Julien Villette in « Maromme ma ville », n° 71
Julien Villette, carte commémorative PCF Vallée du Cailly

Les citations en bistre sont tirées d’un témoignage dactylographié de sa sœur, Marcelle (30/09/1991)

Julien Villette : né en 1921 à Déville-lès-Rouen (Seine-Inférieure / Seine-Maritime) ; domicilié à Maromme ((Seine-Inférieure / Seine-Maritime) ; ouvrier ; militant des Jeunesses communistes, militant CGT ; participe au sabotage du tunnel de Pavilly ; arrêté comme otage la nuit du 21 au 22 octobre 1941 ;  écroué à Rouen ; interné au camp de Compiègne ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz où il meurt le 19 septembre 1942.

Julien Villette est né le 1er juin 1921 à Déville-lès-Rouen (Seine-Inférieure / Seine-Maritime). Il habite 18 rue de Lorraine à Maromme (Seine-Maritime) au moment de son arrestation le 21 octobre 1941. Il est le fils de Marcelle Benard, 23 ans et d’Henri Villette, 21 ans, son époux. Julien Villette a deux frères cadets
(Lucien, né le 31 décembre 1922, et Raoul, né le 10 mai 1928, à Rouen) et une sœur cadette, Marcelle, née le 25 juillet 1933, à Maromme.
Il est scolarisé à l’Ecole primaire de Notre Dame de Bondeville : à 12 ans il a son Certificat d’Etudes.

Lucien Villette © Marcelle Villette

Au début d’août 1933, il débute comme « petit ouvrier » dans une usine de textile, aux Etablissements de Menibus (ouverts sous le nom de «filatures St Pierre») à Déville-lès-Rouen. «Très vite il prend conscience des difficultés de la vie des ouvriers et milita au syndicat CGTU, puis à la CGT en 1936» écrit sa sœur Marcelle. Il travaille ensuite aux établissements Senard, usine métallurgique à Déville-lès-Rouen.

l’Avenir Normand du 27 mai 1949.

Adhérent des Jeunesses communistes à partir de 1937, «Il milite avec force, vend la presse du Parti dans toute la vallée «le Prolétaire normand», «l’avant-garde», «l’Humanité». Il suit l’école du Parti. En 1939, déclaration de la guerre, dissolution du Parti Communiste, il continue la lutta avec distributions de tracts et de la presse clandestine».  Il est, selon l’hommage rendu en 1949 par Roland Leroy, secrétaire permanent de la fédération de Seine-Maritime du PCF : « un des meilleurs diffuseurs de l’Avenir Normand et l’Informateur Populaire  » de Maromme, que la population retrouvait chaque samedi sur le marché« .

Les troupes allemandes entrent dans Rouen le dimanche 9 juin 1940. Après la capitulation et l’armistice du 22 juin, La Feldkommandantur 517 est installée à l’hôtel de ville de Rouen et des Kreiskommandanturen à Dieppe, Forges-les-Eaux, Le Havre et Rouen. Le 10 juillet 1940 le maréchal Pétain, investi des pleins pouvoirs par l’Assemblée nationale, abolit la République et s’octroie le lendemain le titre de « chef de l’Etat français ». Il lance la « révolution nationale » en rupture avec nombre de principes républicains (confusion des pouvoirs législatifs et exécutifs ; rejet du multipartisme, suppression des syndicats et du droit de grève, antisémitisme d’état…). A partir de l’année 1941, les distributions de tracts et opérations de sabotage par la Résistance se multipliant, la répression s’intensifie à l’encontre des communistes et syndicalistes. Dès le 22 juillet 1941, le nouveau préfet régional, René Bouffet, réclame aux services de police spéciale de Rouen une liste de militants communistes. Une liste de 159 noms lui est communiquée le 4 août 1941 avec la mention : « tous anciens dirigeants ou militants convaincus ayant fait une propagande active et soupçonnés de poursuivre leur activité clandestinement et par tous les moyens ». Ces listes, comportent la plupart du temps – outre l’état
civil, l’adresse et le métier – d’éventuelles arrestations et condamnations antérieures. Elles seront communiquées à la Feldkommandantur 517, qui les utilisera au fur et à mesure des arrestations décidées pour la répression des actions de Résistance.

Son père, Henri Villette, est arrêté pour distributions de tracts le 13 février 1941.  Interné à Clairvaux et Compiègne, il est déporté à Buchenwald (1).

Le sabotage de Pavilly. Locomotive déraillée.

Julien Villette participe à la préparation du sabotage la la voie ferrée du tunnel de Pavailly. Lire dans le site Le « brûlot » de RouenDans la nuit du 21 octobre 1941, il est arrêté à Maromme par la police française. «Nous le voyons partir enchaîné avec un voisin Léon Poyer. Ils sont enfermés à la caserne Hatry, à Rouen».

