègne ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz,

René Petitjean est né le 1er septembre 1900 au domicile de ses parents à Vincelles (Yonne). Mécanicien, tourneur. Il est le fils de Marie Jouard, quarante et un ans, sans profession et d’Athanase Petitjean, trente huit ans, chef cantonnier, son époux. Il est domicilié au 63, rue de Neuilly à Clichy-la-Garenne (ancien département de la Seine / Hauts-de-Seine) au moment de son arrestation.
Conscrit de la classe 1920, son registre matricule militaire indique qu’il habite à Levallois-Perret (Seine / Hauts-de-Seine) et travaille comme mécanicien.
René Petitjean est appelé au service militaire le 17 mars 1920. Le 18, il est incorporé au 1er Groupe d’aérostation. Il est nommé soldat de première classe le 16 novembre 1920. Il « passe » caporal le 16 février 1921. Il est « renvoyé dans ses foyers » le 4 mars 1922, « certificat de bonne conduite accordé ». Il est versé dans la réserve de l’armée active au 1er Régiment d’aérostation, 3e  bataillon, puis au 2e Régiment d’aérostation, 2e bataillon dans le cadre du plan A.

René Petitjean se marie à Vincelles, le 3 juin 1922 avec Lucie, Edmée Hubert (après avoir divorcé le 17 juin 1926, ils se remarieront le 28 novembre 1953, à Ezanville). Le 7 juillet le couple habite au 46, avenue de Verdun à Ezanville.
En mars 1923, le couple habite au11, avenue Abel Hovelacque à Paris 13ème. En janvier 1926, René Petitjean déménage au 12, rue Lahire à Paris 13ème.
Divorcé, il épouse Marthe, Clémence Rochette le 30 septembre 1926, à la mairie du 13e arrondissement de Paris. Modiste, elle a 32 ans, née à Paris 7ème, le 14 novembre 1893. En 1934, il s’inscrit sur les listes électorales de Clichy. Il est alors commerçant, domicilié 63, rue de Neuilly.
René Petitjean est « réformé n° 2 » pour « myopie forte et obésité » en 1937.  En septembre 1939, le couple habite toujours au 63, rue de Neuilly à Clichy.

A la déclaration de guerre, René Petitjean est rattaché à la classe 1916, en tant que père de deux enfants vivants (15 décembre 1939) et n’est donc pas rappelé aux armées. Il est ensuite classé « service auxiliaire » par la commission de réforme du 24 février 1940.

Le 14 juin 1940, les troupes de la Wehrmacht entrent dans Paris, vidée des deux tiers de sa population. La ville cesse d’être la capitale du pays et devient le siège du commandement militaire allemand en France. Toute la banlieue parisienne est occupée les jours suivants. Le 22 juin, l’armistice est signé. Le 10 juillet 1940 le maréchal Pétain, investi des pleins pouvoirs par l’Assemblée nationale, s’octroie le lendemain le titre de « chef de l’Etat français » et lance la « révolution nationale » en rupture avec nombre de principes républicains (confusion des pouvoirs législatifs et exécutifs ; rejet du multipartisme, suppression des syndicats et du droit de grève, antisémitisme d’état…).

Son témoignage du 26 novembre 1971

Militant du Parti communiste connu et syndiqué à la CGT, il est arrêté à son domicile par des policiers français, le 14 octobre 1940 « pour reconstitution de Ligue dissoute« . 

Il est condamné à 4 mois de prison pour infraction au décret du 26 septembre 1939Il est d’abord interné à Fresnes ou Poissy, puis à l’expiration de sa peine, il est interné le 16 janvier sur décision du préfet de la Seine, Charles Paul Magny, au
camp de séjour surveillé d’Aincourt (lire 
Le camp d’Aincourt). 

