A Compiègne le 2 mai 1942

Matricule « 45.796 » à Auschwitz

Charles Limousin : né en 1906 à Châtellerault (Vienne), où il habite ; électricien ; syndicaliste et communiste ; arrêté le 23 juin 1941 ; interné à La Chauvinerie-Poitiers, puis à Compiègne ; déporté le 6 juillet 1942 à Auschwitz, Mauthausen, Buchenwald. Mort le 30 mars 1945 à Buchenwald.

Charles Limousin (dit « Charlot »), est né le 27 juillet 1906 à Châtellerault (Vienne). Il y habite au 37, quai d’Alsace-Lorraine, au moment de son arrestation.
Il est le fils de Marie, Angèle Moussineau, 26 ans, couturière, et de Jean, Alfred Limousin, 35 ans, tailleur de pierres, son époux. Ses parents habitent au 27, rue de la Croix Rouge à Châtellerault.
Charles Limousin épouse Marie, Sophie Bensity le 6 avril 1929 à Châtellerault.
Le couple aura 3 enfants.
Il travaille comme électricien à la Manufacture d’armes de Châtellerault. Maurice Rideau, son camarade de travail, le décrit comme «un gaillard d’1 m 82 et près de cent kilos, d’une force herculéenne ».
Membre du Comité de section du Parti communiste, il est secrétaire de l’Union locale CGT et secrétaire général du Syndicat des travailleurs de l’Etat de Châtellerault.

L’Hôtel de ville de Chatellerault occupé

La Werhmarcht occupe Loudun le 20 juin 1940, Châtellerault le 22 et  Poitiers le 23. Le 22 juin, l’armistice est signé : le département se retrouve coupé en deux par la ligne de démarcation. 20.000 soldats allemands stationnent dans la Vienne. 10 juillet 1940 le maréchal Pétain, investi des pleins pouvoirs par l’Assemblée nationale, s’octroie le lendemain le titre de « chef de l’Etat français » et lance la « révolution nationale » en rupture avec nombre de principes républicains (confusion des pouvoirs législatifs et exécutifs ; rejet du multipartisme, suppression des syndicats et du droit de grève, antisémitisme d’état…).

Il est arrêté le 23 juin 1941 à la Manufacture d’armes de Chatellerault, par des soldats allemands et des policiers français, dans le cadre de la grande rafle commencée le 22 juin,jour de l’attaque hitlérienne contre l’Union soviétique, sous le nom «d’Aktion Theoderich». Lire dans le site l’article « L’Aktion Theoderich dans la Vienne », sur l’arrestation des 33 militant-e-s communistes et syndicalistes de la Vienne. Liste et récits des internements à Poitiers et à Compiègne.

Charles Limousin est incarcéré au camp allemand de la Chauvinerie-Poitiers, puis transféré au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Frontstalag 122), le 11 juillet où il fera fonction de vaguemestre. D’après le témoignage d’Emile Lecointre, il faisait partie de l’organisation communiste clandestine du camp.

Compiègne le 2 mai 1942, dessin d’Alfred Quinqueneau

A Compiègne, il est interné dans une baraque avec plusieurs Viennois arrêtés comme lui le 23 juin 1941. L’un d’eux Alfred Quinqueneau (1) a dessiné le 2 mai 1942 quelques uns de ses
camarades au moment de la préparation du repas (les détenus font popote commune pour améliorer l’ordinaire). Sur le dessin ci-contre, on reconnaît de gauche à droite : Louis Cerceau, coiffé d’une casquette, cigarette à la bouche, porteur d’une bassine Charles Limousin une cuiller et une casserole en mains, Marcel Pilorget qui lui tend une boite de conserve et René Amand assis, ouvrant une boite de conserve.

Depuis ce camp administré par la Wehrmacht, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, on lira les deux articles du site qui exposent les raisons des internements, des fusillades et de la déportation : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».

Depuis le camp de Compiègne, Charles Limousin est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942.

Cf Article du site : Les wagons de la Déportation. 

Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 « otages communistes » – jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d’avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants – de cinquante  « otages juifs » et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le site le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l’arrivée du train en gare d’Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d’Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d’où le nom de « convoi des 45000 », sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule – qu’il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS – sera désormais sa seule identité. Lire dans le site : Le KL Auschwitz-Birkenau.

Il est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro « 45796 ».

Sa photo d’immatriculation à Auschwitz n’a pas été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz.

Lire dans le site le récit de leur premier jour à Auschwitz : L’arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, « visite médicale ».  Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.

A Auschwitz, il est d’abord affecté au block 15. Il retrouve Louis Cerceau et Maurice Rideau qui raconte : « nous n’étions ni dans le même Kommando, ni dans le même Block, mais nous nous rencontrions chaque fois que nous le pouvions, soit le soir, soit le dimanche après midi, ce en raison de la profonde amitié qui nous liait. Nous nous connaissions depuis plusieurs années avant notre arrestation, nous habitions le même quartier et travaillions tous deux à la manufacture de Châtellerault« … « Les conditions particulières que nous subissions dans le camp nous rapprochaient, surtout qu’à cette époque nous n’étions plus que quatre châtelraudais vivants« …

C’est lors d’une de leurs rencontres que Charles Limousin raconte à Maurice Rideau une anecdote de la clandestinité à l’hiver 1940 : contacté en urgence par Alphonse Rousseau qui lui a donné rendez-vous chez lui à 19 heures, Charles Limousin se croit victime d’un guet-apens car il se sent suivi rue de Thurée…Après une série de manœuvres destinées à en avoir le cœur net, il se rend compte que son suiveur – qui se croit lui aussi suivi, est en réalité un « camarade venu exprès de Paris pour savoir quelles sont les possibilités d’actions à Châtellerault contre les Allemands (…) Je ne sais pas si Limousin l’a revu par la suite et s’il a su qui il était, mais il ne me l’a pas dit… et par discrétion, je ne lui ai pas demandé« . Etait-ce Octave Rabate (qui dirigea le PCF clandestin dans l’ouest de la France jusqu’à son arrestation le 27 mars 1942. Lui, son épouse Maria et René Amand assuraient la direction clandestine dans la Vienne), ou encore Boisseau, le représentant du Comité central du Parti communiste à Niort auprès duquel le couple Rabaté avait repris contact avec le PCF ?

Puis, Charles Limousin est affecté au block 19. Il travaille au kommando « Kanal« , puis à l’usine SS d’armement de la DAW (Deutsche AusrüstungsWerke) qui fabrique des caisses de munitions.

En application d’une directive de la Gestapo datée du 21 juin 1943 accordant aux détenus des KL en provenance d’Europe occidentale la possibilité de correspondre avec leur famille et de recevoir des colis renfermant des vivres, Frédéric Ginolin, comme les autres détenus politiques français d’Auschwitz (140 « 45000 » environ), reçoit en juillet 1943 l’autorisation d’échanger des lettres avec sa famille – rédigées en allemand et soumises à la censure – et de recevoir des colis contenant des aliments. Ce droit leur est signifié le 4 juillet 1943.

Entre le 14 août 1943 et le 12 décembre 1943, il est en quarantaine au Block 11 avec la quasi totalité des Français survivants. Lire l’article du site « les 45000au block 11.  Le 12 décembre, les Français quittent le Block 11 et retournent dans leurs anciens Kommandos.  Lire l’article du site  La Résistance dans les camps nazis

A sa sortie du block 11 il est affecté au Block 22, puis au Block 7.

Charles Limousin est transféré le 29 août 1944 à Sachsenhausen avec 28 autres « 45000« . Lire dans le site , « les itinéraires suivis par les survivants ».

Sachsenhausen @ AFMD
Le parcours de Charles Limousin depuis le Block 11

A son arrivée il y est immatriculé : 94.287. Il cherche des camarades, et retrouve Marcel Couradeau de Poitiers, qui en a témoigné  : « j’ai eu la joie de rencontrer Limousin, qui lors de l’exode d’Auschwitz fut refoulé sur Sachsenhausen« . Charles Limousin lui raconte la mort de René Amand au Kommando « terrasse » à Auschwitz.
On ignore par contre à quel kommando Charles Limousin est affecté à Sachsenhausen. En effet contrairement à ce que Roger Arnould avait cru initialement, Charles Limousin n’a pas été affecté au Kommando Heinkel : Marcel Courradeau qui y était affecté est formel : Charles Limousin n’est pas à Heinkel avec lui (recherches de Raymond Jamain).

