La Voix Populaire de Clichy mars 1941

Matricule « 46.151 » à Auschwitz

Joseph Tortora : né en 1896 à La Calle (Constantine, Algérie) ; domicilié à Clichy-la-Garenne (Seine) ; charpentier-mécanicien ; communiste ; arrêté le 28 novembre 1940, condamné à 6 mois de prison (Santé, Fresnes, Poissy) ; interné aux camps d’Aincourt, Voves et Compiègne ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz où il meurt le  20 novembre 1942.

Joseph Tortora est né le 20 mars 1896 à La Calle (Constantine, Algérie). Il habite au 27, Villa Emile à Clichy-la-Garenne (ancien département de la Seine / Hauts-de-Seine) au moment de son arrestation.
Il est le fils de Maria Farella, 27 ans, née à Resina (Italie) et de Luigi, Vincente Tortora, 33 ans, né à Gaeta (Italie), jardinier, son époux. Il est le cadet d’une fratrie de 6 enfants : Antoine, Jean, Casimir, Costanza et Constant.
Le 1er août 1914 la mobilisation générale est décrétée. Âgé de 20 ans en 1916, Joseph Tortora a dû être mobilisé, mais nous n’avons pas trouvé de
document officiel le confirmant (1).

Venu travailler en métropole, d’abord ouvrier du bâtiment, Joseph Tortora travaille ensuite chez Moreuil (chocolaterie), rue du Landy a Clichy-la-Garenne comme charpentier-mécanicien.
Joseph Tortora qui est inscrit sur les listes électorales de Clichy, habite au 5 bis rue des Écoles en 1933.
En 1934 et 1936 il habite au 20 rue Villeneuve. En 1939 il vient habiter au 27 villa Émile. Il y vit maritalement avec Lucie.
Il est membre du Parti communiste, ainsi que son frère Raymond. Le 21 décembre 1939,  son domicile est perquisitionné par des agents du commissariat de police de la circonscription, perquisition au cours laquelle sont saisis « un lot de livres, brochures et papiers du Parti communiste ». Il n’est pas arrêté

Le 14 juin 1940, les troupes de la Wehrmacht entrent dans Paris, vidée des deux tiers de sa population. La ville cesse d’être la capitale du pays et devient le siège du commandement militaire allemand en France. Toute la banlieue parisienne est occupée les jours suivants. Le 22 juin, l’armistice est signé. Le 10 juillet 1940 le maréchal Pétain, investi des pleins pouvoirs par l’Assemblée nationale, s’octroie le lendemain le titre de « chef de l’Etat français » et lance la « révolution nationale » en rupture avec nombre de principes républicains (confusion des pouvoirs législatifs et exécutifs ; rejet du multipartisme, suppression des syndicats et du droit de grève, antisémitisme d’état…).

Le 28 novembre 1940 à Clichy, Joseph Tortora est arrêté en flagrant délit par la police française au cours d’un affichage de papillons et distribution de tracts «à tendance communiste, en compagnie d’un autre individu qui n’a pu être retrouvé». Il s’agit d’Amand Danesse, militant communiste, lui aussi domicilié villa Emile. « On collait l’appel au peuple de France« , témoignage oral recueilli auprès d’Amand Danesse par Pierre Cardon. Joseph Tortora était porteur d’un pot de colle et d’un pinceau, et 25 tracts sont saisis. La perquisition opérée à son domicile amène la découverte de brochures communistes.
Joseph Tortora est inculpé d’infraction au décret du 26 septembre 1939 (dissolution du Parti communiste). Le 3 décembre 1940, il comparaît devant la 12ème chambre du Tribunal correctionnel de la Seine qui le condamne à six mois d’emprisonnement. Il est d’abord écroué à la Maison d’arrêt de la Santé, puis le 16 décembre, il est transféré à Fresnes puis il est écroué à la Maison d’arrêt de Poissy.

En mars 1941, la Voix Populaire » de Clichy, feuille clandestine ronéotée recto verso, dénonce son arrestation ainsi que celles de Constant Launay et  Pierre Lecomte (CF montage photo au début de la notice).
Depuis le début mai 1941, le directeur de la Maison centrale de Poissy transmet au Préfet, « en exécution des notes préfectorales des 14 novembre 1940 et 18 février 1941 », les  dossiers des détenus communistes de la Seine devant être libérés à l’expiration de leur peine au cours des mois suivants. Le Préfet les transmet alors au secrétaire général de la Police à Paris.
Le 23 mai 1941, jour prévu de sa libération à la fin de sa peine d’emprisonnement, le préfet de police de Paris, François Bard, ordonne son internement administratif, en application de la Loi du 3 septembre 1940 (2). Joseph Tortora est conduit le même jour au « centre de séjour surveillé » d’Aincourt ouvert spécialement, le 5 octobre 1940, par le gouvernement de Vichy pour y enfermer les communistes arrêtés. Lire dans le site Le camp d’Aincourt.