Ses camarades de Clichy, Eugène Guillaume, Henri et Raymond Mathiaud l’y rejoindront le 18 mars. Puis il est transféré le 6 septembre 1941 au camp de Rouillé (1) encadrés par des gendarmes d’Aincourt et remplacés par des civils armés de fusils de chasse à notre arrivé. « Logés dans des baraquements en bois, une seule porte et des vasistas pleins se fermant par l’extérieur. Nous organisâmes le séjour le mieux possible, surtout pour les jeunes, qui étaient en grand nombre« . « Les allemands sont venus plusieurs fois prendre des otages. Une fois 5 jeunes partirent, on ne devait plus les revoir, assassinés a-t-on appris dans une sablière proche« . 

Début mai 1942, les autorités allemandes adressent au directeur du camp de Rouillé une liste d’internés qui doivent être transférés au camp allemand de Compiègne. 

Le nom de René Petitjean y figure (n° 47). C’est avec un groupe d’environ 160 internés
(2) qu’il arrive à Compiègne le 22 mai 1942. La plupart d’entre eux seront déportés à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet.
 

René Petijean est remis aux autorités allemandes à leur demande. Celles-ci l’internent au camp de Royallieu à Compiègne, le 22 mai 1942, en vue de sa déportation comme otage. A Compiègne il reçoit le matricule n°5653.
Par les notes de Claude Souef, nous savons qu’il dessine : « Un tourneur déjà âgé, Petitjean, dessine, lui, les baraquements, les arbres du camp ».
Depuis ce camp administré par la Wehrmacht, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».

Parqués la veille du départ après « visite médicale et sélection« , les Clichois sont dans le même wagon, autour d’Alexandre Antonini, conseiller municipal, dont l’influence est grande, et qui réussit à calmer les plus impressionnables. Tous jettent une lettre sur la voie ferrée, et René Petitjean signale que deux seulement ne parviendront pas à leur destinataire.

Depuis le camp de Compiègne, René Petitjean est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942.

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante  « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité. Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau.

René Petitjean est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro « 45976« .  Ce matricule sera tatoué sur son avant-bras gauche quelques mois plus tard. Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9
juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau (Brzezinka), situé à 4 km du camp principal.

Dans « Témoignages sur Auschwitz, p 33) il raconte : « Notre première nuit se passe, empilés dans le block qui servait à la désinfection des vêtements et à la fois de chambre à gaz. Deux salles pleines à craquer. Dans la salle du fond, nous sommes tous serrés, dans l’impossibilité de nous asseoir. Je tombe évanoui. Nous campons, tant bien que mal, pour la nuit – avec menace de mort si l’un de nous regarde dehors par la fenêtre. La rentrée dans ce block s’était effectuée un à un et au fur et à mesure que nous entrions, deux chefs de block nous frappaient de leur schlague sans arrêt. Peu de nous passent au travers. Revisite des poches, on s’empare des alliances, on fait ouvrir la bouche, et toujours menace de mort. Le lendemain matin, nous sentons l’odeur du café des cuisines, peut-être en aurons-nous ? On nous rassemble devant les cuisines, mais, en fait de café, nous essuyons force coups de schlague ».