Le 5 février 1945, Charles Limousin est transféré de Sachsenhausen à Buchenwald avec 80 autres déportés, seul « 45000« , mais avec une vingtaine d’autres français, anciens de Sachsenhausen (parmi eux Frescura et Emile Dubois, l’ancien maire d’Aubervilliers).

A Buchenwald il reçoit le matricule « 30917 ». Il est épuisé, très malade, dit Raymond Montégut, qui arrive à Buchenwald le23 février 1944, avec Lucien Penner, Robert Lambotte et Camille Nivault (transfert de main d’œuvre de la DAW d’Auschwitz).

Monument de Buchenwald @ Pierre Cardon

Raymond Montégut témoignera en 1945 être allé voir Charles Limousin à l’infirmerie du camp peu avant sa mort, qui selon lui est survenue le dernier dimanche du mois de mars (le 30) 1945, période que confirma Edgard Validire – compagnon de Résistance de Charles Limousin, arrêté en 1943 et déporté à Buchenwald en janvier 1944 – qui en fut informé par un polonais (« Willi« ) affecté au Revier.

Charles Limousin est en effet inscrit au Totenbücher (le « registre des morts« ) à la date du 2 avril 1945. L’arrêté paru au JO du 17 mai 2008 portant apposition de la mention «Mort en déportation» sur son acte de décès a fait inscrire « Décédé le 2 avril 1945 à Weimar (Allemagne »).

Son nom et celui des 3 autres Chatelraudais du convoi du 6 juillet 1942 morts à Auschwitz est inscrit sur la plaque apposée dans le hall de la mairie en « Hommage aux victimes de la guerre 1939-1945 de la commune de Châtellerault ».

  • Note 1 : Alfred Quinqueneau, âgé de 44 ans, sera déporté à Sachsenhausen dans le convoi du 24 janvier 1943 (matricule 59255 à Sachsenhausen). Il est ensuite transféré dans un camp de Buchenwald (Halberstadt) et libéré à Chemnitz le 7 mai 1945.

Sources

  • Témoignage de plusieurs rescapés :
  • Maurice Rideau « 46.056 » (lettre à Roger Arnould du 6 novembre 1979),
  • Raymond Montégut, qui était avec Charles Limousin à Buchenwald,
  • Marcel Couradeau (employé des PTT à Poitiers était membre du bureau fédéral du Parti communiste avant guerre) : il a vu Charles Limousin à Sachsenhausen, en décembre1944.
  • Lettres de Raymond Jamain (septembre 1972 et 1989) de l’ADIRP de la Vienne, arrêté le 23 juin 1941 à Nantes, déporté à Sachsenhausen, (1973).
  • Lettre d’Emile Lecointre (23 février 1989) : souvenirs concernant 15 de ses camarades arrêtés avec lui le 23 juin 1941.
  • Liste établie par Aristide Pouilloux, instituteur à Châtellerault, arrêté le 23 juin 1941. Déporté à Oranienburg-Sachsenhausen, rescapé.
  • Fichier national du Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (BAVCC), Ministère de la Défense, Caen. Fiche individuelle consultée en octobre 1993.
  • © Site Internet Mémorial-GenWeb
  • © Photo archives FNDIRP
  • Etat civil de Châtellerault.
  • Site Arolsen pour les photos des fiches de Sachsenhausen et Buchenwald

Notice biographique rédigée à l’occasion de l’exposition organisée en octobre 2001 par l’AFMD de la Vienne à Châtellerault, complétée en 2011, 2014 et 2017 par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : «Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942», Editions Autrement, 2005 Paris et de «Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000», éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce site) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com  Pensez à indiquer les sources et éventuellement les documents dont vous disposez pour confirmer ces renseignements et illustrer cette biographie.

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