Son arrestation est ordonnée par les autorités allemandes en représailles au sabotage (le 19 octobre) de la voie ferrée entre Rouen et Le Havre (tunnel de Pavilly) Lire dans le blog Le « brûlot » de Rouen. Une centaine de militants communistes ou présumés tels de Seine-Inférieure sont ainsi raflés entre le 21 et 23 octobre. Ecroués pour la plupart à la caserne Hatry de Rouen, tous les hommes appréhendés sont remis aux autorités allemandes à leur demande, qui les transfèrent au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Frontstalag 122) entre le 25 et le 30 octobre 1941. La moitié d’entre eux sera déportée à Auschwitz.

Julien Villette reçoit à Compiègne le n° matricule n° 1910 à Compiègne. Il est interné au bâtiment A3, chambre 10, puis bâtiment A2, Chambre 10. « Il participe à toutes les activités mises en place pour maintenir le moral » par le comité des politiques du camp. Il participe aux cours de solfège (on sait qu’il a une belle voix), de dessin industriel, d’anglais élémentaire, et à deux conférences d’Yves Jahan « poésie pas morte » et « études psychologiques et philosophiques ».

Le camp de Compiègne par Julien Villette in Maromme ma ville n° 71

Il dessine (ci-contre) la cour du camp des politiques à Compiègne.

Le 23 décembre 1941, son nom a été inscrit sur la liste de recensement des 131 jeunes communistes du camp de Compiègne nés entre 1912 et 1922, « aptes à être déportés à l’Est», en application de l’avis du 14 décembre 1941 du commandant militaire en France, Otto von Stülpnagel (archives du CDJC).

Fin mai 1942 son père, Henri Villette(1), est transféré à Compiègne. «Julien reste 5 semaines avec son père, qui le réconforte, puis c’est à nouveau la séparation». Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à leur déportation, lire dans le blog «une déportation d’otages».

Depuis ce camp administré par la Wehrmacht, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».
Lire également dans ce site : La solidarité au camp allemand de Compiègne et Le « Comité » du camp des politiques à Compiègne .
Le 6 juillet 1942, à six heures du matin, il est conduit sous escorte allemande à la gare de Compiègne avec ses camarades, puis entassé dans un des wagons de marchandises qui forment son convoi. Le train s’ébranle à 9 heures trente.

Depuis le camp de Compiègne, Lucien Villette est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942. 

«Dans le train, il parvient à écrire une lettre à sa mère. Cette lettre est retrouvée sur la voie de chemin de fer et sans doute mise sous enveloppe à Commercy par un cheminot. Dans cette lettre, il explique les conditions épouvantables du transfert et dit qu’ils roulent vers la frontière. Après, nous n’avons plus jamais eu aucune nouvelle».

Lettre jetée depuis le train, le 6 juillet 1942

«Lundi 6 juillet 1942. Chère maman et frères et sœur, je vous écris ce petit mot. Je suis dans le train et j’écris mal. On est 45 dans les wagons à bestiaux et cahotés. Je suis parti de Compiègne ce matin 9 heures et demie. On est plus de 1100 qui partent. Tout de suite, on approche de la frontière allemande. J’ai bon espoir quand même et, surtout, ayez du courage comme moi j’en ai. Papa est resté à Compiègne. Vous recevrez bientôt ma valise avec souvenirs et affaires, vêtements que je vous renvoie. Mille baisers à tous et bon courage. Bonjour aux copains en espérant de vous revoir bientôt. Bonjour à G. R., René, R. etc. Pense à vous. Votre Julien».

Depuis le camp de Compiègne, Lucien Villette est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942. 

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante  « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité. Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau.

Son numéro d’immatriculation à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 est inconnu. Le numéro « 46194 ?«  figurant dans mes deux premiers ouvrages sur le convoi du 6 juillet 1942 correspondait à une tentative de reconstitution de la liste du convoi par matricules. Ce numéro, quoique plausible, ne saurait être considéré comme sûr en raison de l’existence de quatre listes alphabétiques successives, de la persistance de lacunes pour plus d’une dizaine de noms et d’incertitudes sur plusieurs centaines de numéros matricules. Il ne figure plus dans mon ouvrage «Triangles rouges à Auschwitz».

«Ma mère apprend son décès par André Marie, député-Maire de Barentin, déporté à Buchenwald. Plus tard, un rescapé nous raconte comment est mort Julien Villette. Le dimanche après-midi , les déportés étaient exempts de travail. Ils parlent entre eux dans la cour. Un des amis de Julien est pris à partie par un Kapo polonais qui le roue de coups jusqu’à la mort. Le kapo veut que Julien, qui chante bien, chante : «Puisque c’est ton ami, chante Bel-Ami». Julien refuse. Son camarade vient d’expirer devant lui. C’est alors que le Kapo le roue de coups et l’extermine comme son camarade».

Entrée du camp principal à Auschwitz

Julien Villette est mort le 19 septembre 1942 d’après le certificat de décès établi au camp d’Auschwitz et destiné à l’état civil de la municipalité d’Auschwitz (in Death Books from Auschwitz Tome 2 page 1277). Il convient de souligner que cent-quarante-sept autres «45000» ont été déclarés décédés à l’état civil d’Auschwitz les 18 et 19 septembre 1942 et qu’un nombre important d’autres détenus du camp ont été enregistrés à ces mêmes dates. Il est plus que vraisemblable qu’ils aient été tous gazés à la suite d’une vaste «sélection» interne des «inaptes au travail», opérée sans doute dans les blocks d’infirmerie, ce qui laisserait supposer que Julien Vilette a été emmené au Revier après avoir été roué de coups par le Kapo polonais.