Le 13 juillet : «Nous sommes interrogés sur nos professions. Les spécialistes dont ils ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et s’en retournent à Auschwitz I, ils sont approximativement la moitié de ceux qui restaient de notre convoi. Les autres, dont je suis nous restons à Birkenau où nous sommes employés pour le terrassement et pour monter des baraques appelées Block». Pierre Monjault. Il est témoin de l’horreur au quotidien, décrite minutieusement par René Maquenhen (lire dans le site, La journée-type d’un déporté d’Auschwitz.
René Petitjean qui selon Charles Lelandais écrit en allemand, est affecté à Auschwitz-I, au Block 28 : il travaille dans plusieurs kommandos et notamment à celui de la serrurerie (Schlosserei), avec notamment Henri Mathiaud, Rdené Aondetto, Georges Brumm, Adrien Fontaine, Auguste Monjauvis et Raymond Montégut.
En application d’une directive de la Gestapo datée du 21 juin 1943 accordant aux détenus des KL en provenance d’Europe occidentale la possibilité de correspondre avec leur famille et de recevoir des colis renfermant des vivres, René Petitjean, comme les autres détenus politiques français d’Auschwitz (140 survivants « 45000 » environ), reçoit en juillet 1943 l’autorisation d’échanger des lettres avec sa famille – rédigées en allemand et soumises à la censure – et de recevoir des colis contenant des aliments. Ce droit leur est signifié le 4 juillet 1943.
Entre le 14 août 1943 et le 12 décembre 1943, il est en quarantaine au Block 11 avec la quasi totalité des français survivants. Lire l’article du site « les 45000 au block 11. Le 12 décembre 1943, les Français quittent le Block 11 et retournent dans leurs anciens Kommandos.
Le 3 août 1944, il est à nouveau placé en “quarantaine”, au Block 10, avec la majorité des “45000” d’Auschwitz I.
Dès 1944, devant l’avancée des armées soviétiques,  les SS commencent à ramener vers le centre de l’Allemagne les déportés des camps à l’Est du Reich, dont Auschwitz.
Les premiers transferts de « 45.000 » ont lieu en février 1944 et ne concernent que 6 d’entre eux.  89 autres « 45.000 » sont transférés au cours de l’été 1944, dans trois camps situés plus à l’Ouest – Flossenbürg, Sachsenhausen, Gross-Rosen – en trois groupes, composés initialement de trente « 45000 » sur la base de leurs numéros matricules à Auschwitz.  Une trentaine de « 45.000 » restent à Auschwitz jusqu’en janvier 1945.  Il y eut également quelques cas particuliers.
Lire dans le site : Les 45000 pris dans le chaos des évacuations (janvier-mai 1945) et Itinéraires des survivants du convoi à partir d’Auschwitz (1944-1945)

Les itinéraires des rescapé Claudine Cardon-Hamet, DR

Le 29 août 1944, il est transféré en direction de Sachsenhausen, puis vers le kommando Siemens, que les Alliés bombardent trois fois par jour. Il s’y retrouve avec René Maquenhen et Henri Mathiaud.

© Croquis au charbon de Guy Chataigné

Le 21 avril 1945, le camp de Sachsenhausen est évacué en direction de la mer Baltique. Commence une terrible « Marche de la Mort » : 240 km vers l’Est. Ecouter Guy
CHATAIGNE – La marche de la mort.mp3
.
 un déporté de Sachsenhausen avec lequel il se retrouvera à la caserne « Adolf Hitler ».
Ils se retrouvent dans la région de Schwerin où l’escorte SS s’enfuit à l’approche des armées soviétiques.
Ils se réfugient au château de Traumark, où il vit, avec René Maquenhen et le clichois Henri Mathiaud, ce qu’il décrit comme « des moments rocambolesques« .  Un officier soviétique installe les anciens déportés dans le château où les SS les avaient abandonnés : Camarades, vous avez jusqu’à maintenant trop souffert. Vous avez besoin de repos. Vous avez besoin de manger. Ce château est à vous. Vous avez en face plus de cent bêtes à tuer, plus que vous ne pourrez en manger. Mais ne gaspillez pas (in Mille otages pour Auschwitz p.455).
Les SS ayant fui, ils sont libérés le 2 mai 1945 par les troupes soviétiques, qui les remettent aux Américains : ils sont enfermés alors dans la caserne Adolf Hitler de Schwerin, ils sont « traités comme des prisonniers ». Selon le témoignage de Guy Chataigné, un déporté de Sachsenhausen qui se retrouve lui aussi dans cette caserne « nous sommes cantonnés par les Américains qui voyaient d’un assez mauvais œil nos sorties, nos dérapées à l’extérieur, qu’on continuait cependant de faire à leur barbe ».
Le 24 mai, ils rentrent en France « en wagons à bestiaux, comme au départ« .
René Petitjean est décrit par ses camarades de déportation comme « un homme de caractère, très courageux« .
Il a tenu à témoigner et l’a fait à plusieurs reprises : en 1946 pour le livre édité par l’Amicale d’Auschwitz, « Témoignages sur Auschwitz » (pages 31 à 46), puis dans le Patriote résistant (journal de la FNDIRP). Voir la publication de l’amicale des déportés d’Auschwitz :  petitjean_n.pdf.