Fiche d’internement de Joseph Tortora (Préfecture de police)

Du camp d’Aincourt, il aurait été  transféré au camp de Rouillé (fiche au DAVCC à Caen. Mais je n’ai pas trouvé trace pour l’instant de cet internement dans les archives de la Préfecture).

Il est transféré au camp de Voves, le 26 avril 1942.

Dans deux courriers en date des 6 et 9 mai 1942, le chef de la Verwaltungsgruppe de la Feldkommandantur d’Orléans envoie au Préfet de Chartres deux listes d’internés communistes du camp de Voves à transférer au camp d’internement de Compiègne à la demande du commandement militaire en France. Joseph Tortora figure sur la première liste. Sur les deux listes d’un total de cent neuf internés, 87 d’entre eux seront déportés à Auschwitz. Le directeur du camp a fait supprimer toutes les permissions de visite « afin d’éviter que les familles assistent au prélèvement des 81 communistes pris en charge par l’armée d’occupation ». La prise en charge par les gendarmes allemands s’est effectuée le 10 mai 1942 à 10 h 30 à la gare de Voves. Il poursuit : « Cette ponction a produit chez les internés présents un gros effet moral, ces derniers ne cachent pas que tôt ou tard ce sera leur tour. Toutefois il est à remarquer qu’ils conservent une énergie et une conviction extraordinaire en ce sens que demain la victoire sera pour eux ». Il indique que « ceux qui restèrent se mirent à chanter la «Marseillaise» et la reprirent à trois reprises ».

Transfert le 10 mai 1942

Le directeur du camp a fait supprimer auparavant toutes les permissions de visite « afin d’éviter que les familles assistent au prélèvement des 81 communistes pris en charge par l’armée d’occupation ».

A Compiègne il y reçoit le matricule n° 5718. Depuis ce camp administré par la Wehrmacht, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».

Depuis le camp de Compiègne, Joseph Tortora est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942.

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante  « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité. Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau.

Joseph Tortora est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro «46151» selon la liste par matricules du convoi établie en 1974 par les historiens polonais du Musée d’Etat d’Auschwitz.

Sa photo d’immatriculation à Auschwitz n’a pas été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz.

Lire dans le site le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale ».  Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau (Brzezinka), situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.

Joseph Tortora meurt le 20 novembre 1942 selon la liste par dates de décès et matricules du convoi établie en 1974 par les historiens polonais du Musée d’Etat d’Auschwitz.
Il est déclaré « Mort pour la France » le 25 mai 1948, et homologué comme « Déporté politique » le 5 mai 1948.
Une cellule du PCF à Clichy (92) a porté son nom, jusque dans les années 1980, ainsi que celle de son frère Raymond.

  • Note 1 : Seule trace officielle (fichier ANOM) d’une mobilisation de la fratrie pendant la guerre 1914-1918, celle de son frère cadet Constant, de la classe 1918, recensé à Tunis. Par contre, j’ai trouvé un avis de mariage dans l’Echo d’Alger du 1er septembre 1918 mentionnant un « Tortora Joseph, mobilisé et Inviluppo Anna ».
  • Note 2 : La loi du 3 septembre 1940 proroge le décret du 18 novembre 1939 et prévoit l’internement administratif sans jugement de « tous individus dangereux pour la défense nationale ou la sécurité publique« . Les premiers visés sont les communistes.

Sources

  • Fichier national de la Division des archives des conflits contemporains (DAVCC), Ministère de la Défense, Caen.
  • Archives de la Préfecture de police,
    cartons occupation allemande, BA 2374. 
  • Death Books from Auschwitz, / Sterbebücher von
    Auschwitz
    (registre des morts), Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres – incomplets – de l’état civil de la ville d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
  • Témoignages de René Petitjean, rescapé du convoi du 6 juillet 1942 et de Pierre Cardon, secrétaire de la section du PCF dans les années 1970.
  • Photo Moreuil in nouveau blog de Dan Jubert-Bizien.

Notice biographique (complétée en 2016, 2019 et 2021), réalisée initialement pour l’exposition sur les «45000» de Gennevilliers 2005, par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé) et de Triangles rouges à Auschwitz, le convoi politique du 6 juillet 1942, éditions Autrement, Paris 2005. Prière de mentionner les références (auteur et coordonnées du blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette notice biographique. Pour la compléter ou la corriger, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com 

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