Son nom est honoré par Roland Leroy, alors secrétaire permanent de la fédération de Seine-Maritime du PCF lors de la cérémonie en mémoire des déportés et fusillés de Rouen et ses environs (L’Avenir Normand du 27 mai 1949). Voir coupure de presse plus haut.

La mention «Mort en déportation» est apposée sur son acte de décès, parution au Journal Officiel n°202 du 1 septembre 2001.

Une pleine page dans le n° de janvier 2015 de Maromme maville.

Un avis favorable à la dénomination «Allée Julien Villette» de la voie de desserte des pavillons du lotissement des Hauts de Maromme, situé Route de Duclair a été voté le 30 novembre 2009. «Hommage mérité à l’un des combattants de l’ombre qui, aux côtés d’André Pican, de Raymond Duflo, d’Arthur Lefèbvre, de Marcel Lecour et de tant d’autres, ont donné leur vie pour le retour de la liberté et pour la société plus juste pour laquelle ils combattaient, militants antifascistes de la première heure. Ils appartiennent à l’histoire, ils appartiennent à la mémoire ouvrière, à la mémoire de lutte de la vallée du Cailly, terre de résistance ». Madame Saint Yves (PC), conseillère municipale.

Une carte commémorative « ils aimaient la France » éditée à la Libération honore sa mémoire et celle de 8 de ses camarades, fusillés ou déportés : André Bardel 44198, déporté à Auschwitz, Honoré Brien, Raymond Duflo, Hubler, Arthur Lefebvre, André Pican, A. Poyer, Marcel Lecour, 45754, lui aussi déporté à Auschwitz.

Son nom est gravé sur le monument « aux Maronnais morts pour la France » avec
celui de neuf autres déportés – dont quatre autres « 45.000 » et un fusillé.

Il est également honoré sur une stèle à Maromme : A la mémoire de nos camarades morts pour la France à Gross Rosen, Buchenwald et Auschwitz.

Mémorial PCF Rouen © Thierry Prunier / Mémorial Genweb

Son nom est également honoré sur le monument installé dans la cour de la fédération du PCF de Seine Maritime (33, place Général de Gaulle, Rouen) : avec ce poème de Paul Éluard (Enterrar y callar) qui accompagne les noms de 218 martyrs « Frères, nous tenons à vous. Nous voulons éterniser cette aurore qui partage votre tombe blanche et noire, l’ESPOIR et le Désespoir ».

  • Note 1 : Henri Villette est arrêté pour distributions de tracts le 13 février 1941. Emprisonné à la prison «Bonne Nouvelle» de Rouen (Lire dans le blog «La prison Bonne Nouvelle de Rouen. Témoignage d’André Pican, fusillé au Mont Valérien»), il est condamné en avril 1941 à 13 mois de prison. Il est transféré à la centrale de Clairvaux, jusqu’à l’expiration de sa peine. A cette date, il n’est pas libéré et il est transféré fin mai 1942 à Compiègne à la demande des autorités allemandes. Très malade, il est admis à l’hôpital du Val de Grâce en octobre 1942. Soigné, il est à nouveau envoyé à Compiègne début 1943. Il est déporté à Buchenwald (N° 39 788). Raymond Montégut (N°45892), transféré d’Auschwitz à Buchenwald (N° 34 162)le 23 février 1944 lui apprend la mort de son fils. Libéré en avril 1945, il pèse 32 kilos après 50 mois de détention.

Sources

  • Recensement des jeunes communistes du camp de Compiègne aptes à être déportés « à l’Est » en application de l’Avis du 14 décembre 1941 du Commandant militaire en France, Otto von Stülpnagel (Archives du CDJC).
  • Lettre et témoignage dactylographié de Madame Marcelle Villette, sœur de Julien Villette (30 sept 1991).
  • Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (Archives de Caen du ministère de la Défense). « Liste communiquée par M. Van de Laar, mission néerlandaise de Recherche à Paris le 29.6.1948 », établie à partir des déclarations de décès du camp d’Auschwitz (N°31836) (N°351).
  • Death Books from Auschwitz, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres – incomplets – de l’état civil de la ville d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
  • © Porte principale du camp d’Auschwitz – Musée d’état d’Auschwitz-Birkenau.
  • Bureau des archives des conflits contemporains (BACC), Ministère de la Défense, Caen (dossier individuel consulté ).
  • © Site Internet «Légifrance.gouv.fr»
  • Photo « ils aimaient la France », PCF Vallée du Cailly.

Notice biographique rédigée par Claudine Cardon-Hamet en 2000 pour l’exposition de Rouen de l’association « Mémoire Vive » consacrée aux déportés “45000” et “31000” de Seine-Maritime, complétée en 2006, 2012, 2017, 2018 et 2022. Docteur en Histoire, auteur des ouvrages : « Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 », Editions Autrement, 2005 Paris et de «Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000. Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce site) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette notice. Pour la compléter ou corriger, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com

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