Le 28 novembre 1953, à Ezanville, René Petitjean épouse pour la deuxième fois Lucie Edmée, Hubert.
Il est le premier à répondre à l’appel lancé par Roger Arnould pour reconstituer l’histoire du convoi. « Il a été le premier à répondre à mon appel  » dira Roger Arnould. « Il est venu rue Leroux dès la parution du premier article dans le « Patriote Résistant » qui demandait tous renseignements sur les 45.000« . René Petitjean est mort peu après leur rencontre. « Il est mort peu après, mais ce qu’il a apporté était très important« .

Lettre à madame Varenne

Il a écrit un certain nombre de témoignages concernant des « 45000 », en particulier pour Georges Varenne (instituteur à Laroche-St-Cydroine) – il a écrit à son épouse à son retour de déportation – et Norbert Debrie (cordonnier à Vincelles), lettre du 8 octobre 1945.

René Petitjean, son épouse Lucie et Bernadette Maquenhen. Photo prise par René Maquenhen (envoi de M. Patrick Grosjean)

En 1972, il habite, comme en 1922, au 46, avenue de Verdun à
Ezanville. René Petitjean est mort à Ezanville, le 31 décembre 1976.

  • Note 1 : Le camp d’internement administratif de Rouillé (Vienne) est ouvert le 6 septembre 1941, sous la dénomination de «centre de séjour surveillé», pour recevoir 150 internés politiques venant de la région parisienne, c’est-à-dire membres du Parti Communiste dissous et maintenus au camp d’Aincourt depuis le 5 octobre 1940. D’autres venant de prisons diverses et du camp des Tourelles. / In site de l’Amicale de Châteaubriant-Voves-Rouillé.
  • Note 2 : Dix-neuf internés de la liste de 187 noms sont manquants le 22 mai. Cinq d’entre eux ont été fusillés (Pierre Dejardin, René François, Bernard Grimbaum, Isidore Pertier, Maurice Weldzland). Trois se sont évadés (Albert Belli, Emilien Cateau et Henri Dupont). Les autres ont été soit libérés, soit transférés dans d’autres camps ou étaient hospitalisés.

Sources

  • Archives du CDJC (XLI-42).
  • Etat civil de la mairie de Vincelles (1994).
  • Témoignages de René Maquenhen, Pierre Monjault.
  • Correspondance de René Petitjean avec Roger Arnould.
  • Sachso, ouvrage de l’Amicale des anciens déportés de Saschenhausen, pages 252, 254, 502.
  • Archives municipales de Clichy (92).
  • Archives en ligne de l’Yonne.
  • © Croquis au charbon de Guy Chataigné, déporté au camp de Sachsenhausen.
  • Fonds Georges Varenne.
  • Photo de René Petitjean, aux rencontres du Havre en 1960. Agrandissement. © Collection FNDIRP (Roger Arnould).
  •  Registres matricules militaires de l’Yonne
  • © Photo avec son épouse et Bernadette Maquehen prise par René Maquenhen. Envoi de Patrick Grosjean, petit-fils de René Maquenhen.

Notice biographique (complétée en 2016, 2019 et 2021), réalisée initialement pour l’exposition sur les «45000» de Gennevilliers 2005, par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé) et de Triangles rouges à Auschwitz, le convoi politique du 6 juillet 1942, éditions Autrement, Paris 2005. Prière de mentionner les références (auteur et coordonnées du blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette notice biographique. Pour la compléter ou la corriger, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com 

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